Dimanche 16 avril : Où est-il ?

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le matin de ce jour nous réserve toujours le même évangile, toujours nouveau, jamais lassant : celui de la découverte du tombeau ouvert, telle que la rapporte Jean. Emerveillons-nous encore avec lui dans la fraîcheur première de cette découverte !

     Nous voilà le premier jour après le Sabbat. Enfin, on peut bouger, on peut s’activer, le repos prescrit et obligatoire a pris fin. Comme le Sabbat commémore le septième jour, celui du repos de Dieu après son œuvre de création, le premier est celui du début de cette création, celui de la lumière : « Dieu dit: que la lumière soit ! Et la lumière fut. » Début de toute l’aventure, début de la nouvelle aventure.

     Et comment est-ce que tout « re commence » ? Avec la venue de Marie la Magdaléenne, « encore dans les ténèbres » au [mnèmeion]. Ce mot est souvent traduit sépulcre, ou monument. La racine évoque pourtant la mémoire, et c’est bien là qu’elle vient la toute première : Marie vient se souvenir, elle vient dans les ténèbres de l’horreur vécue  et dont elle frémit encore, elle vient chercher une petite lueur de souvenir passé. Elle voit, non elle ne voit pas seulement : elle regarde -on imagine sa stupeur !-  la pierre enlevée du lieu du souvenir. Envolé le souvenir, évaporé ! Ce qu’elle venait chercher est comme une boîte, un écrin. Les souvenirs ont besoin de boîtes, sinon ils s’envolent. Plus de souvenirs. Consternation.

     Cette fois, Marie court. Elle court vers Simon-Pierre et vers « le disciple que Jésus aimait« . Jean est le seul à utiliser ces deux appellations. Elle court vers celui dont Jésus a changé le nom, et vers celui dont il a changé le cœur. Plus de souvenirs, restent ces deux-là. Elle leur dit : « Ils ont enlevé le seigneur du lieu-du-souvenir et nous ne savons pas où ils l’ont entreposé. » Qui sont « ils » ? Personne de connu, en tous cas. Comment Marie le sait-elle, elle qui n’a pas approché du lieu mais n’a fait que considérer la pierre enlevée ? Son souvenir s’est évaporé. Elle sait désormais qu’on ne peut pas se souvenir de Jésus, comme on se souvient d’une chose passée et révolue. Et où, maintenant, où ces souvenirs sont-ils entreposés ? Plus d’accès à ces choses révolues. Et le « nous« , qui est-ce ? Peut-être Marie et les disciples, à cause de ce qu’ils ont en commun…

     Comme cela nous fait du bien ! Jésus n’est pas à chercher dans le passé. « Je me souviens, quand j’étais gosse…. » : non, telle n’est pas la foi, tel ne peut pas être le rapport à Jésus. Evaporé, fini, en fumée tout cela. Mais le constat de cette absence peut créer un grand désarroi : où est « mon Jésus », celui que je croyais connaître ? Qu’en ont-« ils » fait ? Car dans notre vie aussi, il y a des « ils » que je soupçonne de mettre à mal « mon » Jésus, celui dont il m’arrangerait tout de même bien qu’il soit encore dans ma boîte à souvenirs.

     La réaction des deux auxquels Marie confie son désarroi ? Pierre « sort« , et l’autre disciple aussi. Comme cela rappelle l’épisode de Lazare : la pierre enlevée, l’appel à sortir. Mais cette fois, ce n’est pas celui qui est dans le tombeau qui doit sortir, ce sont Pierre et l’autre. Et peut-être même Marie, « encore dans les ténèbres« . Sortir de soi, sortir de ce monde de boîtes. Les vivants et les morts ne sont peut-être pas ceux qu’on croit. Les deux font le chemin inverse de Marie, ils viennent à leur tour au lieu-du-souvenir.

     Ils viennent ensemble, ils courent à leur tour. Pâques, c’est le jour de la course. Il y a une chose très curieuse : « Ils courent les deux ensemble; et l’autre disciple court devant, plus vite que Pierre« . Il faudrait savoir : ensemble ? Ou pas ? Apparemment, on peut être à la fois ensemble et pas ensemble, ensemble et chacun à son rythme. Ça me plaît bien cela, c’est une belle image de l’unité ou de la catholicité dans la foi : on court à la recherche de Jésus, à la fois ensemble et pas ensemble. Et qui se sait aimé va plus vite que Pierre… Pierre a un rôle fondamental, au sens fort. Mais qui se sait aimé de Jésus va plus vite que lui, et est le premier.

     Marie avait seulement regardé. L’autre disciple, celui qui se sait aimé, c’est en s’étant penché et incliné de côté [parakupsas] qu’il regarde. Ce n’est pas l’attitude de la stupeur devant le souvenir évaporé, mais l’attitude ouverte, étonnée de la nouveauté, l’attitude de celui qui va encore apprendre. Le linceul s’est effondré à plat, comme si le corps qui le soulevait s’était soudain évanoui. Ce ne sont pas les souvenirs seulement qui se sont évaporés, c’est le corps même ! Impossible qu’un « ils » quelconque l’ait enlevé : soit on aurait emporté le corps et son linceul, soit on aurait rejeté le linceul sur le côté pour en retirer le corps. Il voit tout cela, « cependant il n’entre pas » : ce n’est pas l’entrée dans la nouveauté, dans l’autre côté des choses. On reste encore devant l’impossibilité des fausses pistes.

