Faire du nouveau : dimanche 5 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Le texte qui nous est donné aujourd’hui, toujours tiré de l’évangile de Jean, est tiré de l’appendice à l’évangile. Il paraît que cet ensemble n’ait pas fait partie du premier jet, mais qu’il ait été rajouté un peu plus tard : c’est l’histoire commune à bien des écrits, modifiés dès leur deuxième édition. Dans le volet central du triptyque du matin de la résurrection, Jean nous présentait Pierre et « le disciple que Jésus aimait ». Les voici de nouveau situés en acteurs principaux, et tour à tour situés comme disciples ayant mission de Jésus.

     Mais ce n’est pas l’ensemble du texte de l’appendice qui nous est donné : nous avons la scène inaugurale, sur le lac et au bord du lac, puis nous avons le fameux dialogue entre Jésus et Pierre. Nous ferons défaut le dialogue au sujet du « disciple que Jésus aimait » et la nouvelle conclusion.

Mon modeste commentaire :

     « Après ces choses, Jésus rend manifeste lui-même de nouveau aux disciples à la mer de Tibériade; et il se rend manifeste de la manière que voici. » L’auteur a bien conscience de rajouter des éléments, il ne veut rien corriger, il veut ajouter. Le récit qu’il va nous faire a un but de clarification avoué : [fanérôoo] est un verbe qui signifie rendre clair, manifeste, évident, montrer clairement, ou encore faire connaître, rendre notoire ou célèbre. Le contexte ne s’apparente pas tant au deuxième sens, celui de la notoriété, mais appelle plutôt le premier, celui de l’évidence. C’est d’ailleurs sur cette évidence que va se refermer ce premier temps : « Or aucun des disciples ne se risque à mener l’enquête à son sujet : toi qui es-tu ? , sachant que c’est le seigneur. […] Cela faisait déjà trois fois que Jésus se rendait manifeste aux disciples réveillé des morts. » C’est la clarté de l’évidence qui est soulignée. Une évidence telle qu’elle décourage (il y a une nuance de peur, ou d’intimidation, dans le fait de ne pas oser) toute enquête.

     C’est là aussi une manière pour l’auteur de mettre en contraste ou de situer le témoignage reçu par les auditeurs ou les lecteurs : qu’on ne cherche pas des preuves au sens où en demanderait une enquête policière ou une conclusion scientifique. Mais il parle d’une certitude comme on peut en avoir dans le domaine des relations humaines : des choses qui ne se prouvent pas, mais qui sont néanmoins solides. L’amour, par exemple, est de ces réalités : on ne peut pas prouver à quelqu’un qu’on l’aime; on peut lui donner des signes, ou on peut en recevoir des signes, mais ce ne sont jamais des preuves. Tout repose avant tout sur la confiance, cette mystérieuse intuition qui va du cœur au cœur et qui fonde pourtant nos vies. C’est aussi pourquoi une confiance trompée est si dévastatrice : elle atteint au cœur, elle atteint la vie même. Car ces signes peuvent être fabriqués, avec l’intention inavouée de créer cette confiance chez l’autre. Ici aussi, donc, le lecteur est invité clairement à la confiance, du moins à se situer dans ce registre-là au moins pour comprendre le type de message que lui transmet consciemment l’auteur.

     Cette nouvelle mise en évidence est accordée aux disciples : comme pour l’épisode précédent, avec ou sans Thomas, il s’agit du groupe des disciples sans autre précision. Il peut y avoir certains des Douze, mais pas forcément tous, et pas forcément seulement  ceux-là. Le témoignage appartient collectivement au groupe des disciples, pas exclusivement aux Douze. Ceux-là sont néanmoins des disciples repérables, et ils sont en général nommés quand l’un ou l’autre d’entre eux se trouve présent. C’est le cas ici : « Ils étaient de même Simon Pierre, et Thomas le surnommé Didyme, et Nathanaël celui de Cana de Galilée, et ceux de Zébédée, et d’autres de ses disciples au nombre de deux. » Il y a dans cette énumération comme un retour aux origines. Au début de l’évangile de Jean, ce sont justement deux disciples de Jean-Baptiste à qui celui-ci désigne « l’agneau de dieu » et qui se mettent à le suivre. Puis c’est Simon Pierre qui lui est amené, enfin c’est Nathanaël qui, avec ses doutes, vient voir qui est celui dont Philippe lui parle avec enthousiasme. On ne nous dit d’ailleurs pas que Nathanaël soit de Cana, mais l’épisode inaugural de Cana, le premier « signe« , suit immédiatement.

