Feuille de route du responsable : dimanche 12 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours avec Jean, mais cette fois dans le corps de son évangile. Nous sommes même dans la première grande partie de cet évangile, parfois appelé les « Livre des Signes », qui commence après le Prologue et s’arrête avant le lavement des pieds.

     Plus précisément, nous sommes arrivés à Jérusalem, lors de la grande fête de pèlerinage appelée Fête des Tentes, Soukkôt, (en septembre) : Jésus y est venu, mais discrètement car il craint une arrestation. C’est au lendemain de la célébration (qui dure huit jours) qu’a eu lieu l’épisode de la « femme adultère », suite à quoi les échanges se font de plus en plus vifs et violents avec les responsables, et même avec « ceux qui ont cru en lui« , notamment au sujet de celui qu’il nomme son père, et dont il dénie à ces mêmes responsables d’avoir une connaissance juste. Il échappe de peu à la lapidation (Jn.8,59). La guérison d’un aveugle de naissance est l’occasion d’une nouvelle polémique, à cause de l’accueil qu’il a fait à un homme réputé « pécheur » du fait du handicap qui le frappe : Jésus développe son point de vue à partir du thème du berger. Le temps passe, nous restons toujours à Jérusalem mais à la Fête de la Dédicace, Hanoukka (en décembre) : les responsables l’interrogent à brûle pourpoint sur son identité messianique : sa réponse aboutit à une même tentative de lapidation –pour blasphème, comme pour la première– (Jn.10,31), avant qu’il se retire au-delà du Jourdain pour échapper à l’arrestation. Le climat est donc extrêmement tendu, Jésus risque sa vie en défendant son point de vue.

     Notre petit passage d’aujourd’hui est justement une partie, la dernière, de la réponse faite par Jésus à la question des responsables religieux. Il marche dans le portique de Salomon, une colonnade couverte adossée à la partie orientale du Temple, donnant sur l’esplanade. L’hiver (notre cas ici, pour la fête de Hanoukka), la vie religieuse se passe plus dans cette colonnade que sur l’esplanade, pour des raisons météorologiques ou climatiques. Les responsables l’encerclent (le mot veut dire entourer, mais comporte la nuance de cerner) pour lui dire : « Si tu es le messie, dis-nous avec liberté !« . La réponse fuse : « Je vous ai dit, et vous ne croyez pas; les œuvres que moi je fais au nom de mon père, celles-là témoignent en ma faveur. Mais vous, vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas issu des brebis à moi. » La suite de la réponse, c’est notre texte.

Mon modeste commentaire :

     Jésus vient de déclarer aux responsables religieux qui l’assaillent et le pressent qu’ils ne sont pas issus « des brebis à moi« . Le voilà qui en dit plus maintenant, et positivement, sur « ses brebis à lui », sur ce qui les décrit. J’y vois quatre traits descriptifs, articulés par des « et » ([kaï]), les deux premiers traits étant eux-mêmes articulés chacun par un [kagoo], contraction de [kaï égoo], c’est-à-dire « et moi« . Cela nous donne alors : « Les brebis à moi écoutent ma voix, et moi je les connais,  et me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle, et jamais ne sont détruites dans l’éternité, et  quelqu’un ne les ravit pas hors de ma main.« 

     Peut-être faut-il commencer par une remarque : en le faisant parler de son bétail, ou petit bétail, ou brebis et moutons, Jean pose Jésus comme le berger. Il lui a d’ailleurs fait revendiquer ce titre à la suite de la polémique sur l’aveugle de naissance. Cela n’a rien d’original ! Le berger est un titre royal classique dans l’ancien Orient : le Pharaon est le berger de son peuple (qui est appelé « le troupeau de Rê »), et ses deux sceptres le symbolisent. Du côté assyrien, le berger-roi est un des titres qui fait du roi le représentant du dieu sur terre. David, le roi modèle, celui dont le messie doit être le successeur, est berger quand il devient roi. Dans tous ces cas, Berger est aussi un titre divin : j’ai tendance à penser que c’est à cause de sa dévolution aux rois que le titre glisse vers la divinité, pour qu’il apparaisse précisément comme un titre de délégation donné par la divinité au roi.

