Préparation de la Pâque (Mc.14,12-16)

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?” Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

« Et au premier jour des Azymes, quand on sacrifiait la pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que, nous en-allant, nous préparions afin que tu manges la pâque ? » Nous voici au « premier jour des Azymes« , c’est-à-dire au cœur du sujet ou de l’évènement. On se souvient que le triptyque introductif est situé à trois jours de maintenant, comme d’ailleurs la conclusion nous amènera le troisième jour après cet évènement. Nous sommes au « jour J ».

Marc précise que ce « premier jour des Azymes » est aussi celui où l’on « sacrifiait la pâque« , c’est-à-dire où se faisait le repas de famille, présidé par le père de famille, où se commémorait la sortie d’Egypte, notamment par la consommation de l’agneau. La Torah connaît trois grandes catégories de sacrifices : les holocautes, hommage solennel où la victime est entièrement offerte au dieu, les sacrifices de communion, où la victime est partagée entre le dieu et les hommes qui en mangent une partie, et les sacrifices pour les péchés, offrandes réparatrices.

Le texte de l’Exode (Ex.12,1-14) explique le rituel : il s’agit d’un holocauste bien particulier, puisqu’il ne doit rien rester de l’animal comme dans un holocauste, mais au lieu qu’il soit offert au dieu entièrement, il est au contraire entièrement consommé par les hommes. Et le linteau et les montants des portes sont marqués du sang, de manière que la mort ne frappe pas les habitants de la maison : autrement dit, l’agneau est le seul qui, dans la maisonnée, soit frappé de mort, pour que tous les autres vivent et soient épargnés. Mais il est non seulement frappé mais disparaît entièrement, consommé par les membres de la maisonnée.

C’est un mémorial auquel on ne manque jamais, et même la pâque est devenue une fête de pèlerinage, c’est-à-dire que la coutume s’est instaurée de se rendre à Jérusalem à cette occasion. Ce n’est pas une obligation, mais cela fait partie de la solennité de la fête. Les disciples se préoccupent donc de célébrer la pâque, c’est une évidence pour tous, en conséquence de quoi la question n’est pas « est-ce que…? », mais tout simplement « où…? », tant il est évident que la chose fait consensus. Et il y a une autre chose qui fait si bien consensus qu’elle n’est pas formulée, c’est que le groupe de Jésus et de ses disciples fonctionne comme une famille, dont Jésus serait le chef : de là cette formulation « afin que tu manges la pâque« . Non que Jésus soit le seul à célébrer cette fête, mais tous le feront sous sa présidence.

Notons tout de même que, dans l’évangile de Marc, c’est la seule et unique fois où l’on voit Jésus (et ses disciples) célébrer une fête rituelle.

« Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Rendez-vous dans la ville, et viendra à votre rencontre un être humain portant une jarre d’eau. » Jésus choisit de ne pas rester sur place, mais d’honorer la dimension « fête de pèlerinage », il envoie deux disciples à Jérusalem, c’est là que les choses se passeront. Plutôt que de longues explications, Jésus invite les deux envoyés à être attentifs à qui ils rencontreront. A leur encontre viendra « un être humain portant une jarre d’eau« , homme ou femme. Si c’est une femme, ce n’est pas très étonnant, si c’est un homme, c’est sans doute moins fréquent, mais dans les deux cas, c’est un fait banal, là où il n’y a pas d’eau courante. Donc, ce n’est pas tout-à-fait le premier venu ou la première venue, mais on n’en est pas loin.

Il est tout de même notable que la question, aussi simple soit-elle, se résolve par une rencontre : il y a là une ouverture et en même temps une remise de soi qui fait exemple.

« Suivez-le et là où il entrera, dites au maître de maison que le maître dit : « Où est ma salle de réception où avec mes disciples je mangerai la pâque ? » Quelqu’un qui va chercher de l’eau, la rapporte a priori chez lui, où dans la maison en laquelle il vit. Le duo est invité à se laisser conduire jusqu’à celle-ci, où qu’elle soit. Parleront-ils à celui qu’ils suivent ? Rien ne l’empêche, rien ne le prescrit.

En revanche, une fois arrivés, ils s’adresseront cette fois au maître de maison, au décideur. Mais ils parleront au nom « du maître », sous-entendant ainsi qu’il est non seulement le leur, mais aussi le maître de celui à qui ils s’adressent. Et c’est à celui-là qu’ils poseront la question qu’initialement ils ont posée à Jésus : « où…? »

La recherche du lieu ne ressemble pas vraiment à ce dont nous avons l’expérience en matière de salle pour faire la fête ! Aujourd’hui, quand on prospecte par exemple pour une salle de mariage, il faut s’y prendre avec plus d’un an d’avance, parfois deux (cela dépend des régions). Et l’on prend rendez-vous, l’on visite, l’on se demande si cela va convenir, l’on essaye ailleurs, l’on demande des devis, l’on réfléchit, et finalement, souvent par voie de compromis, on se décide et on réserve. Mais là, cela semble d’une simplicité étonnante, alors même que, rappelons-nous, la population de Jérusalem pouvait doubler à l’occasion de cette fête…

« Et lui vous [en] indiquera à l’étage supérieur une grande préparée pour passer à table. Et là, préparez pour nous. » Il y aura bien une salle de réception dans cette maison, elle sera à l’étage, et elle sera déjà prête pour un repas. Les préparatifs que les deux disciples auront à faire seront donc minimalistes, probablement de ceux qui différencient un repas de fête ordinaire (si l’on peut dire) à celui de la pâque. Une simple adaptation, en quelque sorte.

« Et les disciples sortirent et allèrent dans la ville et trouvèrent comme il leur avait dit et préparèrent la pâque. » Et voilà que tout se passe comme annoncé. Les disciples ont trouvé un lieu, et ils ont trouvé en faisant comme Jésus le leur avait indiqué.

Je ne suis pas sûr qu’il faille conclure que Marc nous présente un Jésus avec un don de double-vue, ou quelque don extraordinaire de ce genre. Tout s’est passé, me semble-t-il, comme s’il s’en était remis, non au hasard, mais à la providence. Sans doute la Pâque est-elle une fête dont le sens est si proche de ce qu’il a compris de sa mission, qu’il ne peut douter que tout soit fait pour que sa célébration soit possible. Dans la recommandation aux disciples, je trouve surtout une remise de soi et des siens totale, entre les mains du dieu provident de qui plus que jamais il veut dépendre, à qui il veut tout entier appartenir, pour l’accomplissement de sa volonté. La conclusion que cela a « marché », comme on dit, montre qu’en effet, le dieu est au rendez-vous, qu’il conduit bien les choses, qu’on peut se fier à lui.

Le procès rendu possible (Mc.14,10-11)

Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

« Et Judas Iskariooth, celui parmi les Douze, alla vers les archiprêtres afin de le leur livrer. » Ce passage fait suite aux deux premiers versets du chapitre, il est dans la même note. On avait : « Or c’était la Pâque et les azymes dans deux jours. Et les grands prêtres et les scribes cherchaient comment, en mettant la main sur lui par ruse, le faire mourir. Ils disaient en effet : « Pas pendant la fête, pour qu’il n’y ait pas de tumulte du peuple. » A vrai dire, il est non seulement dans la même note, mais il en constitue la suite logique : si on lit les deux textes l’un après l’autre, ils ont toutes les apparences d’un seul texte continu. Ainsi, en ouverture du sommet de son œuvre, Marc nous a gratifié d’un triptyque, qu’il a constitué en insérant au beau milieu du récit d’une conspiration le récit qu’on a lu la dernière fois, celui de l’onction à Béthanie.

Ainsi donc, alors que « les grands-prêtres et les scribes cherchaient comment…« , voici que l’initiative de quelqu’un vient rencontrer leur recherche. Il s’agit de Judas Iskariooth, qui n’a été jusqu’à présent nommé qu’une seule fois, en tout dernier de la liste des Douze au moment où Jésus les institue, avec la mention « celui qui l’a livré« . Si son prénom est très commun à cette époque (il y a d’ailleurs un autre Jude parmi les Douze), son surnom a un sens plus disputé. Pour certains, ce nom (Iskariôth, transcription grecque de l’hébreu איש־קריות,  ’îsh qriyôt) aurait été donné à Judas car il était un homme (îsh) de la ville de Qeriyyot, localité du pays de Juda. Mais cette ville n’existe plus à l’époque de Jésus, et puis les Douze sont plutôt originaires de Galilée… Mais ce surnom pourrait aussi être la forme sémitisée du latin sicarius, qui signifie un sicaire, littéralement un porteur de dague, en fait : un faiseur de mauvais coups, souvent sanglants, à la solde du pouvoir en place. Le surnom serait déjà une marque d’infamie rappelant son sinistre rôle.

