Dimanche 9 avril : un pari fou.

Lire l’évangile sur le site de l’AELF

     L’épisode de ce dimanche est appelé par convention « les Rameaux », parce qu’à l’avancée de Jésus vers Jérusalem, alors que des personnes étendent leurs manteaux sur sa route, d’autres coupent des branches aux arbres pour en faire autant. Tout cela jonche la route et forme une sorte de tapis multicolore. Dans la version de Matthieu, notre témoin d’aujourd’hui, il n’est pas question de grandes palmes agitées à bout de bras comme on le voit souvent sur des représentations.

     En fait, la liturgie romaine, en enchaînant cet épisode et la lecture de la Passion, laisse l’impression que les deux choses se suivent. Mais là encore, notre Matthieu ne montre pas les choses ainsi : Jésus arrive à Jérusalem au milieu de cette grande liesse populaire, puis il entre au temple et en chasse les vendeurs; après une altercation avec les grands-prêtres et les scribes, il sort camper près de Béthanie. Il revient à la ville le lendemain, derechef au temple où il enseigne, et de nouveau il y a controverse avec les grands-prêtres et les anciens, puis ce sont les pharisiens, puis les sadducéens, et encore les pharisiens. Finalement, Jésus s’adresse aux foules et les met en garde avec des paroles très dures contre « les scribes et les pharisiens ». C’est en sortant du temple que Matthieu place le « discours apocalyptique » de Jésus, pour finir sur les trois magnifiques paraboles que sont les dix vierges, les talents et le jugement du Fils de l’homme. Alors seulement Matthieu nous précise-t-il que la Pâque est proche -deux jours plus tard-, et commence-t-il le récit de la Passion.

     Alors pourquoi cette entrée de Jésus aussi solennelle à Jérusalem ? Car la chose est bien délibérée de sa part : il veut une entrée calculée, il veut la faire sur cette monture royale qu’est l’ânesse. Autrement dit, Jésus entend bien mettre en scène une entrée messianique. Et c’est là ce que je trouve déroutant. Durant tout son ministère, Jésus a récusé le titre de messie, qu’on lui donne trop volontiers : ou plutôt, il n’en veut pas comme titre public.

     C’est que le titre est fortement connoté : le messie, c’est celui qui a reçu l’onction de Dieu, comme jadis Saül (parti justement à la recherche des ânesses de son père !), comme après lui David au milieu de ses frères. L’onction royale désigne le roi comme celui que Dieu a choisi, il en fait un chef politique religieusement légitime. Or après la chute du royaume de Jérusalem et l’exil des élites, après l’extinction de la dynastie royale, se posait la question de la solution de Dieu : car on pensait, en Israël, que le roi était celui qui devait accomplir en sa personne toutes les conditions de l’alliance divine, parfait représentant de Dieu devant le peuple, parfait représentant du peuple devant Dieu.

     Au fur et à mesure que le temps passait, la figure de David devenait de plus en plus idéalisée, mais elle était tout de même notoirement connue pour n’avoir pas été entièrement fidèle : il fallait un nouveau David, un « Fils de David ». Tout un courant, dans le judaïsme, attendait ce salut politique dans la figure du Messie idéal préparé par Dieu : il prendrait le pouvoir, il libérerait Israël de l’occupation, il rétablirait la justice et la fidélité, il assurerait à Israël la domination politique mondiale…

     On comprend mieux à cette aune que Jésus se soit méfié de ce titre : il ne voulait pas devenir ce chef politique. Mais voilà qu’aujourd’hui, à rebours de toute sa prudente pratique, il organise une éclatante entrée messianique ! Pourquoi donc ? Que veut-il ? En cette période de campagne électorale, difficile de ne pas superposer dans nos esprits les images de l’entrée à Jérusalem et les images de meetings politiques où les foules (plus ou moins réelles…!) réclament l’onction électorale de leur messie en agitant bien des drapeaux. Jésus s’est-il donc prêté à ce jeu ?

