Dimanche 18 juin : du pain.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous voilà toujours avec Jean l’évangéliste, mais dans un tout autre contexte que dimanche dernier. Il faut le rappeler, parce que le risque est grand, en entendant ainsi des passages à la suite les uns des autres, de reconstruire un autre évangile que celui qui a été écrit ! Et cela m’oblige à de longs préalables, dont je demande à l’avance pardon… Ceux qui n’en veulent pas peuvent sauter tout de suite les trois paragraphes suivants : liberté qu’offre l’écrit !

     Nous sommes donc ici  dans le cadre de la prédication de Jésus, et même du signe qu’il accomplit devant le plus grand nombre de témoins : la multiplication des pains. Où cela se passe-t-il ? Jean nous dit (comme les trois autres témoins) : « De l’autre côté de la mer de Galilée« . Cette précision n’a rien que de très naturelle chez les trois autres témoins, parce que ce qui précède se passe à Capharnaüm, en bordure du même lac. C’est plus surprenant chez Jean, où ce récit fait suite à un épisode situé à Jérusalem ! A vol d’oiseau, cela fait tout de même une bonne centaine de kilomètres. Mais le propos de Jean n’est pas tant de raconter une histoire, il est plutôt de sélectionner et méditer des moments plus révélateurs.

     Jésus a donc accompli un « signe » : il a nourri une foule immense (cinq mille hommes : cela veut dire entre vingt et vingt-cinq mille personnes, si l’on reconstitue le nombre de femmes et d’enfants à partir d’une population aujourd’hui dans une paroisse !) et cette foule a voulu le faire roi (c’est une des trois tentations, souvenez-vous : « dis à ces pierres qu’elles deviennent du pain« .). Jésus s’enfuit de l’autre côté de la mer pour échapper à ce destin, mais la foule le cherche et finit par le retrouver. Jésus leur fait remarquer que c’est un peu leur ventre qui les pousse à le chercher, et leur dit que l’œuvre de Dieu, c’est de croire « en celui qu’il a envoyé. »  Ils lui parlent alors de la manne, et Jésus va répondre avec un long discours, qui explicite le signe qu’il a fait. Ce sont des extraits de ce discours qui nous sont donnés aujourd’hui.

     Je dis bien des extraits, car le passage lu aujourd’hui est en fait un habile (mais est-ce vraiment habile, de faire cela ?) découpage : les premiers mots sont la fin d’une prise de parole de Jésus, privée d’ailleurs de l’opposition qui lui donne sens. Vient ensuite un nouveau questionnement des auditeurs, à vrai dire scandalisés. Puis une nouvelle prise de parole de Jésus, conclusive cette fois. Cette conclusion, Jean le précise après, est faite dans la synagogue de Capharnaüm. S’agit-il d’un nouveau lieu ? Il y a fort à parier que toutes ces paroles ne sont pas d’un seul tenant, ni même peut-être adressées tout-à-fait aux mêmes interlocuteurs, dans les mêmes lieux. On devine plutôt une foule encore sous le charme qui retrouve Jésus, s’adresse à lui et reçoit une première réponse; puis certains parmi les Juifs qui épinglent une de ses paroles et lui en font reproche, provoquant un nouveau développement peut-être dans un nouveau lieu. Et finalement, une affirmation très forte dans la synagogue.

     A la fin, donc, de son développement sur la manne, Jésus conclut : « Vos pères ont mangé dans le désert la manne, et ils sont morts. Tel est le pain descendant du ciel : qui en mange ne meurt pas ! Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour l’éternité. Le pain que moi je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. » Jésus se désigne aujourd’hui comme pain. Voilà qui est surprenant.

     Oh, bien sûr, cela ne surprend peut-être plus, hélas, un bon catholique assidu qui voit tout de suite le pain eucharistique. Je me permets deux remarques. L’une est un souvenir d’un vieux prêtre, qui disait à propos de l’eucharistie : « Je n’ai aucune difficulté à croire qu’après la consécration, ce soit bien le corps de Jésus; j’ai en revanche une vraie difficulté à croire qu’avant celle-ci, ce soit du pain ! » Quand les symboles deviennent trop symboliques. Deuxième remarque : Jean situe ce discours bien avant l’arrestation de Jésus et la dernière Cène (où le signe qu’il développe est d’ailleurs le lavement des pieds).

     De quoi parle Jésus, pour se désigner « pain » ? Il parle évidemment de quelque chose qui se mange. Mais de quoi ? Le mot grec est ici [ho artos]. Classiquement pourtant, le pain c’est [ho sitos] qui désigne d’abord le blé et toute espèce de céréales, mais aussi celles-ci moulues, et par suite toute farine et le pain lui-même. Et de là toute nourriture : le parasite est celui qui prend sa nourriture chez les autres. Mais [sitos] reste précis, alors qu’un autre mot, [trophè], désigne la nourriture en général. [artos], ici,  est encore beaucoup plus précis, il désigne la pain de froment ou d’orge : c’est d’ailleurs le mot que nous avons dans la prière du « Notre Père ». Le pain que Jésus revendique être, c’est un pain « technique », c’est celui qui requiert un savoir-faire particulier, c’est le pain que l’on apprend à faire, résultat final de toute une chaîne d’actions humaines, mais aussi le pain que l’on met en offrande dans le temple.

