Dimanche 30 avril : chemin d’espoir.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Encore un changement de point de vue ! Nous voilà maintenant avec le regard de Luc.  Tout de même, quelle richesse que d’avoir quatre évangiles. C’est une invitation permanente à multiplier les points de vue, à ne jamais se contenter de notre propre façon de voir. La diversité est manifestement aussi importante pour la survie de la planète que pour l’équilibre et la vie de la foi.

      Luc a raconté les choses plus ou moins comme Jean : au matin du « jour un [après le sabbat]« , Marie la magdaléenne s’est rendue au sépulcre qu’elle a trouvé ouvert, elle en est revenue pour raconter « aux Onze » ce qu’elle a vu. Pierre a couru là-bas à son tour et a vu les linges seuls puis est reparti « en s’émerveillant [thaumadzôn] de l’évènement« . Tout de même, il y a quelques différences chez Luc : Marie n’est pas seule, il y a avec elle deux autres femmes. Il y en a même plus, parce qu’au moment de raconter, le narrateur précise que « les autres avec elles » disaient la même chose. C’est peut-être parce que, selon les coutumes juives, il fallait pour être crédible deux témoins femmes, là où un témoin homme suffisait ! Le résultat est quoiqu’il en soit compromis : les Onze ne les croient pas et prennent ces paroles pour délirantes. Autre différence : Pierre, dans le doute tout de même, est parti au tombeau, mais seul. Dernière différence enfin, d’après Luc, les femmes étaient entrées dans le tombeau : elles n’y avaient pas trouvé le corps attendu, mais y ont vu « deux hommes en habit d’éclair » qui leur ont parlé.

     Surtout, c’est le récit d’aujourd’hui qui est propre à Luc : on ne le trouve chez aucun autre (sauf peut-être une allusion chez Marc). C’est toujours le même jour, et c’est avant que Jésus en vienne à se faire voir aux fameux Onze -récit que Luc place immédiatement après celui que nous avons lu ou entendu aujourd’hui. Autrement dit, il y a déjà une belle insistance chez Luc : les Onze, témoins référentiels, ont d’abord été destinataires d’une annonce à laquelle ils étaient appelés à croire. Et pour eux non plus, ça n’a pas été de soi… Mais voyons ce beau récit tellement touchant, et qui a donné lieu à tant de représentations picturales inspirées. J’en reproduirais bien l’une ou l’autre, si seulement je savais comment m’y prendre !!

     Et voilà l’affaire : « Deux d’entre eux [duo ex autôn] » se rendaient à Emmaüs. Deux d’entre qui ? Difficile à dire : le groupe précédemment nommé, ce sont les Onze. Mais voilà : l’un de ces deux va être désigné un peu plus loin du nom de Cléopas, inconnu au groupe susnommé. Peut-être faut-il alors comprendre que ces deux ne font pas partie des Onze mais qu’ils en étaient proches et s’en séparent à présent, [ex autôn], comme d’ailleurs ils s’éloignent de Jérusalem (dont le nom signifie : « vision de paix »). C’est la dispersion. Jésus mort, tout est fini : le groupe des fidèles se défait, on se sépare les uns des autres, on quitte Jérusalem. Cet engrenage de dispersion et de séparation est d’ailleurs à l’œuvre même entre ces deux : d’abord ils « s’entretiennent l’un l’autre » de tout ce qui est arrivé; bientôt ils « discutent avec animation [sudzètein], et ils ne tardent pas à « se disputer » [antiballete pros allelous], littéralement à « se lancer des choses l’un contre l’autre », comme dit le voyageur qui les interroge. C’est comme ça quand les choses ne se sont pas passées comme on aurait voulu : il n’y a qu’à faire le rapprochement avec cette ambiance d’entre deux tours d’élection, notamment pour l’immense majorité de celles et ceux qui ont déjà perdu…

     Et pourquoi cela ? Parce qu’un espoir est mort. Ils le diront clairement sous peu : « De notre côté, nous espérions que ce serait lui… » Nous espérions. Mais c’est fini, nous n’espérons plus. Comme le dit si magnifiquement Bossuet : « Sperabamus [= nous espérions]. quand Dieu veut faire voir qu’un ouvrage est tout de sa main, il réduit tout à l’impuissance et au désespoir, et puis il agit. Sperabamus. C’en est fait ; notre espérance est tombée et ensevelie avec lui dans le tombeau. Après la mort de Jésus-Christ, ils retournent à la pêche. Jamais durant sa vie. Ils espéraient toujours, sperabamus. C’est Pierre qui en fait la proposition. […] Pierre, le chef des apôtres, va reprendre son premier métier, et les filets, et le bateau qu’il avait quitté. Evangile, que deviendrez-vous ? Pêche spirituelle, vous ne serez plus. Jésus vient : Pais mes brebis. » (J-B. BossuetPanégyrique de saint André, premier point). Ainsi donc, la division vient de la mort de l’espoir; et sans doute l’unité de sa renaissance.