     Thomas vient, au contraire, d’être mis particulièrement en avant dans l’épisode qui précède (celui de la semaine dernière). Quant à « ceux de Zébédée« , ils ne sont jamais nommés ainsi dans l’évangile de Jean ! Ils le sont en revanche dans un autre épisode inaugural, une autre pêche miraculeuse, dans l’évangile de Luc : un des rares moments où ce dernier nomme Pierre « Simon Pierre ». Tout se passe donc comme si notre auteur voulait faire une allusion aux commencements, comme si les disciples, quels qu’ils soient, connus ou moins connus, des Douze ou pas des Douze (Nathanaël ne fait pas partie des Douze, semble-t-il), étaient ramenés au point de départ. L’adjectif [homos] va dans ce sens : semblable, pareil, ou encore le même pour tous, commun. L’auteur aurait pu employer le verbe [sunéïmi] s’il avait voulu souligner le simple fait de se trouver ensemble; ici, il laisse un peu entrevoir qu’ils sont dans le même état. Pour moi (vous n’êtes pas obligé de me suivre), ils ont un peu l’impression qu’un épisode passionnant s’est achevé, qu’une parenthèse enchantée s’est refermée. Voilà, c’était extraordinaire, on a vécu des moments passionnants comme si tout allait changer, et puis ça s’est mal fini, dans l’échec et l’humiliation (pourtant on y avait cru !), et puis il s’est réveillé des morts mais bon, l’aventure est tout de même terminée, à quoi bon tout ça…?

     Je me retrouve, je nous retrouve, dans cet état d’esprit. On vient de fêter Pâques, il est ressuscité : génial ! Super ! Et puis quoi ? Qu’est-ce que cela change ? Depuis deux mille ans, qu’y a-t-il de différent sur terre ? Le monde est-il plus beau ? Les hommes ont-ils changés ? Le message selon lequel tout est différent désormais a-t-il transformé le monde ? … Lourdes questions. Ne sont-ce pas là d’ailleurs les objections parmi les plus efficaces opposées aujourd’hui au témoignage chrétien ? Depuis si longtemps, vous nous annoncez la nouveauté, le renouvellement :  et qu’y a-t-il de changé ? Et nous voilà au même « lieu » que les disciples d’alors : la résurrection, est-elle la fermeture de la parenthèse, ou bien est-elle effectivement l’ouverture à un monde autre ?

     « Simon Pierre leur dit : je me retire pêcher. Ils lui disent : nous venons nous aussi avec toi. »  [hupagoo], c’est bien s’éloigner discrètement, se retirer sans bruit, se retirer pas à pas. Le choix de Simon est fait : il revient à son activité première. Jean ne dit jamais qu’il était pêcheur, mais Pierre était déjà connu. Et n’oublions pas que Jean écrit sans doute en dernier. Simon retourne à son « anonymat », et cette réaction entraîne les autres. Il retourne à ses habitudes, à ce qu’il sait faire, à ce qu’il maîtrise. La tentation majeure des disciples : en rester à ce que l’on a toujours fait, à ce que l’on sait faire. Ne plus innover. Ne plus se risquer. « Ils sortent (de toute cette histoire ?) et montent dans le bateau de pêche et dans cette nuit particulière ne prennent rien. » Les voilà dans la nuit : comme Jean l’a noté pour Judas, une fois pris la bouchée que Jésus lui tendait et que « Satan [soit entré] en lui » : « il sortit : dehors il faisait nuit« . Mais ce retour aux activités antérieures, ce retour à ce que l’on a toujours fait, est stérile.

