Dimanche 12 août : le pain de la vie

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le Christ s’est posé lui-même en « pain », [artos] : il s’agit toujours, non du mot « pain » signifiant la nourriture au sens générique [sitos], mais bien techniquement du pain de froment de blé, et par opposition au pain d’orge [madza]. Il s’agit à cette époque en Palestine de la nourriture traditionnelle, composée de farine, souvent de farine d’épeautre, mélangée d’eau et cuite au four. On lui donnait une forme de gâteau oblong ou rond, de l’épaisseur d’un pouce et de la taille d’une écuelle ou d’une assiette. Il n’était pas tranché mais rompu. Il pouvait être cuit sous la cendre, sur les braises ou sur des pierres chauffées. Dans la vie sédentaire, on utilisait le four à pain, cône tronqué de terre cuite dont le sommet laisse échapper flammes et fumée : comme partout, on attendait que le four soit brûlant pour y introduire les pains à cuire, sans les mettre en contact avec les flammes ou les braises.

     Les « Juifs« , c’est-à-dire chez s.Jean les responsables religieux, « murmurent, grondent sourdement » contre lui : le mot évoque la menace animale. Ils grondent, parce qu’ils ont compris qu’il a dit  : « Je suis le pain, celui qui est descendu du ciel. » Pourtant, dans ce qui précède, Jésus n’a pas dit formellement cela. Il a dit expressément : « Je suis le pain de la vie. » Et dans le discours que Jean lui prête, il a développé cette idée en l’augmentant de plusieurs autres : d’abord, l’idée de venir à lui et croire en lui ; ensuite, l’idée de l’accueil qu’il fait à tous ceux que son père lui donne, parce qu’il est « descendu du ciel » pour faire la volonté de celui qui l’a envoyé ; enfin, l’idée de la résurrection au dernier jour, conforme à la volonté de vie universelle du père. On vient chercher du pain, le pain s’offre à tous ceux qui le veulent, il fait vivre ceux qui le mangent. On vient à lui, il accueille sans distinction tous ceux qui viennent à lui, il donne la vie à tous. On voit là encore la très forte insistance, que nous avons déjà soulignée, sur l’universalité : Jésus envisage toute personne qui vient à lui comme un don de son père, et par définition il reçoit ce cadeau et donne la vie. Pas d’exclusion aucune, bien au contraire : « je ne vais pas le jeter dehors. » Soit dit en passant, une fois de plus, l’exclusion eucharistique par un tiers est un non-sens.

     Pourquoi donc « grondent-ils » ? Jean le développe un peu : « Celui-là n’est-il pas Jésus le fils de Joseph, est-ce que nous, nous ne connaissons pas son père et sa mère ? Comment dit-il maintenant qu’il est descendu du ciel ? » C’est l’objection de Nazareth, l’obsession des origines, que nous avons déjà rencontrée chez Marc. C’est l’obsession qui, au nom de ce que savaient (authentiquement) ceux qui le connaissaient, empêchait de voir ce qu’il était devenu, ou plutôt ce qu’il avait révélé de nouveau sur son mystère. On se ferme à ce qui apparaît de nouveau, en invoquant ce que l’on savait avant –considéré par conséquent comme une totalité. C’est intéressant cela : s’ouvrir au pain, s’ouvrir par exemple à l’eucharistie, c’est s’ouvrir au mystère de Jésus, et donc aussi (car un cœur qui s’ouvre ainsi, s’ouvre vis-à-vis de tous) au mystère de chacun. Nul n’est seulement ce que je sais de lui ou d’elle, nul ne peut être par moi enfermé dans sa propre histoire. Participer à l’eucharistie, participer AVEC d’autres, c’est s’ouvrir à cette dimension d’inconnu –mieux : de mystère– en chacun. Et par un effet de retour, refuser de s’ouvrir au mystère de chacun, c’est se fermer aussi au mystère de Jésus. Seuls ceux qui veulent en exclure d’autres se ferment eux-mêmes au pain, à l’eucharistie.