Marc insiste surtout sur le fait qu’il est (littéralement) « entrant dans les Douze« , qu’il fait partie de ce groupe institué : sans doute d’une part parce que c’est surprenant, mais aussi d’autre part parce que cela résout la principale difficulté à laquelle les grands-prêtres faisaient face, comment le trouver. Quelqu’un de ses intimes sait à tous moments où il se trouve, où il va quand il quitte la foule et Jérusalem. Ce sera donc un jeu d’enfants que de l’arrêter à ces conditions-là. Et c’était d’ailleurs la seule solution : Jésus avait une « défense » sans faille, mais reposant entièrement sur la confiance.

Cela invite bien sûr à réfléchir sur l’usage que font les disciples de l’intimité où Jésus les accueille. Elle est sans doute très valorisante, mais constitue de sa part une vraie remise de soi. On peut se prétendre disciple, et l’être réellement, et néanmoins tourner cet état à la trahison de celui que l’on suit.

Marc ne nous dit strictement rien des motivations de Judas, il ne nous rapporte que le fait. Il ne fait pas de « psychologie ». Bien des choses ont été imaginées à ce sujet, mais Marc ne veut sans doute pas nous détourner de son sujet, et son sujet c’est Jésus et sa fin tragique. La seule chose qui compte ici, c’est comment les responsables religieux ont réussi à mettre leur plan à exécution.

« Eux, en l’entendant, se réjouirent et d’eux-mêmes promirent de lui donner de l’argent. » Ces responsables, évidemment, voient avec plaisir advenir l’opportunité qu’ils n’espéraient pas. Ils pensaient laisser passer la fête, on l’a vu. Mais l’occasion fait le larron, comme on dit. Le marchandage ou la recherche d’un profit est exclue par Marc des motivations de Judas : ce sont les grands-prêtres qui en proposent. De leur côté, il s’agit sans doute de s’assurer contre la défection du traître : ils ne donnent pas d’argent maintenant, ils en promettent. On comprend aisément que le paiement se fera après livraison.

« Et il cherchait comment le livrer au bon moment. » La question du « comment » est désormais réglée, ne reste plus que le « quand », le « bon moment« . Le souci des responsables religieux reste de ne pas provoquer de trouble, d’éviter l’émeute, qui dresserait le peuple contre eux. La logique est qu’il faudra trouver un temps et un lieu qui soit autant que possible à l’abri des regards, et c’est de cela que Judas se met en quête.

Au total, se met en place une conspiration pilotée par les plus hautes autorités religieuses, et rendue possible par la trahison, inexpliquée mais nécessaire, de l’un des Douze. Le but en est de se saisir de Jésus et de le juger, de le condamner, afin de reconquérir l’autorité sur le peuple en lui montrant qu’il s’est fourvoyé à la suite de cet homme. Les masses n’aiment pas les vaincus, ce qu’en bons politiques ils savent.

Mais au milieu de ce climat de conspiration, la scène de l’onction à Béthanie apparaît comme une sorte de lumière. Jésus envisage déjà son propre ensevelissement, et ce n’est déjà pas une réalité qu’il subit : il en parle avec une liberté souveraine, et il assume le geste de la femme comme révélant le sens que lui donne à sa mort en préparation. Il est en quelque sorte déjà dans l’offrande de soi, plus grande que les magouilles mortifères.

Une femme prophète (Mc.14,3-9)

Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » Et ils la rudoyaient. Mais Jésus leur dit : « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

« Et alors qu’il était à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, étendu à table,… » Voilà justement le décalage : à Jérusalem, centre du pouvoir, se prennent des décisions terribles et meurtrières. Mais Jésus n’y est pas, il est à Béthanie : ce n’est pas très loin, mais c’est conforme à ce que Marc nous a raconté de l’arrivée à Jérusalem.

Il est même « …dans la maison de Simon le lépreux, étendu à table,… » On ne sait pas qui est ce personnage, mais il est nommé par son nom, signe qu’il n’est pas pour Jésus une personne interchangeable avec une autre. Son nom de « lépreux » nous indique aussi autre chose : Jésus continue de côtoyer les proscrits. Peut-être celui-là garde-t-il le nom de ce qu’il n’est plus (pour pouvoir accueillir chez lui), mais cette précision reste significative, et nous remet en mémoire des épisodes déjà vécus chez Marc.

Et ils sont « étendus à table« , selon la coutume du temps, c’est-à-dire partageant un moment de communion et d’intimité, double difficulté pour la mentalité religieuse d’alors : d’une part, à cause des distances que la loi prescrit avec les lépreux, d’autre part, parce que ces maladies sont réputées survenir à des « pécheurs » à la table desquels on ne devrait pas se tenir.

« …vint une femme ayant un alabastre d’huile de nard authentique très cher : après avoir brisé l’alabastre, elle versa [le contenu] sur sa tête. » Dans ce contexte, voici l’inattendu. Une femme survient : une femme ! Les choses sérieuses se règlent entre hommes, voyons ! Dans la pensée d’alors (et il me semble que cela n’a pas toujours évolué chez tous…), c’est l’homme que le dieu cherche à sauver, et le rôle de ce dernier est d’entraîner au premier chef sa femme -ce qui, au passage, montre le danger que courent celles-ci lorsqu’elles n’ « appartiennent » pas à un homme ! Mais là Jésus, non seulement est chez un lépreux ou ex-lépreux et donc chez un pécheur, mais il se laisse aborder par une femme ! Rien en soi contre la loi, mais tout contre son interprétation par les pharisiens, prêtres et scribes.

Cette femme porte un vase précieux (en albâtre, d’où son nom d’alabastre), dans lequel se trouve un produit encore plus précieux, un nard. Il s’agit d’une huile de couleur ambrée extraite d’un rhizome particulier à laquelle on connaît un usage médical, mais aussi de parfumerie (le parfum en est très puissant) et même de sédatif. Dans l’Antiquité, c’est un parfum de luxe. Il est utilisé aussi dans des rites religieux dans plusieurs religions.

Or cette femme brise le contenant et répand la totalité du précieux produit sur la tête de Jésus. La scène ressemble à celle d’une onction sacerdotale (comme Moïse fit pour consacrer Aaron et ses fils) ou royale (comme Samuel fit pour consacrer David). Mais à cause du produit utilisé pour celle-ci, une ampleur de signification s’y mêle : le sens d’un baume pour une personne qui aurait besoin de soin, ou qui aurait besoin d’être endormi, mais aussi le sens d’un parfum désormais émanant de lui, comme si son action se répandrait désormais irrésistiblement et de manière pénétrante.

« Or certains étaient très indignés de leur côté : « dans quel but la destruction de cette huile ? Cette huile pouvait en effet être vendue plus de trois cent denier et être donnée aux pauvres. » Et ils s’irritaient contre elle. » Les assistants sont frappés par l’événement. On ne connaît pas la réaction de tous, mais Marc s’attache à celle de certains qui s’irritent contre elle : il y a sans doute beaucoup de prévention contre cette femme, étant donné la portée si forte du geste qu’elle a accompli. Et probablement qu’on la soupçonne de s’arroger une place qui ne lui revient pas, en s’équiparant à Moïse ou Samuel.

Mais cela se traduit de manière bien plus triviale, en termes financiers : le nard est perdu, il a été gaspillé. Imaginez, au prix des parfums d’aujourd’hui, le coût d’une de ces amphores délicates dont le volume est dix à vingt fois celui des flacons d’aujourd’hui ! Pour faire bonne mesure, on évoque une vente au profit des pauvres : je suis moins bienveillant que Jesus qui prendra cette évocation pour elle-même, sans les soupçons que j’y mets.

« Jésus dit : « Laissez-la ; pourquoi lui causez-vous des peines ? C’est un beau geste qu’elle a accompli à mon égard. » Le premier souci de Jesus, l’essentiel pour lui donc, est d’avoir égard pour cette femme. Il voit d’abord la beauté de son geste et tient à la réhabiliter aux yeux et dans le cœur de tous. Pourquoi entrer dans des soupçons quant à son rôle qu’elle aurait usurpé ? Pourquoi tout simplement lui « faire de la peine » ? Et en effet, le monde irait sûrement mieux si on essayait d’éviter cela aussi souvent que possible.