     On observe la même chose aujourd’hui : face au délitement inexorable de l’Eglise « officielle », visible, la même tentation ressurgit. Faire ce qu’on a toujours fait. Surtout ne rien faire de nouveau, ne rien changer. Et même, résister à toutes forces à ceux qui voudraient changer quelque chose : quand c’est la crise, ce n’est pas le moment de changer ! Et face à cela, un cri, peut-être pas poussé par la majorité (encore que…), mais un cri néanmoins bien audible : il faut du neuf ! Il faut changer les choses ! Je vois des prêtres, récents, tentés de « faire comme autrefois », quand « ça marchait ». Et l’on revient à la liturgie antérieure, et l’on reprend le pouvoir en éloignant les femmes, les laïcs en général. Et l’on veut ré-instaurer une Eglise enseignante et une Eglise enseignée. Et l’on se refait un entre-soi où l’on se conforte. Mais cela est stérile, « et dans cette nuit particulière, ils ne prennent rien. » Ce n’est pas le chemin de la vie nouvelle.

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     « Or le matin déjà survenu, Jésus se tient sur le rivage, toutefois les disciples ne savent pas que c’est Jésus. » On est à la fin de la nuit, littéralement quand il est très tôt. Ils sont dans la mer, il est sur le rivage, un mot formé à partir du mot « vagues ». Il se tient là où meurent les vagues, et toute l’agitation de la mer. Mais ils ne savent pas qui c’est. Il faut une initiative de sa part, c’est encore lui qui « rend manifeste » sa présence, comme annoncé au début du récit. Et il le fait en engageant avec eux un dialogue :

     « Enfants, vous n’avez pas de quoi manger ?

 – Non !

– Jetez le filet du côté droit du bateau, et vous trouverez !« 

Il s’intéressent à ce qu’ils sont en train de faire, à ce qu’ils ont décidé de faire. Comme sur le chemin d’Emmaüs (encore chez Luc !), il s’intéresse à la discussion qu’ont entre eux les deux disciples et s’éloigne avec eux de Jérusalem. Il les appelle « enfants » : c’est un mot qui souligne le lien de parenté, mais qui peut vouloir dire aussi « Petits ! », ou bien souligner leur ignorance, ou encore le fait qu’ils soient serviteurs. Il leur donne un conseil précis, de loin, mais comme s’il était tout près et qu’il voyait où sont les bans de poisson. Leur participation au dialogue a été plutôt laconique : elle a néanmoins été bien réelle. C’est une amorce de nouveau contact : au moins ils ne sont pas restés muets, fermés.

     Mieux, ils font ce qu’il dit : « Ils jettent donc, et plus la force de tirer eux-mêmes à cause de la pléthore de poissons. » Le contraste est violent, le succès immédiat. La leçon aussi : s’ils font ce qu’ils faisaient avant ou ce qu’ils croient savoir faire, ils n’obtiennent rien. S’ils font ce qu’il leur dit, c’est le succès garanti. C’est même un succès qui les dépasse, qui les met en danger : le bateau doit tanguer sous la charge. L’expérience est bouleversante : « Ce disciple-là qu’aimait Jésus dit à Pierre : c’est le seigneur ! Simon Pierre, donc, entendant que c’est le seigneur, se ceignit d’un vêtement -car il était nu- et se jeta lui-même dans la mer, mais les autres disciples viennent en bateau, car ils n’étaient pas loin de la terre mais à environ deux cent coudées, hâlant le filet des poissons. » L’amour fait reconnaître celui qu’on n’attendait plus. Et Pierre se ceint lui-même (la chose est à noter, car dans son dialogue avec Jésus, il va être question de se ceindre soi-même, ou de se faire ceindre par un autre) et se jette à la mer. Il avait jeté le filet, il se jette lui-même. Ils sont à environ quatre-vingt-dix mètres du rivage, mais il faut tout de même les faire.

