Dimanche 19 août : devenir nourriture

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     En concluant ses paroles, Jean a mis dans la bouche de Jésus ces mots : « Je suis, moi, le pain, le vivant, celui qui descend du ciel; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra dans l’éternité, et le pain qu’en effet moi, je donnerai est ma chair en faveur de la vie du monde. » C’est revendiquer d’être le pain par excellente, LE pain. Il donne la vie, parce qu’il est lui-même vivant. Allusion à la manne, aussi, qui a été très bien comprise des interlocuteurs qui y ont justement fait référence. La manne était ce pain « descendu du ciel » parce que donné par Dieu dans le désert, et pourtant surgi du sol parce que ramassé au petit jour après dissipation de la rosée. Les interlocuteurs contestataires s’appuient sur l’origine connue (du sol) de Jésus pour contester celle (du ciel) qu’il revendique. L’exemple de la manne devrait pourtant leur ouvrir les yeux sur la possibilité de venir et de l’un et de l’autre. Sans dévier de ce qu’il a à dire, Jésus continue d’affirmer sa volonté de faire vivre, de donner vie, comme le fait le pain : il dit même que manger de ce pain est vivre [éïs ton aïôna], « entrant dans l’éternité« . La préposition [éïs] est dynamique, elle implique un mouvement d’entrée, et non simplement une situation ou une position (ce serait [én], « dans« ). Voilà qui est cohérent avec le type de « vie » que donne le pain : il ne se substitue pas à celui qui le mange, il alimente, il nourrit, il renforce la vie qui se trouve déjà là. Le pain donne la vie, avec la liberté : pas une vie pré-programmée, mais le soutien à ce que chacun fait de sa vie. Cette fois, la nourriture constituée par ce pain-là fait entrer dans ce qui n’a pas de fin, dans ce qui ne vieillit pas, dans ce qui ne flétrit pas.

     Il y a ici une forte actualité : l’industrialisation de l’agriculture et de la chaîne alimentaire nous a tous éveillé aux risques de la nourriture. Nous mangeons et buvons pour vivre, et pourtant chaque semaine nous apporte son lot d’alertes sur ce que nous assimilons en mangeant et buvant. Ici ce sont des éléments excédentaires qui bousculent notre équilibre, là ce sont des éléments toxiques inavoués. Notre vie est gravement compromise, nous en sommes aujourd’hui conscients, à cause même de ce que nous mangeons et buvons. Notre pain n’est pain de vie que de manière partielle, il est en même temps pain de mort. Il soutient notre activité, nos relations, nos choix, et les compromet en même temps. C’est assez dramatique, car les personnes qui veulent échapper à cela et contrôler de très près leur alimentation arrivent par d’autres moyens au même résultat ! Leur alimentation si contrôlée, si peu commune du coup, en vient à compromettre aussi leurs activités, leurs relations, leurs choix… Où est la vie ? Faut-il manger et boire avec tous ce qui est offert à tous, avec la certitude d’ingurgiter aussi la maladie ou la mort ? Ou bien faut-il se préserver de celles-ci en se coupant progressivement de tous ? Pas d’issue. Où est le « pain de vie », qui ne donnerait que la vie, et la donnerait à tous, au monde ? Je dis pas d’issue : bien sûr, nous essayons pour la plupart d’entre nous de ne tomber ni dans un excès ni dans l’autre, de manger à peu près tout avec tout le monde, tout en « faisant attention ». Mais nous sommes bien conscients qu’il s’agit en fait d’une position de compromis…

     Jésus ré-insite aussi sur l’aspect collectif, universel : [huper tès tou cosmou dzôès], « en faveur de la vie du monde« . Le « cosmos », c’est-à-dire tout ce qui est créé, avec sa beauté ([kosmos], en grec, signifie aussi l’ornement; le verbe [kosméô], c’est orner) et son ordre admirable, doit vivre. Chaque chose et chaque personne a sa place : c’est cela aussi que veut « nourrir » le pain qu’il donne. [huper] signifie à la fois « en faveur de » et « à la place de » : on pourrait bien sûr entendre ces deux sens. D’une part, il donne ce pain vivant de sorte que le monde ait la vie. D’autre part, il substitue à la nourriture qui vient du monde, et qui ne fait pas vraiment vivre, son pain qui porte en soi la vie et la transmet. Il y a une vie dans le monde, il y a une vie en chacun. Il ne s’agit pas de rejeter, iil ne s’agit pas de balayer, de faire table rase : non, il s’agit de faire vivre, de permettre de vivre à ce tout magnifique ou chacun à sa place. C’est cela l’eucharistie de Jésus, du moins le pain qu’il donne, et que les chrétiens ont baptisé « eucharistie ».

Last Supper. Fresco.

