Tenir sa place dans le troupeau (dimanche 8 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte : Feuille de route du responsable. J’engage à se reporter à ce commentaire pour retrouver si besoin la mise en contexte du passage, qui n’est pas sans importance. Dans ce commentaire, je m’étais attaché à la figure qui dit « je », en essayant de montrer l’originalité de sa manière d’envisager la responsabilité. Je voudrais cette fois-ci m’attacher à la figure mise en regard dans ce court passage, à savoir « les brebis« .

A vrai dire, elle sont désignées par le nom de [ta probata], ce qui dans le grec moderne désigne clairement les moutons. Il en est d’ailleurs déjà de même dans le grec classique, où le mot fait concurrence à [oïone], qu’il finit par remplacer complètement. Et déjà à cette époque, de manière plaisante, on utilise ce mot pour désigner ceux qui agissent sans réfléchir, qui font bêtement comme tout le monde, « les moutons ». Dès lors, ce choix de la parabole n’est pas sans poser de question ! N’y a-t-il pas là un choix (plus ou moins conscient) d’envisager le collectif des disciples comme ceux qui suivent sans réfléchir ? Une nuance au fond péjorative, ou du moins plutôt méprisante ou condescendante… Alors on pourrait dire que je me trompe de culture, que dans la tradition juive l’importance du pastoralisme est différente : il reste que distinguer « celui qui mène » et « ceux qui suivent » rejoint facilement les remarques précédentes, toutes cultures confondues.

Le mot de [probata] désigne en fait, à l’origine, tout bétail, tous animaux domestiques à la vie grégaire. C’est même un mot qui, chez Hérodote, est dit par distinction de l’homme. C’est un mot dont l’étymologie, plutôt assurée, vient du verbe [pro-baïno], marcher en avant, s’avancer, mais aussi au sens figuré faire des progrès, croître. On voit bien l’idée : il s’agit des animaux que l’homme fait avancer, donc un groupe de bêtes dont l’homme assure ou guide le mouvement ; mais il s’agit aussi, et peut-être surtout, de ces bêtes dont il assure la croissance. C’est tout simplement ceux des animaux qui relèvent de l’élevage.

Voilà qui pose les choses autrement : les [probata] sont avant tout celles des bêtes dont on a la responsabilité pour leur vie, leur développement et leur croissance. Or, comme on l’a bien vu dans notre précédent commentaire, cela suppose de la part de celui qui en est responsable une grande attention et une grande obéissance. On ne fait pas pousser les fleurs en tirant dessus, on n’assure pas non plus la croissance d’un troupeau en programmant a priori : le responsable « apprend à les connaître« , il est en permanence dans l’attention à leur égard, à l’écoute de leurs besoins. La croissance, c’est la vie qui pousse, et il convient d’être attentif à ce que la vie produit, là où elle pousse. Le jardinier ne décide pas où le rosier va faire un œil puis une pousse : il l’observe, puis la favorise. Et de même pour un animal : s’il a besoin de manger, de boire, de bouger, de faire de l’exercice, de jouer, d’être rassuré, d’être défendu, d’apprendre à faire par lui-même…

Et l’on s’aperçoit alors que le mot [probata] est un pluriel, qu’il suppose un collectif. Et l’attention à la vie et à sa croissance n’est pas que l’attention à chaque individualité, mais aussi aux interactions de ces individualités entre elles, et à la qualité de leur environnement. Voilà qui rejoint des préoccupations fort actuelles. L’attention aux [probata], c’est aussi lesquelles se sentent bien avec lesquelles, lesquelles sont prêtes pour être fécondées et donner la vie et augmenter le troupeau, lesquelles sont actuellement favorisées par les conditions et desquelles il faut avoir souci pour qu’elles aient à leur tour des conditions plus favorables en se déplaçant, etc.

On est loin, on le voit, du « paquet ». Le texte lui-même est écrit dans une sorte de dialogue où les deux partenaires, « je » d’une part et les [probata] d’autre part, sont sujets tour à tour : – les [probata] écoutent, – « je » apprend à les connaître, – les [probata] suivent, – « je » leur donne la vie, – les [probata] ne se perdent pas, – on ne les prend pas de la main de « je »… On sent les termes d’une attention réciproque.

Cela veut dire qu’être des [probata] n’est pas une sinécure. Cela n’a rien de passif. Il ne s’agit pas d’être « du groupe » et de se laisser faire, conduire, engraisser. Non, le but est la croissance, que la vie grandisse, et même une vie « éternelle« . L’attention de chaque membre des [probata] est requise en ce sens. Etre attentif à soi, conscient de ce que l’on est, conscient de ses capacités et de ses besoins. Il y a un véritable travail des [probata], engagées les unes vis-à-vis des autres pour former troupeau, dans le respect de la dignité propre à chacun, et engagées dans une attention personnelle à ce « je » qui est avec elles.

En termes « ecclésiaux », cela signifie que chaque disciple compte, qu’il est d’abord responsable de lui-même, mais aussi responsable de l’ensemble du collectif : par son consentement à la différence, par sa conscience de sa propre spécificité, à la fois pour la dire et pour en faire « une parmi d’autres », sans vouloir généraliser ses propres vues. Cela est particulièrement vrai, me semble-t-il, pour ceux qui portent une responsabilité : aucun d’eux n’est le « je » de Jésus, qui reste à part, qui fait « un avec le père« . Mais la tentation des responsables, oubliant qu’ils sont simplement des membres du troupeau avec une fonction assignée, spécifique, dans ce troupeau, c’est justement cette généralisation de ses propres vues ou de ses propres besoins. Et la tentation des autres membres du troupeau, de ceux qui n’ont pas une fonction assignée ou spécifique, c’est de diluer leur responsabilité, c’est de laisser faire à d’autres, c’est finalement de « laisser le pouvoir » à ceux qui ne demandent que de le prendre. Mais ils ne pourraient pas le prendre, s’il n’était à prendre. La mainmise des clercs sur l’Eglise est une responsabilité partagée, et en sortir est aussi une responsabilité partagée. Elle demande toute l’attention de chacun, attention en dialogue avec Jésus, attention à soi et à ceux qui nous entourent.

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