     Toujours est-il que ce titre a un aspect fort intéressant, et qui n’échappe sans doute à personne à ces époques où la vie pastorale anime le quotidien de chacun. C’est que, dans un troupeau, on se demande toujours qui gouverne qui. Est-ce le berger qui dirige les moutons, ou sont-ce plutôt les moutons qui dirigent le berger ? Car il apparaît très clairement que l’avancée du troupeau est un compromis permanent entre ces deux entités. Un berger ne marche pas « à la tête » de ses moutons, il les suit, il se tient un peu à l’écart. Il a pour lui la prévision, la connaissance éventuelle de ce qu’on ne voit pas de là où l’on se trouve, donc la possibilité d’influencer le troupeau pour qu’il aille un peu plus loin, un peu plus haut, un peu plus vers la gauche, là où lui sait que les moutons vont s’arrêter et trouver herbe à leur goût. Son rôle est décisif pour franchir certains seuils : une barrière, une rivière, un pont, une barre rocheuse… Mais pour le reste, les moutons vont où bon leur semble, avec qui bon leur semble : spontanément à plusieurs, mais bien souvent en groupes un peu dispersés. Et s’il n’y a pas de danger, le berger laisse faire.

berger brebis

     Le modèle du berger a bien souvent servi, il est dans l’Eglise catholique le cœur de la justification du pouvoir des clercs. Là, on brandit l’expression « pouvoir pastoral » comme si elle garantissait son caractère évangélique, mais non : c’est un aspect de tout pouvoir ! Il joue aussi en politique, sans être nécessairement nommé. Il se justifie souvent d’un rôle d’unité : « il faut rassembler », entend-on souvent. Cette unité, ce rassemblement, ont certes des vertus : on voit bien qu’un troupeau trop dispersé, disloqué, s’avère plus difficile à défendre. Néanmoins, d’avoir à rassembler ou à faire l’unité justifie bien souvent la mainmise de qui rassemble, et c’est bien cela qui apparaît aussi : un chef met la main sur le troupeau.  On comprend alors aussi que certains « moutons » ou « groupes de moutons » cherchent à échapper à cette mainmise, car elle peut imposer sa loi, qui peut être le bien du chef (ou des puissants) avant d’être le bien des moutons. C’est bien sûr avec un risque, une mise en danger, puisque la dispersion expose plus au danger. Ainsi donc, ce qui est peut-être plus original, c’est la manière dont Jésus décrit sa relation avec ses brebis et ses moutons, la manière par conséquent dont il décrit son rôle de berger. Il s’agit, soyons clair, de mode de gouvernement. Cela veut dire que ce qui est décrit ici peut nous aider à mieux réfléchir l’exercice de nos responsabilités vis-à-vis d’un groupe quel qu’il soit : famille, association, entreprise, groupe, classe, etc.; mais aussi nous aider à prendre de la distance avec nos responsables pour nous situer mieux vis-à-vis d’eux.

     Premier trait descriptif, donc, « Les brebis à moi écoutent ma voix, et moi je les connais… » La [foonè], c’est la voix au sens d’une voix claire et forte, c’est encore la faculté de parler ou le droit de parler, ce peut être un cri (au sens du cri de guerre, ou du cri sur le marché : donc toujours porteur d’un message), ce peut être encore la voix dans le chant. Mais ce peut être aussi un langage, une manière de s’exprimer, un idiome particulier. Le berger ou le responsable authentique a une voix qui lui est propre, reconnaissable : c’est une manière d’être clair, un langage propre, une musique dans la voix, un chant (avec ce qu’il y a de charme, d’en-chant-ement). Il y a une injonction dans la voix : non pas au sens qui intime des ordres, mais au sens du chant, qui donne envie de danser, qui soulève, qui donne envie de faire des choses. C’est ainsi que la voix fait se mouvoir des animaux. Et puis c’est aussi le type de langage tenu : on ne dit pas lequel, ici, mais nous voilà en alerte. Le responsable ne dit pas n’importe quoi, il tient un certain langage, choisit son « niveau de langage », c’est-à-dire ce langage qui établit justement la relation entre tel et tel.

