L’offrande de soi en commun : dimanche 14 juin.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà toujours avec Jean l’évangéliste, mais dans un tout autre contexte que dimanche dernier.

     Nous sommes ici  dans le cadre de la prédication de Jésus, et même du signe qu’il accomplit devant le plus grand nombre de témoins : la multiplication des pains. Où cela se passe-t-il ? Jean nous dit (comme les trois autres témoins) : « De l’autre côté de la mer de Galilée« . Cette précision n’a rien que de très naturelle chez les trois autres témoins, parce que ce qui précède se passe à Capharnaüm, en bordure du même lac. C’est plus surprenant chez Jean, où ce récit fait suite à un épisode situé à Jérusalem ! A vol d’oiseau, cela fait tout de même une bonne centaine de kilomètres. Mais le propos de Jean n’est pas tant de raconter une histoire, il est plutôt de sélectionner et méditer des moments plus révélateurs.

     Jésus a donc accompli un « signe » : il a nourri une foule immense (cinq mille hommes : cela veut dire entre vingt et vingt-cinq mille personnes) et cette foule a voulu le faire roi. Jésus s’enfuit de l’autre côté de la mer pour échapper à ce destin : donc, vers Capharnaüm ! Étonnant pour échapper à une foule : on dirait que l’auteur oublie un peu où il nous a emmené. Quoi qu’il en soit, la foule le cherche et finit par le retrouver. Jésus leur fait remarquer que c’est un peu leur ventre qui les pousse à le chercher, et leur dit que l’œuvre de Dieu, c’est de croire « en celui qu’il a envoyé. »  Ils lui parlent alors de la manne, et Jésus va répondre avec un long discours, qui explicite le signe qu’il a fait. Ce sont des extraits de ce discours qui nous sont donnés aujourd’hui.

     Le passage lu aujourd’hui est un malhabile découpage : les premiers mots sont la fin d’une prise de parole de Jésus, privée d’ailleurs de l’objection qui lui donne son sens. Vient ensuite un nouveau questionnement des auditeurs, à vrai dire scandalisés. Puis une nouvelle prise de parole de Jésus, conclusive cette fois. Cette conclusion, Jean le précise après, est faite dans la synagogue de Capharnaüm.

Mon modeste commentaire :

     « Moi je suis le pain, le vivant, celui qui descend du ciel : si quelqu’un mange de ce pain-là, il vivra pour l’éternité, et le pain que je donnerai moi, c’est ma chair en faveur de la vie du monde. » J’ai déjà commenté ces mots, en me centrant sur cette réalité du pain. Je voudrais maintenant en venir à l’objection que font à Jésus, d’après s.Jean, ses auditeurs.

     Comment réagissent-ils ? « Les Juifs se combattaient donc les uns les autres en disant : comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ?  » Leur réaction est violente. Le mot employé par Jean est violent. [makhomaï] c’est bien une guerre, un combat violent : le mot donne les tauromachies (les corridas) ou les naumachies (combats navals où des gladiateurs mourraient par dizaine), etc. Le sens de dispute verbale existe bien, mais il y a dispute et dispute : on voit que là, c’est une dispute très violente. Et quand le sujet de la dispute est énoncé par Jean, on comprend pourquoi : « comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » Ce n’est rien de moins que d’anthropophagie qu’il est question ! Je gage que si l’on nous disait, à vous comme à moi, que nous allions passer à l’anthropophagie, que nous allions devoir manger de la chair humaine, notre réaction serait aussi extrêmement violente. Les interdits alimentaires sont parmi les plus insurmontables, les plus enracinés. On prend souvent avec ironie ceux des autres, par exemple des européens de culture chrétienne (même inconsciente) vont trouver puérile la réticence extrême de personnes de culture musulmane (y compris non « pratiquantes ») devant de la viande de porc. Mais qu’on les engage à manger du chien, comme il se pratique en Extrême-Orient, et c’est un dégoût manifeste qui s’exprime !