     Surtout, les priorités ont changé : qu’importent les poissons, qu’importe que les autres aient à se débrouiller tous les six sans lui, pour amener le bateau et draguer les poissons dans ce filet qui pend dans l’eau sans qu’on puisse le remonter à bord, mettant en danger permanent le bateau. Ce qui compte, c’est de rejoindre « le seigneur » au plus vite. Il est bien vain, du reste, ce long effort pour ramener les poissons : il y a déjà tout ce qu’il faut, un brasier de charbon avec du pain et du menu fretin. [anthrakia] c’est un four à charbon, un brasier de charbon. Le participe joint précise qu’il est à l’horizontale. Jésus a fait un barbecue sur la plage ! Chère lectrice, cher lecteur, la prochaine fois que tu feras un barbecue, pense à la résurrection ! Et Jésus appelle à la participation : aux disciples d’apporter un peu de ce qu’ils ont pris aussi. C’est à un partage qu’il les convie, et leur part est importante aussi. Un échange où chacun apporte quelque chose.

     Il est à noter pourtant que Jésus seul apporte du pain. Et c’est comme le signe central que l’auteur laisse à son lecteur : au milieu de la conclusion du présent récit, entre « ils savent que c’est le seigneur » et « Cela faisait déjà trois fois que Jésus se rendait manifeste aux disciples réveillé des morts« , il insère : « Vient Jésus, et il prend le pain et le leur donne, et le menu fretin de même. » Dans son long discours après le lavement des pieds, il leur a promis bien des fois que, s’il s’en va, il revient les prendre. Maintenant, il vient. Il est celui qui vient. Il n’est pas celui qui a toujours été là, celui de comme d’habitude : il est celui-là même qui vient, qui est nouveau, qui fait du nouveau. Il est l’inattendu. Et le pain qu’il « prend et leur donne », allusion transparente au pain de vie (Dimanche 12 août : le pain de la vie), est au centre de ce régime nouveau où il se tient, et où le disciple est appelé à se tenir.

     Je ne vais pas continuer encore, je ne vais hélas pas commenter cette fois-ci ce passage que j’aime pourtant entre tous du « M’aimes-tu ? ». J’ai déjà été trop long. Promis, je ne ferai que cela la prochaine fois que revient ce texte. Mais il me semble lire dans ce texte toute la force où se tiennent les disciples de la résurrection : c’est dans la nouveauté. Le christianisme est devenu au fil du temps une énorme machine, lourde, pleine de défauts. Mais une chose a toujours été sa force, c’est sa capacité à innover, à expérimenter. Et c’est la force de la résurrection. La capacité à innover, à faire du neuf, à ne pas retourner à ce que l’osait faire, ou à ce que l’on toujours fait : c’est cela le chemin. Il me semble que les disciples doivent innover. Même si la barque doit tanguer à cause des déséquilibres provoqués par la nouveauté et ses fruits. Pas attendre cela des Douze ou de leurs successeurs : il y en aura certainement dans le groupe des disciples novateurs, mais tout ne vient pas d’eux. Ils doivent seulement attester que le Christ est bien ressuscité, pas construire les nouveautés d’aujourd’hui : cela appartient à tous les disciples. Alors innovons, recevons de lui le pain de vie (pas forcément sous la forme du rituel où l’on fait comme on a toujours fait) et jetons-nous à l’eau, rejoignons le rivage où il se tient, car il vient, il vient toujours, il est celui qui vient.

2 commentaires sur « Faire du nouveau : dimanche 5 mai. »

    1. J’ajoute une chose : se jeter à l’eau, comme Simon Pierre, c’est un baptême ! Et peut-être est-ce là le vrai sens du baptême : non pas un rite qu’on a vécu (au passé, dépassé), mais bien la dynamique de renouvellement d’une vie toujours en plongée pour rejoindre celui qui appelle du rivage. Belle journée Sherpah Vert !

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