Dimanche 28 mai : action de grâce

Lire le texte de l’evangile sur le site de l’AELF

     Voilà aujourd’hui le début d’un passage magnifique, ample, pas toujours simple, de l’evangile selon saint Jean, passage qu’on désigne souvent par le titre de « Prière sacerdotale ». Après le long discours-testament que Jean met dans la bouche de Jésus, il y a cette grande prière qu’il met encore dans la bouche de Jésus.

     Il est difficile de penser que Jésus, adepte d’une part de l’éloignement et de la solitude pour prier, d’autre part de la prière brève, ait prononcé des mots aussi difficiles, aussi longs et devant d’autres personnes -sans compter la difficulté pour l’auditeur à  les retenir ! A vrai dire, je ne crois pas du tout que l’auteur de ce passage soit, pour autant, un faussaire : sans doute n’a-t-il jamais même pensé que ses lecteurs seraient naïfs et croiraient à une transcription ! Les premiers lecteurs de cet évangile n’étaient pas dupes, ils savaient bien que l’auteur racontait avec ses mots à lui, de manière à faire réfléchir.

     Non, Jean veut plus probablement nous dire qu’avant son arrestation et sa passion -car nous sommes juste à ce moment-, Jésus n’a plus que son Père et que c’est en se tournant vers lui qu’il donne sens à tout ce qui va suivre. Alors lisons-le nous aussi dans cette même perspective, celle d’entrer dans l’intimité de Jésus, de chercher comment lui-même aborde sa passion, sa mort, sa resurrection, son ascension et le don de l’Esprit : car c’est tout cela ensemble, le mystère pascal, et c’est de tout cela qu’il est ici question. Et cela trouve tout son sens, lu et médité entre Ascension et Pentecôte.

     Ce que je trouve d’abord remarquable, dans ce passage, c’est le dialogue. C’est un paradoxe de dire cela, puisque seul Jésus parle : et pourtant ce n’est pas un monologue, il ne se parle pas à lui-même : il parle à son Père. Mieux encore, il lui répond. Tout au long de ce texte, il se situe comme celui qui répond, laissant à son Père la place de celui qui prend l’initiative, de celui qui fait en premier. C’est là une attitude à laquelle nous sommes nous-mêmes invités : « Dieu fait, l’homme est fait », écrira plus tard saint Irénée.

     C’est une attitude d’action de grâce : le Père donne, le Fils (et nous en lui) accueille le don, et son accueil est d’en faire quelque chose d’orienté vers le Père, Il me semble que cette attitude est d’une brûlante actualité, car elle est la seule barrière contre tout fanatisme -ce dont nous crevons littéralement ! Le fanatisme prétend toujours « faire pour Dieu », et ce, quelque soit le nom donné à Dieu. On prétend le défendre, défendre son honneur, que sais-je encore ? Mais : qu’est-ce que tu pourrais bien « faire » pour Dieu, quand c’est lui qui fait tout pour toi !

     Ici, Jésus commence par demander : « Père, glorifie ton fils, afin que ton fils te glorifie. » Ce que veut dire « glorifier » n’est pas si important dans un premier temps : ce qui compte d’abord, ce que l’on remarque, c’est l’usage du même verbe. Ce que Jésus veut « faire » pour son Père, il faut d’abord que le Père le fasse pour lui, sans quoi rien n’est possible ! Le désir peut bien être du côté de Jésus, mais l’initiative ne peut venir que du Père. Voilà une belle (et combien coûteuse !) purification du désir.

     Le désir peut s’exprimer, et même il est bon qu’il soit exprimé, mais comme un désir conditionné : il est retenu dans son accomplissement car il ne veut être qu’action de grâce. Alors il va attendre. Attendre et scruter l’initiative du Père, prêt à s’y conformer, c’est-à-dire prêt à vivre avant tout de cette intitative, plus que de son désir à soi.

     Et le dialogue s’explicite : « Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur toute chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donné. » Le Père a donné : un pouvoir et des personnes. En réponse, Jésus veut donner la vie à ces dernières. Et pour cela même, il attend : il attend d’être « glorifié« . Le Père a déjà donné, on pourrait penser que maintenant Jésus peut donner à son tour. Eh bien non ! L’attitude d’action de grâce, de réponse, se conforme encore à une initiative du Père, au « tempo » du Père.

     Et c’est pour cela qu’il se « consacre » lui-même, qu’il se livre à l’instant suprême et imminent, aussi terrible soit-il. Donner la vie à ceux que le Père lui a donné, cela va être livrer sa vie entre les mains de ceux qui le condamnent et prétendent lui prendre sa vie. Ce n’est pas « glorieux », mais plutôt lamentable. Mais c’est le choix du Père, dans sa non-intervention souveraine, et Jésus s’y conforme en tout.

     L’action de grâce, on l’a compris, n’est pas une option, un moment de la prière. C’est l’attitude fondamentale de Jésus, qui se dit en grec « eucharistie ». Elle est de toutes la plus coûteuse, mais elle est aussi la plus authentique. Elle requiert l’attention la plus ouverte pour ne rien laisser perdre de la moindre initiative du Père. Elle requiert aussi le renoncement le plus grand : ne rien faire dont le Père n’ait pas d’abord eu l’initiative -et Jésus lit ces initiatives dans le déroulement des événements, aussi noirs soient-ils. L’action de grâce est une conversion.

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