     Ici, nos auditeurs se révoltent à l’idée de manger la chair de celui qui leur parle. On les comprend ! Mais… est-ce bien ce qu’il a dit ? Il a parlé de pain, c’est-à-dire de ce qui nourrit et fait vivre. Et il a dit qu’il était, lui, « le pain, le vivant, celui qui descend du ciel« , donc qu’il était lui ce qui nourrit et fait vivre. Et il a ajouté : « le pain que je donnerai moi, c’est ma chair en faveur de la vie du monde. » D’abord, après avoir dit qu’il était le pain, il a parlé de celui qu’il donnerait. C’est affirmer qu’il nourrit et fait vivre de par son être même, mais aussi qu’il procure, ou procurera à l’avenir, de quoi nourrir et faire vivre. Il y a ici une petite distance, entre ce qu’il est en tant qu’il « descend du ciel« , et ce qu’il donne. Mais bien sûr, le but est le même : nourrir et faire vivre.

     Ensuite, il n’a pas dit seulement « c’est ma chair« , mais une formule plus complète et plus complexe : « ma chair en faveur de la vie du monde« . On pourrait traduire aussi très justement : « ma chair à la place de la vie du monde« . Dans ce deuxième cas, une opposition apparaîtrait, une opposition entre sa vie et la vie du monde. Comme un peu auparavant dans le discours, il y a eu une opposition entre le pain de la manne, pain qui surgissait comme une rosée du sol, et le pain qui descend du ciel : l’un avait soutenu la vie au désert mais n’avait pas empêché la survenue un jour de la mort, l’autre annihilerait la mort. Donc le sens pourrait être celui d’une substitution : à la place de la vie dont le monde vit, je donnerai ma chair –sous-entendu : et la vie dont elle vit. Mais cette opposition ne me paraît pas résister à l’examen : quand Jean affirme que « le verbe s’est fait chair« , c’est justement pour signifier que celui qui vit éternellement auprès du dieu comme sa parole, adopte désormais la vie que les créatures du dieu expérimentent, et qu’il va être toujours cette même unique parole du dieu dans ces nouvelles conditions, qu’il va traduire cette parole dans le langage du monde, dans le langage de la vie des hommes. Il paraît donc impossible d’opposer sa « chair » à « la vie du monde« .

     Revenons donc à notre première hypothèse, mais après un détour qui pour se solder par un échec n’en a pas moins été utile et instructif. Revenons au sens de [hupér] comme « en faveur de« . Nous venons de dégager que la « chair » et « la vie du monde » ne s’opposent pas, bien au contraire. Cela veut dire aussi qu’il n’y a pas lieu ici de mettre une virgule, ce que justement les auditeurs ont fait ! Ils ont compris : le pain que je donnerai c’est ma chair (virgule) en faveur de la vie du monde. Et donc ils ont compris : mangez ma chair, tout le monde, si vous voulez avoir la vie. Or il a dit « ma chair en faveur de la vie du monde« , c’est cela que je donnerai. Au futur. Le discours s’appuie sur un événement futur. Lequel ? « La Dernière Cène ! » s’écrient aussitôt quelques lecteurs. Contresens, dis-je : Jean ne raconte du dernier repas que le lavement des pieds, il n’y a pas chez lui d’institution de l’Eucharistie. En revanche, chez Jean, le vocabulaire de donner sa chair ou sa vie pour le monde est clairement lié à la passion et à la résurrection, indissociables. Et voilà, ce me semble, ce que Jean met dans la bouche de Jésus, et que peu de lecteurs comprennent mieux que les auditeurs d’alors. La nourriture qu’il prépare, c’est sa mort et sa résurrection. C’est l’offrande totale de lui-même, et sa vie comme offrande éternelle dans la résurrection. Car Jésus ne vit pas autrement, éternellement, que dans l’offrande et l’amour en lesquels il s’est offert et il est mort.

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     Il n’est donc absolument pas question d’anthropophagie, chez Jean, dans la bouche de Jésus. Pas plus qu’il n’en est question dans un authentique discours conforme à l’évangile, à propos d’eucharistie. Ce qu’il s’agit de manger, ce qu’il s’agit d’assimiler, c’est cette offrande de soi totale et sans réserve, c’est elle qui fait vivre, c’est elle qui est éternisée, c’est elle qui seule ne peut mourir. Moi, Jésus, je donnerai ma chair pour la vie du monde, c’est-à-dire que dans les conditions mêmes où chacun vit je trouverai le chemin de l’offrande totale de soi, dans l’amour pour tous et la confiance absolue en dieu. Et cet élan même est un pain : cet élan même est le seul qui soit une vraie nourriture, c’est-à-dire qui non tant soutienne la vie que construise une vie que rien ne peut détruire. Ne savons-nous pas, par expérience, que lorsque nous perdons un être cher, seul demeure cette part de lui-même qu’il nous a vraiment offert, donné, ce qui est devenu notre propre chair, notre être, ce que nous avons assimilé de lui, ce dont nous nous sommes nourris, ce qui a été notre pain ? C’est la seule chose que l’oubli et le temps qui passent n’estompent pas. Et cela est inamissible, c’est devenu nous : on ne peut nous l’enlever. Et l’autre vit en nous par ce qu’il nous a donné de lui : comme nous vivons en lui par ce que nous lui avons donné de nous mêmes, et qu’il emporte avec lui là où il va. Ainsi, Jésus nous propose de nous nourrir de son élan d’offrande, de don d’amour.

