A égalité (Mt.5,31-32)

Il a été dit également : Si quelqu’un renvoie sa femme, qu’il lui donne un acte de répudiation. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une femme renvoyée, il est adultère.

« Il a encore été dit : celui qui répudierait sa femme, qu’il lui donne un rescrit libératoire. » Matthieu continue les exemples de dépassement de la « justice des Pharisiens« , dans la perspective d’ouvrir les auditeurs à la pleine humanité dont les béatitudes montrent l’horizon. Cette fois, ce n’est pas un précepte du Décalogue, mais le précepte précédent sur l’adultère était sans doute la bonne occasion de creuser un peu le sujet et la législation sur le divorce.

La loi mosaïque (= référée à Moïse) sur le divorce est très marquée par un certain contexte, qui saute aux yeux dès qu’on y fait attention. Il est d’ailleurs faux de l’appeler « loi sur le divorce », comme je viens de le faire, car il s’agit d’une loi à sens unique, d’une loi sur la répudiation. C’est un homme qui répudie sa femme, jamais l’inverse. La chose est considérée comme acquise, et il n’y a aucune condition mise à l’exercice de ce « droit », seulement une clause juridique : il faut compléter cette décision d’un écrit, un rescrit libératoire.

Le verbe grec [apoluoo], que j’ai traduit par « répudier« , signifie aussi délier, congédier, libérer ou affranchir. Quand il s’agit de personnes, c’est le verbe que l’on emploie pour le nouveau-né qui vient au jour et dont on coupe le cordon, pour le captif dont on paye la rançon, pour l’accusé que l’on acquitte ou pour l’esclave que l’on affranchit : dans tous les cas, il s’agit d’une personne dans une situation juridique d’absence de liberté, voire même d’une personne sans statut juridique. Cela donne une idée du statut de la femme !

La chose est confirmée par le mot choisi, [apostasion], pour désigner l’écrit qui doit accompagner la répudiation : ce rescrit libératoire est lié à l’action judiciaire faite par un maître contre son affranchi, lorsque celui-ci abandonne son patron.L’affranchi n’est plus un esclave au sens propre (même si tous se souviennent toujours et toute sa vie qu’il l’a été, c’est une tache indélébile) : il est d’une catégorie à part où il est désormais lui-même propriétaire de ses biens, mais son maître, devenu son « patron », garde sur lui un certain nombre de droits. S’il quitte son maître contre le gré de celui-ci, il encourt des peines. On voit que là encore, la femme est dans un statut qui n’a rien d’égal avec celui de son mari, qui est tout aussi bien son maître.

Finalement, le mari est non seulement le seul qui a puissance en cette matière, puisqu’il garde ou renvoie sa femme a volonté sans en rendre compte à personne, mais il est aussi le seul bénéficiaire de cette législation, qui le rend libre de contracter à nouveau mariage quand et comme il le veut. Il n’en va pas autant de la femme, qu’une trace écrite suivra toujours pour la désigner comme celle qui a été prise puis rejetée : avis aux amateurs !

« Or moi je vous dis que toute [personne] qui répudie sa femme, hors la raison de prostitution (= toute action deshonnête) la rend adultère ; et qui, si répudiée, l’épouse, commet l’adultère. » Mais dans l’affirmation de Jésus (« moi, je vous dis« ), il n’y a pas de « libération », c’est-à-dire que le mari n’est pas libre vis-à-vis de celle qu’il renvoie : il la rend « adultère« , c’est-à-dire qu’il la met en situation de transgresser les lois du mariage, mais aussi il en est, lui, le véritable responsable si tel est le cas, c’est-à-dire si la femme se remarie. Et un homme qui épouserait une femme ainsi répudiée, serait adultère à son tour. Autrement dit, la femme n’est pas déliée du mariage à ce compte.

A tout prendre, à examiner de près, je ne suis pas sûr que ce texte (ce texte-là, dans l’évangile de Matthieu) dise que le mariage est indissoluble : il dit que la loi de répudiation ne fonctionne pas, qu’elle est invalide. Et il refuse absolument ce fonctionnement à sens unique où s’engagent puis se désengagent les hommes à volonté. Ce que l’on voit poindre, mais ce n’est pas affirmé expressément, c’est que la seule volonté masculine ne suffit pas à dissoudre l’union. La place est faite pour un double consentement, et un changement de statut de la femme, dans le cadre conjugal du moins.

Il y a une exception posée, mais qui n’est pas claire et dont les lecteurs débattent depuis les origines : le cas de [pornéia]. Fondamentalement, ce mot désigne la prostitution. Mais par extension, il désigne « toute action déshonnête » comme dit gentiment le dictionnaire. Je ne vais pas entrer dans ce débat : il suffit à notre réflexion de savoir que l’exception existe ! Or il s’agit d’une exception à la loi de renvoi : autrement dit, il existe des cas où, légitimement, un des époux peut se défaire de l’autre. Je le dis sous cette forme, pour tenir compte de l’affirmation générale que nous avons dégagée précédemment est qui est au cœur de la nouvelle affirmation, à savoir que les deux époux sont à égalité de dignité sur le terrain conjugal.

Au total, on voit comme un codicille à l’affirmation précédente. Pour atteindre à la plein humanité, il faut reconnaître, en matière conjugale au moins, un statut égal aux femmes et aux hommes. Nul doute que cette égalité ne doive aussi s’entendre plus largement, dès qu’on y réfléchit un instant. Mais que le chemin est long : il est long d’être achevé !

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