« En tout temps en effet vous aurez des pauvres avec vous et lorsque vous le voudrez vous pourrez leur faire du bien, mais moi vous ne m’aurez pas en tout temps. » Il prend tout autant au sérieux ceux qui l’accompagnent, dans le meilleur d’eux-mêmes : c’est également louable, que de vouloir vendre des choses au profit des pauvres. Mais il donne néanmoins raison à cette femme, avec l’argument de la rareté, ou de l’opportunité. Les pauvres, hélas, il y en aura en tous temps ; mais lui, Jesus, n’est présent qu’en ce temps-ci. Encore suis-je trop restrictif par rapport au texte : il laisse seulement entendre qu’il y aura des temps où il ne sera pas présent. Reste qu’il justifie le choix de la femme par un jugement d’opportunité.

« Ce qui était en son pouvoir, elle l’a fait : elle a fait d’avance l’onction de mon corps en vue de l’ensevelissement. » Et voilà qu’il va plus loin : dans la symbolique dense du geste accompli, et par l’évocation soudaine de son ensevelissement, il joint à la fois l’idée d’onction, de baume, de narcotique et de parfum ! Le plus évident est le narcotique : le sommeil en question est celui de la mort. Mais par là entre aussi l’idée de baume : pour une mort causée par souffrances ou blessures. Les deux autres approches laissent maintenant entrevoir le sens de cette mort : elle va le constituer roi et prêtre, et avec un pouvoir aussi pénétrant et irrésistible qu’un parfum.

Évidemment, pour l’entourage, ce doit être la stupeur : il annonce clairement sa mort prochaine, et avec une sérénité désarmante.

« Amen je vous dis : où que soit proclamé l’évangile, dans le monde entier, ce qu’elle a fait sera aussi raconté en souvenir d’elle. » Le souci de cette femme va encore plus loin. Il l’associe pour toujours à l’écho de son ministère. Elle sera elle aussi de ce parfum répandu par la parole et l’œuvre de Jesus. La défense de cette femme est en tous points remarquable : alors qu’elle était sans doute soupçonnée, elle est d’avance « canonisée ». Et Jesus ne s’offusque pas un instant qu’elle puisse avoir un geste prophétique, instituant, ou un geste sacerdotal. Avis à ceux qui s’offusquent encore aujourd’hui de ce qu’une femme pourrait avoir un tel rôle !

Conditions d’un procès (Mc.14,1-2)

La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. Car ils se disaient : « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »

« Or c’était la Pâque et les azymes dans deux jours. » Nous voilà au début de ce vers quoi, semble-t-il, tout l’écrit précédent conduit. Le récit qui commence comprend une foule de détails, ainsi qu’une extension comme aucun autre évènement de l’évangile de Marc. Voici que la grande fête juive de la Pâque approche, elle commence d’ici deux jours.

Marc précise : « la Pâque et les azymes« . De soi, c’est un peu redondant, parce qu’il s’agit de la même fête. Toutefois, sa précision n’est peut-être pas sans intention. La Pâque commémore la sortie d’Egypte : c’est une fête du départ, tant de la désinstallation que de la mise en route ; c’est une fête du passage et du changement ; c’est une fête de la libération. Cet aspect de la fête est particulièrement marqué par la célébration en famille du repas de la Pâque, avec notamment l’agneau. Les pains azymes (sans levain) sont intégrés à cette fête, mais ils ont probablement une origine plus ancienne, dans un culte agraire : c’est une fête du printemps, du renouveau, de la pousse du pain alors qu’on s’est débarrassé des levains anciens, du miracle de la vie.

Ainsi, ce que Marc nous indique au seuil de cette ultime partie de son œuvre, c’est d’abord qu’elle est à lire dans le contexte d’une fête : elle est un départ, un passage, une libération, un renouveau, un miracle de la vie. Et tout cela est imminent, puisque c’est dans deux jours : en anticipant sur ce qui va se passer, et que le lecteur connaît, à savoir la résurrection le troisième jour, nous sommes à l’exact symétrique de l’issue de cet ensemble.

« Et les grands prêtres et les scribes cherchaient comment, en mettant la main sur lui par ruse, le faire mourir. » En contraste violent avec ce qui vient d’être énoncé, l’attitude des responsables religieux. Cette fois, ils sont posés ouvertement dans le projet de le faire mourir, ce n’est pas une simple réaction à une altercation ou un échange qui s’est mal fini. Il s’agit de la préméditation d’un assassinat, ourdi par le pouvoir en place.

Il s’agit de le faire mourir, mais « en mettant la main sur lui par ruse » : étant donnée leur position, ils n’auront pas de mal à décréter la mort. Faire exécuter la sentence supposera une entente avec le pouvoir romain en place, car c’est l’occupant romain qui s’est réservé le pouvoir de vie et de mort : mais entre puissants, on peut comprendre que ce n’est pas le problème majeur. Avec des négociations, des contreparties, on peut tout obtenir. Le problème pour le moment c’est surtout de mettre la main sur Jésus.

Pourquoi est-ce un problème ? On a vu que Jésus, en journée, est dans Jérusalem, au vu et su su de tous. Mais il est très populaire. Et où disparaît-il le soir ? Les chefs n’en savent rien. Il va donc falloir ruser, pour trouver les conditions favorables à son arrestation.

« Ils disaient en effet : « Pas pendant la fête, pour qu’il n’y ait pas de tumulte du peuple. » Les fêtes pascales sont l’occasion d’un afflux populaire encore plus important que d’habitude à Jérusalem, l’historien juif Flavius Josèphe estime le nombre de pèlerins aux fêtes pascales de l’année 65 à près de trois millions ! C’est sans doute exagéré, mais on estime aujourd’hui que la population de la ville devait doubler. Le risque d’émeute est donc encore plus marqué.

Il faut se souvenir que Jésus, dans son enseignement, fait ouvertement des rappels à l’ordre adressés aux responsables (sans contester jamais leur légitimité), et que les foules « l’écoutent avec plaisir« . L’enjeu pour les grands-prêtres et les scribes est donc celui de la reconquête de leur autorité auprès du peuple : et ce n’est certes pas en affrontant ouvertement celui-ci qu’ils vont le faire, au contraire.

D’où la ruse : il faut au contraire, par le procès qui sera fait, montrer au peuple qu’il était trompé, abusé. Il faut arriver à retourner le peuple. Le principe même d’une arrestation et d’un procès sont d’ailleurs contraires à ce qui est normalement autorisé dans des jours tenus pour sacrés : là aussi, les chefs prendraient le risque d’être accusés dans le peuple d’être de mauvais observants.

Et l’on voit qu’au témoignage de Marc, le choix premier des chefs, c’est de laisser passer les fêtes et d’arrêter Jésus après, une fois que bien des gens seront repartis de Jérusalem. Ainsi, tous les obstacles seront résolus ou diminués d’autant.

La fin rencontrée à chaque instant (Mc.13,32-37)

Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

« A propos de ce jour-là, ou de cette heure, personne ne sait, ni les anges dans le ciel, ni le fils, sinon le père. » Et voici, comme pour finir, une recommandation, une sorte de sagesse de vie maintenant que l’on sait comment il faut regarder l’histoire du monde et son évolution. Les quatre premiers disciples, étant donnée la question qu’ils ont posée et le fait qu’ils aient tirés Jésus un peu à part pour plus de confidentialité, auraient sans doute bien voulu avoir une date. Mais ici, c’est une claire fin de non recevoir : « personne ne sait…sinon le père« , ce qui veut dire que c’est une chose qu’il a souverainement choisi de réserver, de ne pas la dévoiler.

On comprend sans trop de peine la raison d’une telle retenue : savoir « le jour et l’heure » serait bouleversant pour nos vies, induirait des calculs savants ou sordides, entraînerait chez certains une absence totale de scrupule et chez d’autres une angoisse irrépressible. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les réactions provoquées par les rapport du GIEC sur l’état et l’évolution du climat, et de notre planète en conséquence : pour certains, c’est une angoisse terrible et un appel au changement, une peur éprouvée pour les générations futures et ce que nous allons leur transmettre ; pour d’autres c’est l’occasion d’un calcul sordide, jusqu’où ils peuvent aller trop loin ou « après moi le déluge »… quand ce n’est pas la dénonciation du haut d’une tribune de « la plus grande arnaque de l’histoire ». La révélation d’une échéance aussi radicale augmente encore les inégalités.