     La suite, me semble-t-il, développe cette idée-là. Jésus reprend la parole et dit : « Amen amen je vous dis : si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Qui consomme de moi la chair et boit de moi le sang a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour. » Formule de révélation, pour un énoncé néanmoins non détachable de ce qui vient d’être dit, mais un énoncé en formule frappante et aisée à mémoriser : il joue sur ce qui a violemment choqué pour l’inscrire dans la mémoire, la mémoire émotionnelle est toujours la plus forte. Cette fois, il n’est pas seulement question de manger, mais aussi de boire. Et cette fois, c’est la « chair du fils de l’homme » et « son sang » : le titre désigne un être céleste, non un être terrestre. A priori, un « fils de l’homme« , genre de Goldorak imaginé par l’apocalyptique, n’a ni chair ni sang : il est d’ailleurs. La formule ramassée est presque un oxymore. Mais la précision de la chair et du sang, des deux, fait sans doute allusion à ce moment où précisément ils vont se trouver séparés, dans cette offrande de soi accomplie alors que les hommes rendent l’épisode sanglant.

     Ainsi, cet être invincible et intouchable suscité par le ciel, le Fils de l’Homme, va se trouver dans cette situation impensable, antinomique, où il meurt, où sa chair et son sang (chose qu’a priori il n’a pas en commun avec les hommes, puisque le Fils de l’Homme vient d’ailleurs) sont séparés. Il s’agit donc bien de ce que celui qui parle a fait depuis le débit : prendre une chair, un sang, une vie humaine, bref « se faire chair » pour aussi « se faire offrande« , et traduire ainsi pour tout homme ce qu’est vraiment vivre, vire à jamais. Et permettre à chacun, femme ou homme, de vivre l’offrande dans sa propre vie, dans sa propre condition. C’est cela qu’il faut manger et boire, c’est-à-dire assimiler l’impensable, l’inouï. Le contraste se fait encore plus fort, puisque l’expression évolue, « manger » [estioo] devient « bouffer » ou « manger tout cru, croquer » [troogoo] ! Je l’ai traduit pas « consommer« , mais on voit que c’est faible, c’est vraiment ce qu’il y a de plus cru ! Mais surtout, ce bouffer tout cru aboutit à la résurrection ! On est donc bien dans ce mouvement fondamental de participation à l’offrande de Jésus, c’est elle qui fait vivre. Cette participation est indiquée par les actions de manger (tout cru !) et de boire, signifiant ainsi sans doute ce qu’il y a de plus fondamental dans la conservation ou l’entretien de la vie, non seulement personnelle mais même sociale.

     « Ma chair en effet est véritable aliment, et mon sang est véritable boisson. Celui qui mange-tout-cru de moi la chair et qui boit de moi le sang, en moi demeure et moi en lui. » Etape supplémentaire, et pourtant déjà supposée par ce que nous avons lu : épouser son offrande, c’est « demeurer » en lui, et être sa demeure. C’est la logique de l’amour. Celui qui aime vit plus en ce qu’il aime qu’en soi-même. « Comme le père, le vivant, m’a envoyé et comme moi, je vis par le père, ainsi qui me mange-tout-cru, celui-là aussi vivra par moi. » Le discours finit par embrasser le mouvement d’offrande dans sa plus grande ampleur : offrande du père qui offre son fils et, source de vie, engendre par là même la logique de vie, le processus de la vie. Offrande du fils qui vit « par le père« , c’est-à-dire épouse son mouvement d’offrande et s’offre à son tour à tous, au monde, à son père en retour. Offrande dans laquelle nous sommes invités à entrer en en faisant notre « manger », en « croquant la vie », en épousant nous aussi ce mouvement et cet élan d’offrande. Loin d’une logique d’anthropophage, il s’agit d’aimer.

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