Berger d’espérance (dimanche 1er mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Il y a trois ans, dans Faire du nouveau, j’ai commenté la première partie du texte d’aujourd’hui. Et j’ai fini sur la promesse de commenter la deuxième partie, le fameux  « Pierre m’aimes-tu » : je suis heureux de m’acquitter aujourd’hui de cette promesse.

Christ Appears to Disciples

« Quand donc ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre… » Dans ce contexte dont la tonalité rappelle beaucoup saint-Luc, Pierre est celui qui a voulu retourner à la pêche, retourner à la vie d’avant. Et Jésus, en renouvelant -mais autrement- la première rencontre telle que la raconte Luc, l’a fait retourner lui et les autres à ce qui apparaît rétrospectivement comme un point de bascule dans leur vie.

Peut-on effacer une partie de sa vie ? Peut-on faire comme si on n’avait pas vécu certaines choses ? Certes, il y a des choses qu’on voudrait n’avoir jamais vécues : mais elles font partie maintenant de notre histoire, et il n’est pas possible de continuer de se construire sans les intégrer. Or ici, Pierre voudrait faire comme si la résurrection de Jésus ne changeait rien, comme si sa vie redevenait ce qu’elle était avant la rencontre avec Jésus, et tout ce qu’elle a entraîné, cette extraordinaire aventure, cette fabuleuse, cette exaltante, cette difficile, cette effrayante, cette douloureuse, cette incroyable aventure.

C’est après qu’ils eurent mangé que Jésus s’adresse à Pierre. Cela ne peut manquer de faire écho, pour Pierre, à un autre repas, le dernier, où ils s’étaient parlé aussi. Jean le rapporte ainsi :  « Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? » Jésus lui répondit : « Là où je vais, tu ne peux pas me suivre maintenant ; tu me suivras plus tard. »Pierre lui dit : « Seigneur, pourquoi ne puis-je pas te suivre à présent ? Je donnerai ma vie pour toi ! » Jésus réplique : « Tu donneras ta vie pour moi ? Amen, amen, je te le dis : le coq ne chantera pas avant que tu m’aies renié trois fois. » L’élan de Pierre était beau, mais il allait faire l’expérience qu’on n’est pas toujours, dans des circonstances exceptionnelles, ce que l’on voudrait être. Nul doute que ce souvenir était vif et cuisant.

Ainsi donc, Jésus dit à Pierre :  « Simon [fils] de Jean, me chéris-tu plus que ceux-là ? – Il lui dit : oui seigneur, toi tu sais que je t’aime. » La dénomination est solennelle, mais elle efface complètement le surnom Pierre ! Alors que, chez Jean, c’était la première parole que Jésus avait adressée à Pierre, une fois que son frère André le lui avait amené. C’est comme si Jésus remettait lui aussi en question toute l’aventure, comme s’il repartait du début.

La question qu’il pose peut avoir deux sens : plus que tu n’aimes ceux-là, ou plus que ceux-là ne m’aiment. Dans le premier cas, Simon répond en toute connaissance de cause : lui sait où vont ses préférences. Dans le deuxième cas, il ne pourrait que revendiquer un amour plus fort, ne sachant pas le cœur des autres. Une revendication qui rappellerait cruellement celle du dernier repas,  « je donnerai ma vie pour toi ! ». Il me semble que, autant par douceur que par réalisme, Jésus ne peut que donner le premier sens à la question. A ce moment décisif, il s’agit de poser ses priorités : si l’amour des compagnons est premier, la vie d’avant reprendra fatalement le dessus, l’entre-soi, aussi ouvert et chaleureux qu’il soit, conduit à l’inchangé, au conservatisme. Si l’amour de Jésus est premier, alors l’aventure continue, puisqu’il est là, bien présent, bien vivant.

Surtout, la question est, brut, celle de l’amour, [agapas me ?]. L’amour, rien d’autre. Laissons résonner en nous cette question.