Ainsi donc, nous sommes invités à tenir compte du fait qu’il y a une échéance, mais de l’envisager avec le père comme finalité. Si c’est lui qui est le but recherché, aucun souci qu’il ait précisément en main la clé de l’échéance, elle arrivera au moment le plus propice pour que le monde et les humains dans leur ensemble atteignent leur fin, à savoir lui-même. Mais évidemment, si ce n’est pas lui qui est recherché, rien de plus frustrant que de penser que quelqu’un détient ce pouvoir. La sagesse de vie dans ce contexte est assez simple dans ce qu’elle a de fondamental : rechercher le père.

« Regardez soyez sans-sommeil, vous ne savez pas en effet quand ce sera la temps. » Et la conséquence immédiate d’un tel fondement à la sagesse de vie du disciple, c’est de ne pas « s’endormir ». Non pas du fait d’une inquiétude, mais plutôt de ne pas laisser s’éteindre la tension de l’espérance, la tension vers celui qui est notre fin; C’est à tout instant que ce « père » est recherché, qu’il est mis « au bout » de ce que fait le disciple, qu’il est la clé de sens de la moindre action (ou non-action). « S’endormir », ce serait faire les choses pour elles-mêmes, ou pour soi, ou pour trente-six choses, mais pas en vue de lui. « S’endormir », ce serait se contenter de la courte vue, de la limite. Cela ne transforme pas le monde…

« Comme un homme à l’étranger laissant sa maison et donnant à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail, et qui commande au portier de veiller. » Et voici une comparaison soudaine, non annoncée. Qui est cet homme ? Il me semble qu’il s’agit du « Fils de l’homme » lui-même : on nous dit en effet que cet homme est « à l’étranger« , donc pas dans son lieu d’origine, et le lieu d’origine du « Fils de l’homme » d’après les doctrines où naît cette figure de salut, c’est la cour céleste, la proximité immédiate avec le trône du dieu. On nous dit aussi que cet homme est en train de laisser « sa maison » et donner « à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail » : peut-être s’agit-il encore du même, au terme annoncé de sa mission. A « l’étranger » où il se trouve, il a néanmoins fondé une maison et s’apprête à la laisser. Et les consignes qu’il adresse à ses disciples peuvent être apparentées à la remise d’une autorité et l’assignation à certaines tâches.

Or dans cet ensemble, la tâche de « veiller » est assignée au portier. Cela peut étonner : dans les lignes qui précèdent, le Jésus de Marc ne vient-il pas de dire à ceux qui l’interrogent : « Regardez (ou prenez garde), soyez sans-sommeil… » ? Il ne l’a pas assigné comme tâche à l’un d’entre eux seulement, alors pourquoi ce mot dans la mini-parabole ?

Notons que c’est la première fois, si j’ai bonne mémoire, que Jésus évoque son « départ » : pour les disciples qui l’ont accompagné, ce n’est pas une surprise puisqu’ils l’ont constaté de visu, et que la composition même de cet évangile fait suite à ce « départ ». Mais pour ceux qui lisent l’ouvrage, cela peut-être une surprise. Ce « départ » néanmoins ne tardera pas à être narré, puisque le récit de la passion suit immédiatement notre texte.

« Veillez donc, vous ne savez en effet pas quand vient le seigneur de la maison, le soir ou au milieu de la nuit ou au chant du coq ou le matin, qu’il ne revienne pas soudainement et ne vous trouve endormis ;… » la parabole, la métaphore qu’elle constitue, se mêle en quelque sorte à la réalité ou à l’injonction, et c’est comme si tous étaient constitués « portiers ». Les quatre auditeurs doivent en effet veiller, et cela avant tout parce qu’ils ne doivent pas être surpris par le retour du Maître de maison. Voilà donc une information capitale, donnée comme en passant : il s’en va, oui, mais il revient aussi. Et la veille du portier n’a pas d’abord pour sens d’empêcher des rôdeurs ou des malvenus d’entrer, pas non plus d’accueillir d’éventuels hôtes (ce qui serait nettement plus positif), même si cela n’est pas nié : elle paraît désormais et avant tout guidée par l’attente de ce retour.

Le discours, sa fin même que nous lisons en ce moment, nous apprend en peu de temps que nous ignorons deux choses : le fameux « jour« , la fameuse « heure » qui n’est connue que du père, et maintenant le moment où le Maître de maison reviendra. Il n’en faut peut-être pas plus pour nous faire comprendre que ces deux évènements sont un seul et le même : l’évènement de la fin (le grec [kaïros] désigne le temps non par son déroulement, comme le fait [khronos], mais par son contenu), c’est à dire de l’aboutissement du peuple et du cosmos tout-entier dans la rencontre avec son dieu, est aussi celui du retour du Fils de l’homme dans la maison qu’il est venu édifier et qu’il s’apprête à laisser à présent à ses « esclaves » ou serviteurs, bref : à ses disciples. Toute une perspective s’esquisse, avec de nouveaux points de repères pour l’avenir.

Remarquons aussi les hypothèses faites à propos du moment du retour : il s’agit de quatre différents moments de nuit. Autrement dit, le départ du Maître de maison est comparé à la disparition de la lumière, et son absence est constitutive de la nuit.

« …ce que je dis à vous, je dis à tous : veillez. » Dernier conseil de sagesse : il a « commandé au portier de veiller« , mais tous sont constitués portiers, et pas seulement les quatre qui interrogent. Tous les lecteurs, et au-delà encore, tous sont portiers de la maison, tous sont appelés à veiller.

J’ai souvent entendu cet appel à veiller, développé en vigilance, en attentions diverses. Mais je ne crois pas m’être jamais entendu dire que c’est comme portier que je veillais. Et si le portier est tout ce que nous avons dit plus haut, c’est une veille plus précise, me semble-t-il, qui est décrite. On peut être portier de soi-même, car chacun peut s’envisager comme une maison pour le maître : quand y viendra-t-il ? Sous quelle forme ? A quel moment ? C’est toute la vigilance du portier, appelé non tant à écarter des importuns qu’à reconnaître en tant de rencontres quelque chose du maître qui revient.

Mais les disciples sont aussi portiers de la maison entière, et à ce titre chargés d’accueillir tout visiteur en cette maison et d’y introduire, d’y guider, comme s’il s’agissait du maître lui-même (et peut-être est-ce lui en effet). La reconnaissance n’est pas facile, car c’est de nuit. Il faut écarquiller les yeux, mais aussi porter un regard particulier, un regard qui ne s’attarde pas : quand on regarder trop longtemps au même endroit, la nuit, les choses se mettent à bouger, à changer de forme, et toute une fantasmagorie peut y naître ! Le regard de nuit est un regard mobile, attentif, jamais reposé.

Au total, cette finale recommandation de sagesse invite les disciples à rester tendus vers un retour du maître, qui coïncide avec l’aboutissement de chacun, du peuple et du cosmos dans la rencontre avec le dieu. Et cette attitude confiante n’ignore pas les malheurs du monde, mais garde en leur présence une sorte de paix : la « fin » n’est pas cela. Mais cette attitude n’est pas désengagement, elle invite au contraire à regarder tout « venant » comme une venue cachée du maître, à chaque fois comme un point de contact avec l’aboutissement ultime du monde.

Une double progression (Mc.13,28-31)

Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.

« A partir du figuier apprenez la comparaison : lorsque déjà son rameau devient tendre et que sortent les feuilles, vous connaissez que proche est l’été. » Nous voici revenus à un mode d’expression auquel nous sommes plus habitués, celui de la comparaison, ou « parabole« . Non que les parties précédents du discours aient été nettement « en clair », mais elle se situaient sur un autre mode. Voyons donc le comparant.

Le figuier reste en dormance pendant l’hiver, comme la plupart de arbres. Les figues du printemps ont déjà bourgeonné à l’automne et mûriront les premières six les conditions sont favorables. Mais vient un moment où les branches, restées à l’identique pendant l’hiver, commencent à s’allonger, et poussent des extrémités plus tendres, et les feuilles de leur côté commencent à éclore en bouquets comme on le voit sur l’image : c’est le « débourrement ». Dans les régions méditerranéennes, cela peut être courant mars, déjà ! Mais qu’importe les lieux, l’enchaînement est toujours le même : les chaleurs ne tarderont pas, et c’est parce que le figuier le « sent » qu’il commence le débourrement.