     Cette voix est entendue ou écoutée par les brebis, c’est ainsi qu’elles sont siennes. [akouoo], c’est d’abord entendre : entendre quelqu’un ou quelque chose, mais aussi entendre dire, ou bien être auditeur ou disciple, c’est apprendre, c’est comprendre. Et non seulement entendre, mais aussi prêter l’oreille, écouter, et même exaucer ou obéir à. On voit que l’oreille est ouverte jusque dans sa plus grande profondeur, c’est l’accord de l’être qui est visé, la vaste correspondance avec tout ce que l’oreille a perçu dans la voix de l’autre. L’environnement ne produit jamais un silence total dans lequel seule une voix résonnerait. Vouloir d’ailleurs créer de telles conditions, c’est vouloir créer une secte. Ici, on voit que le berger compte simplement sur les aspects suffisamment caractéristiques de sa voix, il n’y aura pas de forcing de sa part. Ce sont les moutons qui font la différence, ce sont leurs oreilles qui discernent au milieu de tous les sons environnants cette voix à laquelle ils veulent correspondre.

     Au fond, le berger prend l’initiative de la relation en faisant résonner son chant, et les moutons fondent cette relation en choisissant ce chant parmi les sons qui les environnent. Dès lors, la relation est constituée, et l’alchimie peut opérer : « …et moi je les connais… » [guig’nooskoo], c’est d’abord et avant tout apprendre à connaître ; et c’est aussi se rendre compte (comprendre, discerner, prendre une décision). L’écoute fait des moutons des « disciples », mais… c’est le berger qui apprend !! Il ne vient pas avec un « programme » immuable et préétabli. Ou si c’est le cas, il doit être prêt à le modifier, et en profondeur, peut-être même à l’abandonner totalement. En apprenant à connaître ses brebis, il se rend compte de leurs besoins, de leurs attentes, de leurs limites. Et en fonction de cela, il comprend, il se fait une opinion, il prend des décisions. Il conduit, mais il se laisse conduire, c’est un échange profond qui mobilise chacun dans ce qu’il est. Soit dit en passant, on voit qu’il n’y a pas de « mauvaise brebis » qui ne voudrait pas faire ce qu’on lui dit : il n’y a que de mauvais bergers, qui n’ont pas bien compris, pas pris les bonnes décisions.

     Deuxième trait descriptif, «  …elles me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle,… » [akolouthéoo], c’est d’abord faire route avec, accompagner, suivre. Par suite, le verbe signifie aussi suivre par l’intelligence, se laisser conduire ou diriger, se modeler sur, être conséquent avec, et même être analogue ou semblable à. C’est le verbe typique du disciple. Mais on voit jusqu’à quelle profondeur va cette suite : un chef, c’est quelqu’un qu’on ne fait pas que suivre en traînant les pieds (même si cela arrive parfois), c’est quelqu’un qu’on cherche à comprendre, c’est quelqu’un envers qui on s’accorde une certaine docilité quand on ne comprend pas encore, c’est quelqu’un que l’on observe parce que ce qu’il fait est aussi une parole, c’est quelqu’un à qui on est heureux de ressembler. Il saute aux yeux que cette profondeur d’engagement repose sur la confiance, une confiance choisie, délibérée, nourrie. Cela, c’est une gratuité pour le berger, et le cœur du berger ne peut qu’être établi dans la reconnaissance et l’émerveillement devant ce que lui donnent ses brebis. Elles lui confient, en fait, leur vie !

     On comprend qu’en échange le berger la leur donne aussi : « et moi je leur donne la vie éternelle,… » [aïoonios], c’est éternel, ou perpétuel, ou séculaire. En fait, l’adjectif dérive du nom [aïoone] qui dit avant tout une durée coextensive à la vie. Le berger ne donne pas une vie pour plus tard : maintenant, je vais vous en faire baver, mais vous verrez quand vous serez morts, ce sera merveilleux !… Non, il avoue son objectif : que ses brebis vivent. Et pas que de temps en temps : qu’elles vivent à chaque instant de leur vie, qu’elles soient des vivantes dont l’énergie et la ressource vitale soient coextensive à tous les instants qui font la durée de leur vie. La [dzooè], c’est la vie qui bouge, avec les moyens, le style et  le genre de vie, la qualité de vie. Je ne crois pas qu’on parle ici de confort, mais plutôt de se sentir vivant. La mission du chef, du berger, du responsable, c’est de faire en sorte que tous les instants de la vie soient des instants vivants, des instants qui font vivre et qui donnent la vie. Il ne considère que leur vie, il n’est pas en peine de préserver je-ne-sais-quelle institution ou organisation qui serait un bien encore supérieur : non, il n’est rien au-delà du bien et de la vie de ses brebis. 