     Mais arrêtons-nous un moment sur cette revendication de Jésus d’être « pain ». C’est tout de même fort original ! D’autant que d’après Matthieu et Luc, la première des « tentations » est justement de transformer des pierres en pain. Remis dans le contexte de ces tentations, qui portent avant tout sur les manières pour Jésus d’exercer sa mission, il s’agirait de contenter le peuple qui réclame toujours à manger : « du pain et des jeux« , dira de son côté Juvénal. Qui voudrait être « sauveur » devrait satisfaire des instincts plutôt basiques et, ce faisant, empêcher tout autre désir d’émerger en le noyant dans un confort et une inactivité. Une gloire qui crée une dépendance. Jésus s’est approché au plus près de cela, mais sans verser dans ce gouffre : au contraire, il a accompli ce geste spontané, simple, de multiplier les pains pour nourrir une foule, mais a tout de suite refusé de le réitérer. Et même, il s’est enfui quand le peuple l’a cherché pour le faire roi : pensez, un roi qui nous donne toujours de quoi manger, plus besoin de rien ! Plus de relations entre les personnes, seulement une relation (mais de dépendance totale) avec le roi désormais tout-puissant qui donne le pain. Plus besoin non plus de se fatiguer ! Mais lorsqu’ils l’ont rejoint, Jésus leur enjoint de « travailler« , il les remet à l’ouvrage : on ne peut être plus dissuasif sur cette pente dangereuse. Tout de même, il se revendique pain. Et pain « de la vie » : il s’agit bien de faire vivre tout un peuple. Mais qu’est-ce que vivre ?

     Jésus ne veut pas donner du pain, il revendique d’être le pain. Autrement dit, c’est sa personne dont il faut se nourrir, qu’il faut assimiler pour vivre. Et assimiler, c’est créer une ressemblance profonde (comme les racines des deux mots l’indiquent), c’est une ressemblance qui se joue sur l’être. Assimiler, c’est provoquer un changement de forme (au sens que prend le mot dans l’expression « je suis en forme »), où un être source sa beauté dans l’autre. Néanmoins, comme pain, il se donne : la gratuité demeure, elle est essentielle. Il veut tout un peuple, il veut l’humanité entière « en activité », « vivante », réalisant de nombreuses et belles choses. Et pour se faire, il ne passe pas un contrat, il n’investit pas en réclamant un dividende : ce qui est donné est donné, il n’y a rien à « rendre », que l’action de grâce.

     Il veut pourvoir d’une vie qui ne meurt pas. L’humanité, il veut la construire, ou plutôt il veut qu’elle se construise, d’une manière définitive : mais pas au sens où une chose est figée, au sens simplement où elle ne meurt pas, où elle évolue mais toujours pour sa croissance et son édification. A ceux qui se laissent surprendre mais par là-même s’ouvrent à un tel propos, à ceux qui le regardent lui, et non plus « les choses » qu’il donne, il donne la jeunesse de la vie elle-même, il donne de ne plus s’accrocher mais d’entrer dans le mystère sans limite et sans borne de la vie; ceux qui doutent, ceux qui restent fermés, repliés, recroquevillés sur ce qu’ils savent déjà comme si c’était indépassable, ceux-là resteront sur le bord, dans l’ombre, dans ce qui vieillit et meurt. Le « tri » n’est pas fait par un autre, il n’est même pas fait par lui-même : c’est la disposition de chacun qui le place, qui le fait entrer dans la grande multitude ou qui le retient dans son isolement.

Supper_at_Emmaus-Caravaggio_(1606)

     Etre pain, c’est nourrir la vie : il s’agit là de nourrir une vie sans limite, une croissance sans limite. Ce n’est pas vivre « ailleurs », ce n’est pas vivre « plus tard » : on a interprété souvent l’expression « vie éternelle » ou la « vie dans l’éternité » (la traduction serait plus exacte) comme signifiant la « vie d’après » la mort. Mais chez s.Jean moins que chez aucun autre il ne s’agit de cela ! La vie éternelle, c’est maintenant ! On peut dès maintenant ne vivre que dans ce qui vieillit et meurt, ou on peut dès maintenant vivre dans l’éternité, dans ce qui ne meurt pas. L’Eucharistie, Jésus nourriture, sa parole livrée pour être crue, nourrit cela : nourrit une humanité rendue à son statut véritable et œuvrant, construisant, ce qui n’est pas détruit. C’est seulement parce que cohabitent ces deux dimensions, y compris en chacun, qu’il faut une « résurrection au dernier jour » : pour le ressurgissement victorieux de ce qui ne meurt pas, et même pour que la vie entraîne avec elle ce qui peut mourir (et non l’inverse).

     Et que sont ces « choses qui ne meurent pas » ? Il me semble qu’il s’agit précisément de cette solidarité universelle, de cette ouverture à tous, de cette spontanéité orientée par laquelle on livre sa beauté profonde. Une âme ne meurt pas. Ce qu’une âme livre d’elle-même ne meurt pas.

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