En fait, le pied dans le sol et la tête dans l’azur, il sent plus que l’être humain ne le peut le changement de saison qui s’amorce, et c’est pourquoi il est pour l’être humain un symptôme de ce changement, un signe annonciateur. A ce signe, « vous connaissez que proche est l’été.« 

« C’est comme vous aussi, lorsque vous voyez arriver cela, vous connaissez que c’est proche, à votre porte. » Le comparant était attendu, à limite du lieu commun. Le comparé, en revanche, est plus inattendu : « c’est comme vous aussi, lorsque vous voyez arriver cela« . La comparaison, ce qui fait parabole, porte sur la similitude du mode de connaissance : de même que vous savez la proximité de l’été quand vous voyez les transformations commençantes du figuier, de même aussi vous connaissez que « c’est proche, à votre porte » quand vous voyez « arriver cela« . Qu’est-ce à dire ?

En fait, tout ce passe comme si, après tout ce long discours, on en revenait à la question initiale posée par les autre premiers disciples à Jésus : « Dis-nous quand cela sera ? Et quel sera le signe, quand tout cela va s’achever ? » (Mc.13,4) Si on lit notre texte immédiatement après cette double question, l’enchaînement semble parfait. Il aura pourtant fallu tout un long discours, dont le but est clairement de préciser de quoi on parle quand on parle de fin, de dissocier la destruction du temple de l’idée de fin, pour parvenir à la réponse.

Mais dans cette réponse, il y a quelque chose d’obscur, de par l’usage de pronoms : que sont « cela« , « ces choses » que l’on voit arriver ? qu’est-ce qui est « proche » ou « tout proche » ? Sont-ce les mêmes choses, des choses différentes ? Pour ma part, j’ai tendance à distinguer ces deux termes, et à les identifier chacun aux deux réalités que le discours a voulu distinguer. Cela expliquerait, me semble-t-il, que le discours s’insère entre la question et la réponse. « Ces choses« , « cela« , qu’on voit arriver, se rapporterait aux événements douloureux et terribles qui sont longuement décrits : guerres, famines, bouleversements de la planète, poursuites de certains devant diverse assemblées, et même destruction des institutions religieuses. En revanche, « ce » qui est proche se rapporterait à l’apparition manifeste du Fils de l’homme dans sa gloire avec ses anges.

La réponse à la question initiale serait donc : lorsque vous voyez arriver tous ces évènements terribles, toute cette détresse, vous connaissez que la venue du Fils de l’homme est proche, à votre porte. Autrement dit, alors même que surviennent des évènements terribles qui nous font peur, qui nous font penser que la fin est proche, au sens où le monde arrive à son terme, à sa borne ultime, cela nous est un indice que celui qui sauve est là, que sa survenue est en train de se faire, et qu’il mène le monde à ce pour quoi il est destiné, au dieu cherché par les croyants. C’est d’un optimisme étonnant, déroutant. Nous sommes invités à lire les pire catastrophes comme le signe de la plus grande espérance. Qui peut faire cela ? Peut-être est-il utile de se rappeler que notre chapitre précède immédiatement le récit de la passion, de la mort de Jésus, et de sa non-demeure dans la mort : il y a sans doute une superposition des deux, l’histoire de Jésus et l’histoire du monde, livrés aux croyants comme clé de déchiffrement.

« Amen je vous dis que cette génération ne sera pas passée que tout cela n’advienne. Le ciel et la terre passeront, mes paroles, elles, pas de danger qu’elles passent. » La mise en route de cette clé d’interprétation de l’histoire est immédiate, imminente en tous cas : « cette génération ne sera pas passée » avant que ce processus ne commence, que la progression du mal vers son paroxysme ne soit le double visible (et finalement impuissant) de la progression du salut vers son achèvement. Et si tout passe (j’interprète « le ciel et la terre » comme un sémitisme, une manière de dire « tout », ainsi que commence la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre« , c’est-à-dire toutes choses), si tout passe, donc, les paroles de Jésus demeurent, restent elles une lumière interprétative permanente, un éclairage constant sur les évènements.

L’évidence du meilleur (Mc.13,24-27)

En ces jours-là, après une pareille détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ; les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.

« Mais en ces jours-là après cette pression-là, le soleil sera obscurci, et la lune ne donnera plus son éclat, et les étoiles seront à tomber hors du ciel, et les puissances, celles dans les cieux, seront ébranlées. » En face des « jours » de catastrophe et d’angoisse terrible dont il a été question jusqu’à présent, se dressent d’autres « jours », et ce face-à-face est caractérisé par un « mais ». Les « jours » précédents sont marqués par une « pression », mais ils auront un « après ».

Et dans cet après, les repères rassurants et fondamentaux ne sont plus ceux que l’on avait jusqu’à présent : « le soleil s’obscurcira », ce ne sera plus de lui, de sa magnifique lumière, de sa douce chaleur, que viendra ce qui calme et qui rassure, la sensation de goûter des instants délicieux ; «la lune ne donnera plus son éclat », ce ne sera plus elle qui rendra la nuit un peu moins obscure, un peu moins inquiétante ; « les étoiles seront à tomber hors du ciel», ce ne seront plus elles à donner cette impression d’éternité, cette profondeur unique ouvrant sur l’infini ; «les puissances célestes seront ébranlées » quelles que soient ces puissances, bonnes ou mauvaises, voilà qu’elles n’auront plus tous pouvoirs. Des représentations figuratives anciennes montrent souvent cela par un ciel sous la forme d’un parchemin que l’on renroule.

Mais alors d’où viendra la paix, la lumière, l’espoir et la force ?

« Et alors ils verront [eux-mêmes] le fils de l’homme venant dans les nuées avec beaucoup de puissances et de la gloire ; » celui-là sera le véritable annonciateur de la « fin », du but tant désiré et en passe d’être enfin atteint, touché, possédé. Ce sera lui, la source de la paix, de la lumière, de l’espoir et de la force. Au point de faire pâlir et d’éclipser tout ce qui a précédé.

Il est annoncé comme « le fils de l’homme », le titre que Jesus à choisi de prendre pour d’auto-désigner, et que nul n’a osé lui attribuer parce que c’est un titre paradoxal : titre de gloire en soi (tel qu’il est forgé dans les courants apocalyptiques), mais démenti à l’évidence par les faits, tant les actes de Jesus sont sans éclat, sans brillant, et aboutissant à l’échec, la condamnation, la souffrance et la mort, choses totalement exclues du concept de « fils de l’homme ». Où est la différence alors ? S’il n’a pas échappé à l’échec, s’il n’a pas pu faire de ce monde un monde différent et délivré de tout ce qui nous angoisse, comment serait-il la personne clé pour « ces jours-là », pour en faire des jours qui s’opposent aux jours d’angoisse et de « pression » ?

D’abord, « ils le verront », et même « ils le verront eux-mêmes » : le verbe suggère une vision directe, immédiate, non par un autre. Une évidence. Qui est ce « ils » ? Ce n’est pas précisé. Ce peuvent être soleil, lune, étoiles et puissances célestes, ce peuvent être aussi tout un chacun, les croyants, mais aussi justement ceux qui récusent leur témoignage. Ce sera le temps de l’évidence incontestable. Il sera « venant sur les nuées », c’est-à-dire prenant l’initiative d’une rencontre, rendant plus courte et même achevée la longue marche du peuple croyant, mais aussi manifestant clairement son origine céleste, qui n’a actuellement rien d’évident. Ainsi vient l’amour, d’en haut et à notre rencontre, avec une effet d’achèvement. Et il viendra aussi « avec beaucoup de puissances et de la gloire », fédérant les puissances autour de lui et en entraînant la plupart dans son élan (même si, aussi, en laissant un petit nombre toujours opposées, mais semble-t-il vaincues puisqu’incapable de s’opposer à sa venue évidente).

« et alors il enverra les messagers et rassemblera en outre les choisis des quatre vents depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. » Cette venue sonnera l’heure du rassemblement : c’est une autre difficulté que celle de la dispersion des croyants. On ne sait pas ce que chacun porte en soi de secret élan, de parenté avec le dieu, de recherche authentique pour aller à lui. Mais cette apparition à l’évidence du « fils de l’homme » aura aussi pour effet de faire apparaître en chacun, chez tous, ce qui rassemble : et ce sera là l’unité véritable, elle aussi comme une évidence. Oui ce sera vraiment un autre « jour« , une tout autre lumière, que celle qui fera apparaître chacun dans le meilleur de soi, et rendra évident aux yeux de tous ce meilleur de chacun !

La tendance du cœur, enjeu capital (Mc.13,21-23)

Alors si quelqu’un vous dit : “Voilà le Messie ! Il est ici ! Voilà ! Il est là-bas !”, ne le croyez pas. Il surgira des faux messies et des faux prophètes qui feront des signes et des prodiges afin d’égarer, si c’était possible, les élus. Quant à vous, prenez garde : je vous ai tout dit à l’avance.