Le mot employé pour la question est de la famille de l’[agapè], j’ai traduit par chérir. Simon répond avec un autre mot, [philoo sé], qui parle d’amitié. Simon répond un cran en-dessous de ce qui lui est demandé, comme s’il ne se sentait pas légitime, comme si l’expérience qu’il avait désormais de lui-même était un peu brouillée, indémélable. Il ne sait plus vraiment où il en est, il a perdu en tous cas son bel aplomb et sa belle assurance. Il fait l’impasse totale sur le plus et le moins, sur qui est plus aimé de Jésus ou de ses compagnons. Il remplace tout cela par un « toi tu sais », [su oïdas]. Mon cœur est un mystère pour moi, mais toi, tu peux le sonder. Tu me connais mieux que moi-même. Bel hommage ! Bel abandon…

« Il lui dit : mène paître mes agneaux » : réponse à cet abandon, le patron-pêcheur devient berger. Lui sont confiés les agneaux du maître, le plus petits du troupeau. Simon redevient un peu Pierre, mezzo voce. Il s’en est bien tiré, ouf ! Tout de même, cette question à brûle-pourpoint, et après manger… Simon a eu chaud autour du cou.

Mais ce n’est pas fini ! « Il lui dit de nouveau la deuxième fois : Simon de Jean, me chéris-tu ? » Horreur ! Voilà que les questions reviennent, et tout le malaise avec, les questions qu’on n’a pas envie d’aborder, le remue-ménage intérieur. Oups, cette fois il n’y a pas le « plus que ceux-là ». Aurait-il compris que je ne peux pas répondre à une telle question ? Que je ne sais pas ce que vaut mon amour ? Que je ne sais que trop mon inconstance et ma pauvreté ? Mais aussi, il s’est adapté à ce que j’ai dit, il me demande moins… C’est donc que je le déçois ? Que je ne suis décidément pas à la hauteur de ce qu’il voudrait ? Il me connaît : s’il me demande moins, c’est parce qu’il sait que je ne suis pas capable d’aimer autant qu’il l’a d’abord pensé ? Comment savoir où j’en suis avec lui ? Je vais répondre la même chose, il comprendra : « oui seigneur, toi tu sais que je t’aime. [philoo sé] »

« Il dit : sois berger de mes brebis. » Ça alors ! Il m’a demandé moins, et il me confie plus. Ce sont ses grands moutons qu’il me confie maintenant, et pas seulement pour les mener paître, mais il m’institue dans l’office de berger. Ce coup-ci, ce n’est pas une activité pour une fois, comme en passant : c’est une fonction à remplir habituellement ! J’ai l’impression que plus je suis confus sur ma relation à lui, sur mon amour et ma fidélité à son égard, plus il me fait confiance : c’est à n’y rien comprendre….

Et il y eut une troisième fois. Il y a des choses que le vieux Pierre ne devait plus supporter, comme on ne supporte plus certaines choses qui évoquent en vous un traumatisme insupportable. Parmi ces choses, la lueur du feu le soir, le chant du coq, et… le chiffre trois.

« Il lui dit la troisième fois : Simon de Jean, tu m’aimes [phileïs mé] ? Pierre fut attristé, parce que la troisième fois il lui disait ‘tu m’aimes’ » et non pas ’me chéris-tu’. C’est terrible ! En fait il s’adapte mécaniquement à mes réponses ! Je lui dis moins, il me demande moins ! Ah non, c’est une vraie torture : je sais, oh je sais que je ne suis pas à la hauteur pour ce qui est d’aimer. Mais l’insupportable, c’est qu’il me demande moins, l’insupportable c’est de voir baisser l’espérance. Je sais qu’aujourd’hui je ne l’aime pas comme il le mérite, mais j’ai besoin , oh oui j’ai besoin qu’il croie en moi ! J’ai besoin qu’il m’espère, qu’il m’attende un jour à la bonne hauteur, qu’il ne renonce pas, lui, à ce qu’un jour je puisse aimer comme il l’attend ! « Et il lui dit : Seigneur, tu sais tout, tu connais, toi que… je t’aime [philoo sé] ! »

Il lui dit : « Mènes paître mes brebis ». Maintenant tu peux, Pierre, être vraiment Pierre. Tu seras berger d’espérance, ton rôle n’est pas de conduire d’une main sûre vers des lieux que tu connais. Il est de mener ceux qui cherchent à aimer, toi qui sais que justement tu ne sais pas aimer. De les mener pas comme un maître qui sait, mais comme un qui apprend lui aussi. Et de te désapproprier sans cesse, car ils ne sont pas à toi ces hommes et ces femmes : ils sont à moi pour toujours. Moi seul j’ai payé pour eux, et pour toi aussi. « Toi, suis-moi ».

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