     Troisième trait descriptif, « … jamais elles ne sont perdues dans la durée de leur vie…« . Ce trait apparaît comme une conséquence du trait précédent, une sorte d’insistance. [apollumi], à la voix moyenne comme ici, c’est être arraché de pour sa perte, périr. C’est aussi se laisser corrompre. C’est encore se perdre, s’évanouir, s’échapper. Ce sont des possibilités : des brebis malheureuses, des personnes insatisfaites, veulent se disloquer, se déprendre de ce troupeau et surtout de ce berger. Le chef doit apprendre à se remettre en cause, lui et non trente-six choses. Les brebis pourraient se voir leur vie arrachée, victimes d’un prédateur (que dire, si c’est le berger qui se fait prédateur… !). Le berger ne les aura pas défendues, ce qui était sa première mission. Elles peuvent aussi voir leur vie peu à peu se corrompre, c’est-à-dire ne plus être des vivantes qui vivent à plein et donnent la vie. Le berger ne les aura pas nourries, il ne les aura pas laissées vivre, aller, choisir elles-mêmes ce qui leur semblait bon. Il les aura trop contraintes et leurs vies se seront corrompues, amoindries, gangrénées.  Elles peuvent aussi se perdre ou s’échapper, réaction passive ou active de celles qui ne veulent plus être là. Le berger n’aura pas nourri les ressorts qui les font vivre, qui leur donnent envie. Mais ce berger-ci apprend constamment de ses brebis, pour qu’à aucun moment de leur vie avec lui, elles ne risquent aucune de ces trois issues. C’est dire son attention et sa capacité de remise en cause, sa désappropriation.

     Quatrième trait descriptif enfin, « … quelqu’un ne les ravit pas hors de ma main.« [harpadzoo], c’est enlever de force, ravir ; c’est aussi saisir à la hâte, s’emparer, saisir violemment. Le mot a donné le nom d’Harpagon : on voit l’idée ! Pourtant, ce que je trouve la plus intéressant ici, c’est ce qui est dit de la main. Pour bien des responsables, disais-je en commençant, le fait de rassembler justifie de mettre la main sur le troupeau. Mais ici, on ne voit pas une main sur, on voit plutôt une main ouverte, sous ! Sont dans sa main celles qui le veulent. Si elles veulent partir, elles le peuvent : se sont les ressources de son intelligence des personnes, la justesse de sa compréhension et de ses décisions qui doivent les retenir, pas une main qui se ferme. En revanche, cette main ouverte est suffisamment forte pour défendre contre toute violence qui forcerait une brebis à quitter, contre son gré. Il y a toujours une violence dans un pouvoir : comment s’exerce-t-elle, sur qui et dans quelle occasion, c’est cela la question.

     Et cette main ouverte, où la trouve-t-on ? L’image qui me vient, c’est quand on apprend à nager. La main est dessous, elle soutient pendant l’apprentissage. C’est d’ailleurs tout un art : soutenir assez, car sinon l’enfant se noie, mais ne pas soutenir trop, sans quoi jamais l’enfant n’apprend les sensations et ne découvre comment flotter puis nager. C’est un art paternel. Une force, mais pour aider à se tenir sans elle. Et on retrouvera cette main en-dessous avec les agneaux, avec les brebis malades, etc. Une force pour les faibles, pour les faiblesses.

     Il y a en tout ceci une description idéale et modélisante du responsable selon l’évangile de Jean. Quels sont les ressorts de ce berger, quelles sont ses motivations pour un tel art d’être ? Il le dit après : « Mon père, qui me les a données, est plus grand que tout, et nul ne peut ravir hors de la main du père. Moi et le père sommes un. » Les brebis sont un cadeau, il les considère sans cesse comme un cadeau reçu de celui avec lequel il est uni par un lieu d’amour sans pareil. Cadeau de l’aimé. Dans le secret du cœur du berger, il y a ce regard. Pour nous aussi, de qui recevons-nous ceux et celles qui nous sont donnés, confiés ? Et il imite la manière d’aimer de son père, ce que suggère la dernière référence avec les mêmes mots qu’il a employés pour lui-même. L’amour des brebis n’a qu’un au-delà, mais qui le fonde, c’est l’amour mutuel.

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