     C’est en suivant celui qui se sait aimé que Pierre arrive à son tour. Pas d’autre chemin pour renouveler sa vie que se savoir aimé : c’est le premier disciple. Mais lui, Pierre, en suivant, entre dans la boîte vide de souvenirs, vide d’ancienneté, ouverte. Là, il regarde, [theôrei] : c’est le mot qui nous donne théorie, mais aussi théâtre. C’est un regard enveloppant mais participatif, comme pour vivre le spectacle. Simon-Pierre a accepté de suivre, son humilité le fait entrer et participer. Il voit les mêmes choses mais de manière plus complète : il voit le linceul effondré sur place, et il voit aussi la mentonnière. Celle-ci, dans la tradition de l’époque, est un linge qu’on roule sur lui même en une sorte de cordeau, puis qu’on passe sous le menton et qu’on noue au-dessus de la tête (comme un oeuf de Pâques !!!), pour que le cadavre n’aie pas la bouche ouverte. Cette mentonnière est elle aussi à sa place, toujours roulée.

     Et puis c’est l’autre disciple qui entre. C’est étonnant aussi, cette alternance. Ils sont ensemble, les deux disciples, mais chacun à son tour précède l’autre. Comme s’ils étaient les deux jambes d’une même personne : chacune à son tour s’appuie sur l’autre pour la dépasser, puis est dépassée et reste en arrière, puis rattrape et ainsi de suite. C’est comme la vie d’un couple : chacun est à son tour celui qui entraîne ou celui qui est entraîné. Ce n’est pas pour rien que Jésus envoie ses disciples deux par deux ! C’est l’expérience partagée des chercheurs de Jésus qui les fait avancer. Jamais l’un sans l’autre, jamais l’un malgré l’autre; jamais non plus l’un à la place de l’autre. Il entre, donc, [kai eiden kai episteusen], « et il voit et il croit« . Il y a ce qu’il voit, et il y a ce qu’il croit. Et les deux se tiennent aussi sans se confondre, comme les deux disciples vers le tombeau.

     Et que croit-il ? Ce qu’il croit est dans un rapport entre son expérience et l’Ecriture. L’Ecriture et l’expérience : comme deux disciples qui courent ensemble. « Car ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture : qu’il devait, celui-là, des morts se lever« . L’Ecriture s’éclaire par l’expérience, l’expérience s’éclaire par l’Ecriture. La voilà, la nouveauté, absolue. Plus de souvenirs, évaporés ! Enfuis les souvenirs ! Jésus ne se trouve pas dans les boîtes du passé. Mais où est-il ? Il surgit maintenant, dans une expérience impalpable vérifiée et éclairée par l’Ecriture. Mais là, dans le lieu-du-souvenir, il n’y aura pas de rencontre. La mort elle-même est morte, muette et vide.

     La fin de l’évangile d’aujourd’hui est extraordinaire : « Ils s’en retournent donc chez eux, les disciples« . Pas là, paslàpaslàpaslàpaslà…. Que voulez-vous faire ? Plus qu’à rentrer chez soi.

     Jean n’arrête pas là son récit, mais pour ce qui est des deux disciples : là, c’est fini. En fait, le récit de Jean est comme un triptyque : il y a Marie la magdaléenne qui découvre le lieu ouvert, puis il y a les deux disciples qui viennent dans ce lieu et repartent, enfin encore Marie, restée à l’extérieur et cette fois sa rencontre avec Jésus : on voit où Jean veut en venir, à cette rencontre, à cette authentique expérience du Ressuscité. Mais certains ont, pour la liturgie, coupé le récit ici : peut-être ont-ils cru que le plus important ce n’était pas la femme, mais les deux « apôtres ». Tant pis pour eux : punition, on reste sur un vide ! Les hommes (car ce sont des hommes, pas des femmes) qui ont coupé le texte ici en sont pour leurs frais.

     Restons-en là nous aussi, cela nous permettra de faire de la place pour la nouveauté de Jésus. La coutume juive dans la tradition de la Pâque, c’est de nettoyer avec soin toute la maison pour ne rien laisser dans aucun coin qui soit un ferment ancien. L’ancestrale fête du printemps doit voir se reformer un levain nouveau, entièrement nouveau. Eh bien pour nous aussi, c’est le jour du grand nettoyage de printemps. Et si nous balayions toutes nos vieilleries de « religions » pour faire place à la foi ? Si notre vie de ressuscité commençait par une course à plusieurs à la recherche de Jésus ?

2 commentaires sur « Dimanche 16 avril : Où est-il ? »

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