« Et alors si quelqu’un vous dit : « Vois, ici, le messie ! Vois, là ! », ne croyez pas. «  Voilà un « et alors » qui sonne comme un récapitulatif de ce qui précède, et dans doute pas seulement du seul passage précédent mais, me semble-t-il, de l’ensemble du discours énoncé jusqu’à présent. Il y a en effet un écho immédiat à ce qui a été dit dès le début : « Beaucoup viendront sous mon nom, ils diront « c’est moi », et ils en égareront beaucoup » (v.6), c’était au tout début de la réponse de Jésus.

Le contexte qui a été entretemps décrit est celui de nombreuses pertes de repères : des secousses cosmiques (ce que nous appelons volontiers de « catastrophes naturelles »), des guerres et des famines, mais aussi des mises à l’épreuve des croyants, traduits devant diverses assemblées, et pour finir (c’est ce qui précède immédiatement) la destruction du Temple lui-même (pour finir, parce que c’est abordé en dernier, mais nous avons vu que justement ce n’était pas la « fin » tant redoutée par ceux qui interrogent). C’est au milieu de tout cet ensemble que « beaucoup viendront... ». Autrement dit, plus la situation porte à un stress marqué, plus il est nécessaire d’être sur ses gardes quant aux désignations ou auto-proclamations d’être le sauveur.

Cela porte d’ailleurs à réfléchir sur certaines méthodes modernes dites « d’évangélisation » : de manière délibérée, certains ont produit des « échelles de stress » en appelant les croyants à repérer dans leur entourage celles ou ceux qui seraient haut dans cette échelle en raison par exemple d’un déménagement, d’un divorce, d’un licenciement, d’un deuil, et d’identifier celles-là comme des personnes en situation particulièrement favorables pour les « évangéliser », … c’est-à-dire pour les amener au groupe religieux auquel on appartient. Il me semble que, à la lecture de ces passages, ont voit que cette tactique est loin d’être évangélique, au contraire : elle est même précisément ce dont l’évangile appelle à se méfier !

En tous cas, la consigne donnée par le Jésus de Marc face à de telles entreprises est radicale : « Ne croyez pas !« . C’est l’exact contraire de tout ce qu’il recommande sans cesse au long de l’évangile que nous lisons depuis maintenant un bon moment. Lui qui appelle sans cesse à croire, eh bien dans cette situation de stress fort, où l’on dit « voilà le messie » en désignant un autre, ou bien où l’on s’autoproclame « c’est moi », il appelle justement à ne pas croire. Ne pas engager sa foi dans des contextes pareils.

« Surgiront en effet de faux messies et de faux prophètes, et donneront signes et prodiges destinés à égarer si possible les choisis. » Les faux messies, ce sont sans doute ceux qui s’autoproclament tels. Les faux prophètes, sans doute ceux qui en désignent un autre. Ce sont peut-être les plus à craindre : on a une méfiance spontanée pour quelqu’un qui vous dit qu’il est la personne providentielle (quoique…), mais on a peut-être moins de méfiance vis-à-vis de ceux qui, amicalement et pleins d’enthousiasme, vous disent qu’ils connaissent quelqu’un de formidable qui… Ces derniers sont d’ailleurs peut-être eux-mêmes victimes : cela ne les empêche pas d’être aussi, même involontairement, faux-prophètes. Voilà qui nous invite à un regard toujours critique, à l’aune de l’évangile.

Marc écrit même que ces « faux » sont capables de produire signes et prodiges. Voilà qui est redoutable, mais qui nous ramène à la distinction mise en avant dès le début du discours : ce qui compte, c’est de garder les yeux fixés sur le but, revenir vers le dieu qui vient lui-même à la rencontre. Tout ce qui fixe l’attention sur les envoyés, au lieu de les fixer sur qui les envoie (peut-être), jette par là-même le doute sur l’authenticité de ces envoyés, et les dénonce plutôt comme faux, a fortiori quand le contexte porte au stress.

« Mais vous, regardez ; à vous j’ai tout dit d’avance. » La consigne « Regardez » est encore répétée, comme dès le début. Appel à l’attention jamais démenti. Et puis cette conclusion, « à vous j’ai tout dit d’avance. » Ce n’est pas qu’il ait fait à l’avance le récit du déroulement des choses avec force repères chronologiques, ce que demandaient d’ailleurs les quatre disciples, non ! Mais il a d’avance désamorcé les fausses stratégies et ce qui pourrait détourner les authentiques et simples chercheurs du dieu. Charge à eux maintenant de rester vigilants quant aux temps qu’ils vivent, charge à eux de passer le contexte de leur existence au crible de ces paroles pour rester tendus vers le seul but authentique et véritable selon l’évangile.

Alors une dernière réflexion me semble s’imposer : qu’en est-il des temps que nous vivons, comment se situer dans leur contexte ? Il y a de quoi engendrer de nombreuses stress, j’avoue : le réarmement est mondial, les guerres déclarées ou non s’étendent, montrent des consistances criminelles et même génocidaires terribles, les droites extrêmes semblent devenir toujours plus fortes de par le monde, l’emprise des plus riches et plus forts emblème inexorable et réduire les peuples à la servitude, les extrémismes religieux accaparent le discours dans leur domaine, le vivant est sévèrement attaqué … J’en passe sûrement, et pas des moindres. Qui ne souhaiterait dans un tel contexte, une délivrance, et pourquoi pas sous la forme d’une intervention divine ? Des Psaumes le disaient déjà : « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu Seigneur ? »

Ce désir légitime nous rend vulnérables aux faux messies et aux faux prophètes, ceux qui « ont la solution », pardon : « LA solution ». Mais si nous pouvons légitimement souhaiter une intervention d’en-haut, le discours qui a précédé nous prévient clairement : il n’y en aura pas. Il nous dit deux choses, le discours que nous lisons : qu’aucune de ces catastrophes, si terribles soient-elles, n’est la fin de tout, et d’ailleurs que l’intervention divine a déjà eu lieu en établissant d’emblée que « ces jours » de catastrophes ont été « abrégés », et notamment par égard de ceux qui cherchent le dieu. Jamais donc aucune catastrophe ne sera le dernier mot de notre monde. Et d’autre part, que la « fin », c’est l’aboutissement au dieu qu’ils cherchent de ceux qui le cherchent : le croyant est encouragé à croire à sa force d’entraînement, à croire que dans sa lutte où il a la sensation de se perdre, il entraîne en fait le monde créé dans la direction où tend son cœur. Garder le cœur « focus », c’est un enjeu mondial.

Le Temple sera en effet détruit (Mc.13,14-20)

Lorsque vous verrez l’Abomination de la désolation installée là où elle ne doit pas être – que le lecteur comprenne ! – alors, ceux qui seront en Judée, qu’ils s’enfuient dans les montagnes ; celui qui sera sur sa terrasse, qu’il n’en descende pas et n’entre pas pour emporter quelque chose de sa maison ; celui qui sera dans son champ, qu’il ne retourne pas en arrière pour emporter son manteau. Malheureuses les femmes qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces jours-là ! Priez pour que cela n’arrive pas en hiver, car en ces jours-là il y aura une détresse telle qu’il n’y en a jamais eu depuis le commencement de la création, quand Dieu créa le monde, jusqu’à maintenant, et telle qu’il n’y en aura jamais plus. Et si le Seigneur n’abrégeait pas le nombre des jours, personne n’aurait la vie sauve ; mais à cause des élus, de ceux qu’il a choisis, il a abrégé ces jours-là.

Je dois avouer que ce nouveau passage me laisse perplexe, voire mal à l’aise, tant il semble plein d’une sorte de « langage codé » pour initiés. D’ailleurs le texte prévient d’emblée, [ho anaginooskoon noéïtoo] c’est-à-dire « que celui qui sait avec certitude aie présent à l’esprit » : c’est comme un texte pour initiés, pour « ceux qui savent » (déjà) et pas pour tout le monde. C’est là une curieuse contradiction avec l’ensemble de l’évangile, qui est prêché, puis écrit, pour tous ! Est-ce donc que ce texte est une interpolation, qu’on l’a rajouté après coup au texte initial ? Ou alors ce sont tous les lecteurs qui, à ce point de l’évangile, sont sensés « savoir avec certitude », instruits qu’ils ont été par tout ce qui a précédé ? Ce serait une invitation à mobiliser tout ce que l’on a appris pour bien entendre le présent passage ? C’est possible, avançons en tous cas à pas comptés et tentons de comprendre ce que nous pouvons.