      Ce qui est toujours si étonnant, c’est que les deux racontent cela à Jésus lui-même ! Ils ne s’en aperçoivent pas, parce qu’ils ne le reconnaissent pas. Le désespoir aveuglerait-il ? Ç’en est même drôle : ils disent à Jésus : « Tu es bien le seul qui, pèlerin à Jérusalem, ignore les choses qui se sont passées ! » Une chose qui m’émerveille toujours, c’est qu’on ne sait pas depuis quand Jésus marche avec eux. Il a pu les écouter longtemps avant de leur poser une question. Et eux sont si occupés à discuter et disputer qu’ils ne sauraient non plus dire depuis quand ils sont trois. Modèle d’accompagnement, Jésus a rejoint les désespérés et a marché silencieux sur la route de leur éloignement et de leur désespoir. Il a fait la route dans le sens exactement inverse de ce qu’il voudrait. Il a écouté, il n’a rien dit.

     Vient le moment où il parle, mais c’est pour poser une question, et quelle question ! « Quelles sont ces paroles [oi logoi] que vous vous balancez l’un à l’autre tout en marchant ? » [Logoi] : ces paroles, ces raisons, ces pensées ? Il demande juste que l’on reformule, que l’on parle posément, que l’on mette des mots construits sur ce désespoir. Mais il fait aussi remarquer que ça « balance » plutôt fort, en passant. C’est tout. Le désespoir doit d’abord être dit, mais aussi il doit être écouté. Sinon, il reste un non-sens. La faiblesse extrême qu’est le désespoir doit pouvoir exister, et elle ne peut vivre qu’en présence d’une autre faiblesse, celle d’une oreille et d’un cœur qui n’ont d’abord rien à  dire, qui sont sans pouvoir. Jésus est mort de n’avoir pas fait acte de pouvoir devant les pouvoirs : tel il demeure pour toujours, tel il vit à jamais.

     Jusqu’au bout, il a écouté le récit plaintif des désespérés. Ils ont tous les éléments, il n’y manque rien. Rien, sauf ce à quoi ils tenaient tant : « [auton de ouk eidon] lui en revanche, pas vu ! » Ce qui empêche leur cœur de retrouver l’espoir, c’est une chose qu’ils se sont représentés comme incontournable, essentielle. Et peut-être, pour nous aussi, ce qui manque pour être pleins d’espoir, ce n’est rien. Mais ce qui empêche l’espoir, bizarrement, c’est quelque chose en trop. On donne souvent une forme à notre espoir (ici, c’est « le voir »), et cette forme l’empêche au contraire de renaître : mais comment l’espoir pourrait-il renaître, sinon à neuf, sinon irreprésentable, sinon inimaginable ? Il faut que meure cette vieille attente, pour que se lève l’espoir.

     Et c’est le reproche fait par Jésus : « Ô sans-intelligences ! Et lents-du cœur ! » C’est comme s’il disait : pour reprendre espoir, fais confiance à ton intelligence, rassemble tous les faits, toutes les personnes, prends conscience de toutes les relations en jeu ! Et puis lance-toi, ose : ne temporise pas du cœur, prends ton élan, plonge ! Dans ce que tu sais, il y a des choses qui te donnent envie de te lancer : vas-y ! fonce ! Il n’y a pas LA condition que tu attendais ? Tant pis ! Elle se révèlera inutile, non-nécessaire, tu verras.

     Et de fait : ce sera juste quand ils le reconnaissent qu’il disparaît à leurs regards ! Parce qu’il veut leur faire comprendre, et à nous aussi, que pour ce qui est de la foi en lui, le voir est sans importance. Ce qui compte, c’est avoir confiance qu’il est là depuis le début, depuis on ne sait quand, depuis toujours enfin ! Et qu’il ne nous a jamais abandonné. Que c’est devant lui que nous nous sommes éloignés, séparés, divisés, disputés, à lui que nous avons fait reproche de ne rien comprendre. Mais plus besoin de voir, plus besoin de la condition que nous avions posée comme essentielle, une fois la conscience prise : « N’est-ce pas que le cœur, le nôtre, était brûlant [kaioménè = s’allumant, brûlant, se consumant] en nous, alors qu’il parlait à nous dans le chemin ? » Oui, il y a déjà longtemps que tu brûles de quelque chose : c’est lui qui te parle dans ton chemin. Marche. Reviens à ton cœur et sens-le brûler. Réalise pour quoi ou de quoi. Et va !

     « Ils se lèvent à l’heure-même et reviennent à Jérusalem. »

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