     Jésus l’oppose à la manne de Moïse, qui n’empêchait pas la mort au bout du compte. Elle l’empêchait pourtant : c’est même pour cela que le peuple avait supplié Moïse, parce qu’il pensait qu’il allait mourir dans le désert, et Moïse à son tour avait supplié Dieu. Dieu avait envoyé d’abord un vol de caille, puis au matin, le peuple avait trouvé par terre une sorte de croûte, un miel végétal, qu’il avait ramassé, et dont il s’était nourri, et cela pendant quarante ans.

     Moïse s’est tourné vers Dieu qui a fait surgir de la terre une nourriture pour son peuple. Dieu s’est montré provident et éducateur : il a soutenu la marche et la vie de son peuple pendant toute son itinérance. Jamais il ne leur a donné l’opulence, jamais il ne les a comblé (contrairement à un vocabulaire pseudo-mystique très contemporain), mais toujours il les a nourri, toujours il leur a assuré le nécessaire. Ils ont manqué de bien des choses, mais il a fait en sorte qu’ils vivent assez pour avancer. Il dépendait cependant d’eux d’oublier les nourritures opulentes de l’Egypte et de tourner leurs cœurs à celui qui les soutenait. Ce qu’ils ne firent pas, à de rares exceptions près.

     Donc ils ont mangé la manne « et ils ne sont pas morts » !? Si, ils sont morts, mais pas du fait du pain. Ils sont morts de leur infidélité. L’alliance proposée, donnée par Dieu, la communion de vie avec lui, a toujours connu cet échec du côté du pôle humain. Pour que réussisse et fonctionne l’alliance que Dieu donne et veut depuis le début, il faudrait un pôle humain fidèle. Le pain que Jésus propose, la nourriture dont il veut soutenir son peuple, c’est une nourriture qui ne soutienne pas seulement sa marche mais assure sa fidélité, de sorte que le peuple soit établi définitivement dans la communion de vie avec son créateur : « Tel est le pain, celui qui est descendant du ciel, afin que celui qui en mange cette fois ne meure pas.« 

     L’insistance sur la « descente » du ciel fait écho à un passage précédent : « Nul ne monte au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le fils de l’homme » (Jn.3,13). C’est ici une insistance sur l’étroite et unique communion de vie que Jésus seul peut apporter : s’il descend du « ciel », c’est pour y faire « monter ». Elle ne contredit pas que ce pain soit en même temps un produit : plus que la manne, produit extraordinaire de la nature, le pain [artos] est un produit de « la terre et du travail des hommes ». Jésus se revendique tel. Il assume tout ce qui fait notre monde, nous avons tous des raisons de nous reconnaître en lui, et c’est ainsi aussi qu’il est l’authentique pôle manquant de l’alliance, parce qu’il nous représente tous, nous « récapitule » tous.

     « Moi je suis« , [egô eimi], le pain [ho artos], le vivant [ho dzôn], le qui descend du ciel [ho ek tou ouranou katabas] ». Mais alors que veut dire le manger ? Les auditeurs vont justement se troubler et se scandaliser de cette injonction cannibale. Oui, que veut dire manger ? Il me semble que manger, c’est au fond assimiler. C’est un processus long par lequel une réalité est transformée en une autre réalité qui en vit, qui en grandit. Tout vivant est agressif à son milieu, qu’il transforme en se l’assimilant. Quand il ne le fait plus, c’est qu’il est mort et c’est lui qui est transformé et assimilé par son milieu. Et c’est toujours le « plus fort » qui assimile le « moins fort » : la pâquerette assimile ce qu’elle trouve dans le sol et en fait de la pâquerette. Le mouton assimile les pâquerettes et en fait du mouton. Nous assimilons le mouton et en faisons Denise ou Agénor. Assimiler c’est rendre substantiellement semblable : les deux mots ont la même racine.

     En nous disant qu’il est le vivant, Jésus revendique aussi d’être « plus fort » dans ce travail d’assimilation : c’est lui qui va nous rendre semblable, alors même que c’est nous qui le mangeons. Et le « manger », c’est donc d’abord cela : vouloir entrer en communion de vie avec lui, se raccrocher à sa fidélité -la seule véritable dans l’alliance avec Dieu. Non ce n’est pas d’abord manger physiquement une « pastille » de pain fût-elle consacrée : c’est s’ouvrir éperdument le cœur à son offrande au Père : « et le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde« . Par lui, avec lui, en lui, se faire pour…

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