« Lorsque vous verrez l’objet d’horreur de la dévastation érigée où il ne faut pas, […], alors que ceux d’en Judée s’enfuient dans les montagnes, qui sur la terrasse ne descende ni n’entre en sa maison pour emporter quelque chose, et qui au champ ne retourne pas en arrière pour emporter son manteau. » Voilà qui fait frémir. Et cela-même éveille notre attention : jusqu’à présent, l’objet du discours de Jesus à été de rassurer ses quatre premiers disciples, ou du moins de dissocier dans leur esprit l’idée de fin de celle de destruction du Temple. Mais peut-être justement s’attache-t-il maintenant à ce dernier événement, car s’il ne constitue pas la fin, ni comme terme ni comme but, il n’a pas dit qu’il n’arriverait pas. Notre passage alors, après des généralités concernant les catastrophes qui de toutes façons arrivent et arriveront, est peut-être le cas particulier de l’une d’entre elles, la destruction du Temple… 

« L’abomination de la désolation », ou comme j’ai essayé de le rendre en serrant le grec de plus près « l’objet d’horreur de la dévastation », est une expression empruntée : elle se trouve dans le Livre des Maccabées : « Le quinzième jour du neuvième mois, en l’année 145, Antiocos éleva sur l’autel des sacrifices l’Abomination de la désolation, et, dans les villes de Juda autour de Jérusalem, ses partisans élevèrent des autels païens. » (1Macc.1,54), et aussi dans le Livre de Daniel : « Durant une semaine, ce chef renforcera l’alliance avec une multitude ; pendant la moitié de la semaine, il fera cesser le sacrifice et l’offrande, et sur une aile du Temple il y aura l’Abomination de la désolation, jusqu’à ce que l’extermination décidée fonde sur l’auteur de cette désolation. » (Dn.9,27) Cette forme d’expression, elliptique, appartient plutôt à l’apocalyptique : elle désigne une chose non par son nom propre, mais par l’effet qu’elle produit.

Elle produit, pour le croyant, pour le « juste », l’horreur ; et pour les croyants, la désertification. Il s’agit donc d’un objet qui révulse le croyant, mais qui provoque aussi leur raréfaction jusqu’à n’en laisser aucun. Dans les deux cas, cet objet est introduit et dressé dans le Temple même : or le Temple, à l’époque tardive de ces deux écrits, est perçu comme devant être dédié au dieu seul. Il s’agit donc d’un objet concurrent, ce qui explique les deux effets produits. Il s’agit sans trop de doutes d’un objet de culte qui fait concurrence au culte authentique du dieu d’Israël.

Le Jésus de Marc, autrement dit, évoque bien le Temple qui faisait l’admiration de l’un des disciples, et dont la possible fin inquiète les quatre plus anciens parmi les Douze. Et si les deux précédents passages évoquent chacun à sa manière la période dite de l’hellénisation, c’est-à-dire la tentative d’introduire les cultes helléniques dans tout l’Orient méditerranéen, à l’époque commençant aux conquêtes d’Alexandre, il s’agit sans doute ici d’une nouvelle tentative d’imposer d’autres cultes. Mais cette fois, avec un certain succès, puisque cela pourrait aboutir à la destruction du bâtiment même du Temple. Et la conduite à tenir alors est seulement celle de la fuite, aucune résistance possible (comme ce fut le cas pour les Maccabées).

Peut-être ne s’agit-il pourtant pas que d’une fuite éperdue : je remarque d’une part un mouvement contraire par lequel quand l’objet idolâtrique, celui de l’anti-culte au faux-dieu, entre dans le Temple, et en réaction les personnes sortent de chez elles, du moins n’y entrent pas, n’y rentrent pas. Il faut fuir le pays de Judée vers les montagnes, ne pas descendre chez soi depuis la terrasse (mais quoi ? Sauter alors ?), ne pas revenir là où l’on a commencé son travail dans le champ. Cette « fuite » est dans le même temps une sorte de manifeste en sens contraire. C’est comme si, entrant dans le sanctuaire officiel du Temple, l’idole était entrée en même temps au cœur du pays, dans chaque maison, dans l’âme du lieu de travail. Et quitter ces lieux est une forme de fidélité : déserter les lieux, pour ne pas déserter le vrai dieu.

Je remarque d’autre part l’insistance pour ne pas récupérer des objets, « quelque chose » chez soi, son « manteau » au bord du champ : comme si là aussi, l’introduction dans le sanctuaire du Temple d’un objet qui ne doit pas y être provoquait un abandon des objets pourtant précieux ou pouvant s’avérer nécessaire. Là encore, la réaction du croyant authentique se « spiritualise » en quelque manière, en renonçant à des objets, pour peut-être ne pas se faire prendre au piège des objets qu’on lui propose pour son culte. J’avoue que quand je vois aujourd’hui l’enflure, la tumeur devrais-je dire, que deviennent les liturgies en donnant toujours plus de place aux objets, je me dis que la réaction des croyants authentiques est peut-être bien de s’en retourner en laissant là tous ces objets et d’autres encore, par crainte d’attachements idolâtriques… Bref, il me semble que, dans l’éventualité de la destruction ou du dévoiement du temple (mais c’est peut-être là sa vraie destruction !), le Jésus de Marc appelle a des attitudes non d’affrontements mais bien de résistance par des actes symboliques contraires, qui gardent le cœur dans la perspective du but.

« Malheur à celles qui seront enceintes et qui allaiteront en ces jours-là ! Priez afin que cela n’arrive pas en hiver » Il s’agit tout de même clairement d’un malheur, cela n’est pas nié, au contraire ! Et si la fuite sans rien emporter a une dimension symbolique de protestation, cela reste une fuite. Et tout ce qui embarrasse une fuite est dangereux, périlleux. Malheur donc aux femmes enceintes ou avec un nouveau-né, malheur à tous si cette catastrophe se produit en hiver, car alors la survie est encore plus précaire. Cette dernière condition, notons-le au passage, montre que le scénario n’est pas déjà établi, et que celui qui parle ne sait rien des temps où cela se produirait.

« Ces jours seront en effet oppression, telle qu’il n’en est pas survenue depuis le début de la création que le dieu a créée jusqu’à présent, et qu’il n’en arrivera plus. » Il y aura dans cet évènement une « mise sous pression » terrible : apparemment, sans aucune comparaison possible. Et pourtant, l’histoire regorge de récits de catastrophe, l’histoire biblique aussi. Je me demande bien la raison de la redondance : « la création que le dieu a créée« . Y en aurait-il une autre ? Cela est bien étrange…

« Et si le seigneur n’abrégeait ces jours, aucune chair ne serait sauvée. Mais à cause des choisis qu’il a choisis, il a abrégé ces jours. » Dans ce paysage catastrophique, une lueur d’espoir : le seigneur continue de veiller sur ceux « qu’il a choisis« , et à cause d’eux intervient pour que cela ne dure pas jusqu’à l’insupportable, jusqu’à l’extermination totale. Ce qui pose deux questions, celle du choix de dieu, et celle de son intervention dans le déroulement de l’histoire. Dans l’évangile qui précède, dans lequel nous avançons pas à pas, il est surtout question du choix que des hommes font de dieu, mais pas tellement de l’inverse : mais peut-être faut-il entendre que ce sont les mêmes, que ceux qui choisissent de chercher le dieu sont aussi ceux à la rencontre desquels le dieu vient ? Ce serait assez « logique », cohérent avec les éléments fondamentaux de l’évangile de Marc. Quant à l’intervention dans l’histoire, on peut aussi entendre ce « il a abrégé ces jours » comme une disposition déjà prise, une disposition déjà accomplie du côté du Créateur : les jours de catastrophe ont été déjà régulés pour tous les hommes, de sorte que l’espèce humaine ne soit pas anéantie. L’exemple du Déluge l’illustre à sa manière, ainsi que le serment qui le suit de ne plus jamais laisser une telle extermination se dérouler.

On voit qu’en fin de passage, le thème de la « fin » revient. Cette catastrophe est majeure, il n’y en a pas eu, et il n’y en aura pas de plus grande… et pourtant ce n’est pas la fin au sens du « terme ». Ce thème majeur du discours perce quoiqu’il arrive, « all’ostinato » : la « fin du monde » n’est pas une catastrophe, et aucune catastrophe ne provoque la « fin du monde ».