     Mais voici un élément nouveau dans tout ce précède : il a revendiqué d’être lui-même « pain », d’être porteur de cette vie universelle et sans déclin. Voici qu’il annonce maintenant : « et le pain qu’en effet moi, je donnerai est ma chair en faveur de la vie du monde. » Ma chair, [hè sarx mou]. On ne peut pas traduire autrement, [sarx], c’est la chair par opposition au sang, aux viscères et aux os, c’est par suite le corps par opposition à l’âme, c’est encore la viande. Stupeur. Question immédiate des interlocuteurs : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Question que peut-être nous nous posons aussi ! Mais je me permets : est-ce la bonne question ? Car ce « comment ?« , Jésus n’y répond pas. Il insiste au contraire sur la nécessité absolue, incontournable, de cette nourriture, en la précisant: sa chair, [sarx], et son sang [haïma]. [haïma], c’est bien le sang, le liquide sanguin au sens propre, avant d’entraîner aussi, comme en français, les sens figurés de parenté, de courage et d’âme. Et bien, cette chair et ce sang, si on ne les mange pas, pas de vie; et si on les mange, vie éternelle (dès maintenant) et promesse de résurrection « au dernier jour« . Et il insiste encore, sa chair c’est la vraie [alèthès] nourriture, son sang la vraie boisson. A quelle question répond-il, en disant cela ? Il me semble que c’est non à la question « comment ? » —fausse question, donc—, mais à la question « quoi ?« .  C’est une insistance majeure, il braque nos regards sur sa chair et son sang. Qu’est-ce donc?

     Jean a déjà employé le mot de [sarx], et c’est dans son prologue. Après nous avoir montré la Parole toujours auprès du Dieu et dynamiquement tournée vers lui, et à l’origine aussi de toute vie et de toute création, il affirme [Kaï ho logos sarx égénéto], « et la parole est devenue chair« . La parole éternelle du Dieu a tout créé, tout ce cosmos. Mais elle partage aussi désormais le devenir de celui-ci, afin de dévoiler, de révéler celui dont elle est la parole. Le « devenue » est essentiel à la « chair« . Ce qu’il nous propose alors d’assimiler, ce qu’il nous donne pour nourriture, c’est précisément tout son « devenir », toute sa propre histoire, toute sa propre évolution au milieu de nous, dans ce monde, et sa tension, son élan, depuis celui-ci vers son père. Ce qui va nous nourrir, ce qui va faire l’unité du monde en faisant place et rendant vie à chacun, ce qui va soulever l’être, les relations, les choix, les actions de chacun, ce sont ses propres actions etc. avec le « sang » qui les anime, avec l’élan qui les porte. Il s’agit de s’inscrire dans notre propre devenir avec son propre élan. C’est cela que nous cherchons quand nous communions à l’eucharistie, et c’est pourquoi aussi recevoir une telle nourriture ne dépend pas dans l’absolu du signe qu’il instituera in extremis pour le célébrer et le rappeler. On peut, et même on doit, s’unir à lui dans toute notre vie, « manger sa chair » à chaque instant, à chaque action, à chaque pensée. « Communier » (au sens rituel) sans désirer avant tout ce partage, sans désirer d’assimiler cette vie —sa vie— avec son élan irréfragable, sans désirer aussi ce monde vivant où il y a place et vie pour chacun, c’est une coquille vide, c’est ne rien comprendre, c’est passer à côté des choses. « Communier » à l’hostie sans vouloir « manger de ce pain-là », qui fait place à tous, qui accueille tous et avec toute leur vie dans tous ses aspects (parce qu’il y a là l’élan propre à chacun, la vie propre à chacun, la recherche propre à chacun), c’est pratiquer un rite vide de sens et sans fruit.

     Il répond aussi à une autre question : la question « pourquoi ? » « Qui mange ma chair et boit mon sang en moi demeure et moi en lui. De même que m’a envoyé le vivant père et que moi je vis à travers le père, ainsi qui me mange, celui-là aussi vivra à travers moi. » Il ne s’agit pas seulement de « présence » : la présence, c’est un ordre de relation. Il s’agit de plus que d’être « présent à », il s’agit d’être un lieu réciproque de vie. Le pourquoi de cette nourriture, de cette forme de nourriture, de cette chair et de ce sang, entendus très concrètement mais aussi très largement, vastement, comme englobant tout l’itinéraire de devenir de la Parole faite chair, le pourquoi c’est qu’il y a inclusion réciproque grâce à cela. Nous vivons dans ce qu’il vit; il vit dans ce que nous vivons. Et cette inclusion n’a qu’une comparaison possible, c’est le partage de vie qu’il y a entre son père et lui : son « vivant père » est source de sa vie, et source permanente. Il vit [dia], à travers, parau milieu depar le fait de, à cause de, son père. Tout ce qu’il fait, c’est en son père puisque c’est avec la vie qu’il lui communique; et tout ce que son père fait, c’est lui aussi qui le fait, puisque c’est avec leur unique vie. Ainsi aussi de lui et nous. Impossible, on le voit bien, de se nourrir de lui sans se nourrir de ses paroles et de ses actes, de se les assimiler, de les creuser. De se les approprier mais pas en imagination : dans la vie réelle. Ce qu’il a dit, nous le disons. Ce qu’il a fait, nous le faisons. Et ce que nous disons, il le dit, ce que nous faisons, c’est lui qui le fait. Manger son pain suppose un désir brûlant et une désappropriation constante.

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