     Sans doute y a-t-il chez lui une tentative de « coup de poker ». Jésus veut depuis le début de son ministère refonder Israël, faire rejaillir de la souche le peuple que Dieu s’est choisi. Dans ce sens, il a choisi avec lui douze compagnons privilégiés : dans un contexte où les tribus ne comptent plus, l’allusion est pourtant transparente pour tous, il s’agit de régénération, il s’agit bien de ré-engendrer Israël à partir de la souche patriarcale, avant même Moïse. Il y a eu douze fils de Jacob, il y aura douze apôtres. L’annonce du Royaume a aussi cet aspect. Mais est-ce que cela « marche », comme on dit ? Quel succès obtient cette prédication ?

     Certes des foules suivent. Il y a de grands rassemblements. De nombreuses personnes suivent Jésus, le cherchent. C’est sans doute une sorte de va-et-vient incessant au fur et à mesure de ses déplacements. On vient voir Jésus, on reste parfois plusieurs jours, et puis on retourne chez soi, à sa vie quotidienne. Peut-être on y retourne une autre fois… Pourtant, après le signe accompli devant la plus grande foule (la multiplication des pains), il commence à y avoir des défections. Mais surtout, il y a la résistance des chefs, des responsables légitimes. Or Jésus reconnaît leur légitimité : c’est même pour cela que son discours est parfois si dur à leur endroit : parce qu’il y a urgence, étant données leurs fonctions, à ce qu’ils jouent leur rôle dans l’Israël renouvelé. Mais non, ils ne « marchent » pas.

     Alors, peut-être, y a-t-il cette tentative de coup de poker, ce va-tout. Venir aux marges de ce qu’il accepte, pour que les chefs voient un signe entier, complet : celui d’une foule acclamant son incontestable messie, et celui-là n’étant pas le chef militaire mais le roi humble. La foule l’acclame, il entre dans le temple et en rétablit le but, il y guérit des aveugles et des boiteux (Mt.21, 14) : « Les grands prêtres et les scribes voient les choses étonnantes qu’il a faites, et les enfants qui crient dans le temple et disent « Hosanna au fils de David! » Que vont-ils faire ? Vont-ils enfin basculer ? Vont-ils prendre leur place dans cette grande régénération ? « Ils sont indignés. Il lui disent : Tu entends ce que ceux-là disent ?« . Une fois de plus, ils ne marchent pas. Il n’y aura plus rien à faire. Ils vont l’écraser.

     Peut-être cela nous invite-t-il à nous demander, en cette période électorale, dans quoi nous mettons notre espoir ? Peut-être aussi à nous méfier comme Jésus de ceux et celles qui s’avancent comme des messies, comme si le salut venait par la politique… Mais il y a encore à revenir sur nos duretés de cœur : une fois de plus, les signes et l’avis de tous auraient pu faire s’émouvoir les cœurs des responsables, les ouvrir à la nouveauté de Jésus. Mais une fois de plus, ils s’indignent de ce que clament les gens au nom de leurs principes intangibles, au nom de ce qu’ils « savent ». Ou croient savoir. Ce qui nous sauve, c’est décidément et d’abord ce qui nous sauve de nous-même, de ce qui nous fait nous replier sur nous-mêmes, de ce qui nous fait tourner en rond. Ce qui nous sauve, c’est ce qui nous arrache à nos mortelles certitudes. Le salut, c’est avant tout l’ouverture à l’inconnu et à la nouveauté…

2 commentaires sur « Dimanche 9 avril : un pari fou. »

  1. Dans l’ancien Israël, l’âne -ou mieux : la mule- est monture royale. Ainsi quand le vieux David décide du choix de Salomon comme successeur, « ils placèrent Salomon sur la mule du roi et le conduisirent […]. Le prêtre […] donna l’onction à Salomon. On sonna du cor et tout le peuple dit : « Vive le roi Salomon ! » (1R.1,38-40). On voit clairement trois moments rituels de l’intronisation, et la monture est un de ces signes rituels.
    Dans la prophétie de Zacharie (Za.9,9) citée en appui par Matthieu :  » Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse. », la pauvreté vient du choix de l’ânon, la plus petite des montures dans la gamme royale. Mais on reste dans la gamme.
    Matthieu dit que les disciples mettent leurs manteaux « sur l’anesse et son petit », mais il ajoute « et Jésus s’assit dessus » sans autre précision. Laquelle des montures a-t-il choisi ? …

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