Les yeux fixés sur Jésus (Mc.13,9-13)

Vous, soyez sur vos gardes ; on vous livrera aux tribunaux et aux synagogues ; on vous frappera, on vous traduira devant des gouverneurs et des rois à cause de moi ; ce sera pour eux un témoignage. Mais il faut d’abord que l’Évangile soit proclamé à toutes les nations. Et lorsqu’on vous emmènera pour vous livrer, ne vous inquiétez pas d’avance pour savoir ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné à cette heure-là. Car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint. Le frère livrera son frère à la mort, et le père, son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mettre à mort. Vous serez détestés de tous à cause de mon nom. Mais celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé.

« Regardez à vous-mêmes : ils vous livreront aux assemblées judiciaires et aux assemblées religieuses, vous serez écorchés (maltraités) et devant empereurs et rois vous serez placés en raison de moi en témoins pour eux. » Re-voici l’injonction à regarder, décidément tout est une question de regard en cette fin de ministère public de Jésus. Et comme au paragraphe précédent, il s’agit de regarder à soi-même, autrement dit d’être en garde. L’ensemble précédent mettait l’accent d’abord sur le but à garder devant les yeux, la meilleure manière de ne pas se perdre. Maintenant, il s’agit aussi de rester dans la pleine conscience de ce qui nous arrive.

« ils vous livreront… » qui est donc ce « ils » ? Ce n’est absolument pas précisé, et il faut remonter bien haut pour tomber sur des personnes individuelles, qui seraient alors ceux qui « viendront en mon nom » : je ne suis pas sûr que cela rendre les choses plus intelligibles. On traduit souvent par « on« , et… on a bien raison ! En fait, on ne sait pas de qui il s’agit, et ce volontairement : là n’est pas la focale du texte. Au contraire, il s’agit de prendre garde à soi !! Laissons donc tomber cette piste, manifestement fausse. Et ne faisons donc pas de ce texte une opposition entre « certains » (on sait qui vous êtes, mauvais !) et « nous » (pauvres persécutés), ne faisons pas de ce texte une école de paranoïa pour les pauvres croyants en ce monde mauvais qu’il faudrait fuir. C’est un faux sens, encore une fois.

Plutôt, le parallèle est à faire avec ce qui va suivre, pour la seconde fois : Jésus va être livré d’abord au Sanhédrin, ce qui est très exactement le mot grec que j’ai traduit par « assemblée judiciaire », et il a eu auparavant fort à faire avec les Pharisiens dans les synagogues, ce qui est très exactement le mot grec que j’ai traduit par « assemblée religieuse ». Le Jésus de Marc invite donc à prendre conscience de ce que l’on vit en le comparant avec la « destinée » de Jésus lui-même, à lire et relire sa propre histoire à l’aune de la sienne. C’est ainsi qu’elle s’illumine, qu’elle prend sens.

De fait, les maltraitances (et le mot de Marc est fort, puisqu’il parle d’être littéralement écorché) physiques sont aussi ce que va subir Jésus, il devra lui aussi comparaître devant le représentant de l’empereur, gouverneur de Judée. Dans cette comparaison avec la vie de Jésus se trouve une double clé : une clé de sens pour le disciple, pour déchiffrer sa propre histoire ; et aussi une clé à livrer à ceux qui font éventuellement subir ces choses, en leur montrant justement la similitude, et en cela ce peut être « en témoins pour eux« .

Evidemment, cela suppose que la comparaison soit valable : je veux dire que, pour soi-même, le disciple peut toujours se comparer à Jésus, il en a le droit et c’est même pour lui une quête de sens. Le disciple peut le faire quel que soit son itinéraire, quelles qu’aient été ou soient encore ses errances, quels que soient ses péchés même. Mais pour que cela devienne aussi un témoignage pour d’autres, il faut que la comparaison soit crédible, qu’elle donne matière à réfléchir à l’autre, et non qu’elle le fasse plutôt s’indigner. La notion de « pécheur public » était prise au sérieux bien plus dans l’Eglise primitive que dans celle d’aujourd’hui…. Il me semble que la raison en est précisément la crédibilité ou non du témoignage.

« Et à toutes les nations il faut d’abord que soit proclamé l’évangile. » L’incise présente peut paraître décalée, mais elle est au contraire en profonde cohérence avec ce que nous venons de découvrir. La priorité est la proclamation de l’évangile « à toutes les nations » : Jésus prend garde de ne pas oublier le but, comme il le recommande à ses disciples !! D’autre part, quelles que soient les circonstances faciles ou non, favorables ou non, il s’agit avant tout de rendre témoignage. L’attention à soi est cela : suis-je crédible en ma qualité de témoin ? Comment Jésus agirait-il (ou a-t-il agi) en semblable circonstance ? Mes choix sont-ils ceux-là ? Il ne s’agit pas de « défendre l’Eglise », de « montrer la supériorité de la religion chrétienne », de « défendre l’ordre », ni rien de semblable, mais simplement et humblement de ressembler autant que faire ce peut, et y compris pour les autres, à Jésus.

« Et lorsqu’on vous conduira pour vous livrer, n’anticipez pas (ne vous inquiétez pas par avance de ) ce que vous direz, mais ce qui vous sera donné à cette heure-là, dites cela, ce n’est en effet pas vous qui parlerez mais l’esprit, le saint. » Il y aura donc des moments difficiles comme Jésus en a connu. Ce n’est pas sûr pour chacun, mais c’est possible. Ou ce n’est pas forcément aussi spectaculaire, mais c’est réel. Mais comment, justement, lui ressembler en ces redoutables circonstances ?

Eh bien Jésus ici nous ouvre son cœur, c’est très remarquable, il nous dit justement comment il fait lui-même : il n’anticipe pas. Il ne trifouille pas, comme nous aimons à le faire en de longues nuits d’insomnies, avec des arguments et de belles formules bien frappées et bien frappantes. Non, il dort bien et profondément (comme sur la barque pendant la tempête !!) et sait pouvoir compter sur un jaillissement spontané de la parole, suggérée et conçue par l’esprit saint.

L’esprit saint est toujours celui qui fait concevoir la parole : il la conçoit en Jésus qui la trouve disponible, prête. Ce n’est pas qu’il ne réfléchit pas, mais son esprit, on l’a déjà vu à l’œuvre, est tout dans l’attention aux personnes, l’écoute profonde, l’estime aussi de ses interlocuteurs mais aussi les yeux fixés sur le but ultime, le retour au dieu. Dans cette attitude, la parole lui vient spontanément. En nous disant qu’elle vient de l’esprit saint, il nous dit aussi que cette parole est ajustée à l’auditeur, parce que le même esprit le travaille lui aussi au cœur !

Donc, l’attention à être et faire comme Jésus suffit, elle met dans les dispositions suffisantes pour entendre jaillir en soi, de manière spontanée, la parole ajustée et opportune. Celle qui parfera le témoignage.

« Et le frère livrera le frère à la mort et le mère l’enfant, et se dresseront enfants contre parents et les feront mettre à mort. Et vous serez haïs par tous à cause de mon nom. » Or voici quelques mots tristes, qui explicitent un peu le fameux « ils » qui nous souciait au début : il peut s’agir d’un frère, d’une mère, d’enfants. Les relations humaines les plus proches peuvent être remise en cause. C’est dire si le repli sur la famille est un mauvais réflexe !!! Au contraire, il vaut mieux s’ouvrir, il vaut mieux compter sur les amis, avoir des échanges larges avec bien des personnes…

Je pense que la dernière phrase, « Et vous serez haïs par tous à cause de mon nom. » , est à entendre là aussi comme un écho anticipé des « à mort ! à mort ! » criés par la foule : ce n’est pas une invitation encore plus paranoïaque à se méfier de tous, mais plutôt une invitation à considérer qu’à certains moments, plus aucune parole ne peut plus rien, tout ce qu’on dit peut être mal interprété et retourné contre soi. Le silence de Jésus est à contempler avec attention dans sa passion et sa mort, il est particulièrement impressionnant chez Marc. Le texte de cette fois-ci nous en donne une clé : c’est un silence d’attention, Jésus ne veut pas perdre le but des yeux, et dans ce qui se passe il n’y a juste rien à dire.

« Or qui aura tenu ferme jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé. » Voilà la clé pour le disciple : tenir ferme jusqu’à la fin. Tenir à son témoignage, à ce que nous avons modestement et difficilement tentés de déployer dans les lignes précédentes. Ce à quoi il faut « regarder« , c’est cela.