Paix à vous (dimanche 24 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pas moins de trois fois, dans ce texte, Jésus dit [éïrènè humîn], « Paix à vous« . C’est une belle insistance. Ce sont ses premiers mots dans notre texte, les premiers mots à l’adresse de ses disciples réunis -enfermés- tous ensemble. Dans son évangile, Jean pose que les premiers mots que prononce le ressuscité sont : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?« , à l’adresse de Marie Madeleine. Mais cet épisode achevé, le soir venu, à l’adresse des « disciples« , c’est bien « Paix à vous » qui revient, par deux fois : la première, sans autre ajout mais avec une simple exposition de soi, de ses mains, de son côté ; la deuxième, suivie d’un envoi et du don du souffle. Et huit jours plus tard, lorsque la même apparition se joue en présence des disciples augmentés de Thomas, les mêmes mots, « Paix à vous« .

Georges Rouault, Le Christ et cinq apôtres (1937), Metropolitan Museum of Arts, New-York.

Ce mot pourrait bien être d’abord, vu son usage, une traduction en grec de la salutation hébraïque traditionnelle [shalom], Shalom alekhem (שָׁלוֹם עֲלֵיכֶם ; lit. « la paix soit sur vous »). En hébreu, cette racine [shlm] porte l’idée d’entièreté, d’achèvement, d’être complet ou accompli, de bien-être aussi. Elle porte l’idée que les contraires, ou les termes opposés (la lumière et les ténèbres, le jour et la nuit, le ciel et la terre…), forment dans le [shlm] un tout achevé. Ainsi ce salut n’est pas neutre, il n’est pas un simple « coucou, ça va ?« , mais a une tout autre portée.

Et quelle peut bien être la portée de ce souhait, de ce salut, de Jésus ressuscité aux disciples ? De quels contraires l’harmonie est-elle désormais réalisée, maintenant qu’il est ressuscité ? On note que nous sommes maintenant le soir, alors qu’il est ressuscité de grand matin : voilà donc l’unité de la lumière et des ténèbres, qui ne sont plus opposées mais forment un tout harmonieux. On note que les disciples sont enfermés « à cause de la peur des Juifs » : voilà qu’il n’y a plus lutte entre les disciples et les chefs religieux. On voit qu’il y a un intérieur, où sont enfermés les disciples, et un extérieur : cela aussi est désormais en continuité et en harmonie. On voit qu’il était mort et qu’il est désormais vivant : cela même n’est plus une lutte et une opposition, mais la mort et la vie sont réunis dans un [shlm], ils font unité désormais. Et puis encore il y a le dieu et les hommes : le même souffle les unit maintenant, pour qu’il n’y ait plus lutte ou opposition (et s’éclaire le mot sur le pardon des péchés : oui, cet état d’harmonie des hommes avec dieu, réalisé dans sa racine par la résurrection du Christ, est fait pour s’étendre à tous).

Le ressuscité au milieu de nous, [éïs to méson], entre vraiment dans notre « milieu », il se fait le « milieu » de tout notre univers, il se tient en médiateur et en pont pour faire l’harmonie et l’unité de tout ce qui jusqu’à présent est à l’opposé ou semble irréconciliable. Les mots efficaces, performatifs, qu’il énonce sur nous, établissent une nouvelle réalité où tout compte, ou rien n’est rejeté, mais aussi où tout trouve place et s’articule et s’harmonise. La joie tourne sa place, mais aussi la tristesse. La maladie trouve sa place, mais aussi la santé. La réussite trouve sa place, mais aussi l’échec. Le savoir trouve sa place mais aussi l’ignorance. Etc.

Ce n’est pas tout. Ce mot, shalom, n’est pas mis par Jean en hébreu, ce qu’il n’hésite pourtant jamais à faire (tout en ajoutant une traduction), mais bien en grec : que veut donc dire ce mot en grec ? D’après Chantraine (Dictionnaire étymologique grec), ce mot désigne d’abord un état durable, intérieur ou extérieur. L'[éïrènè] est distincte de l’accord, qui peut n’être que temporaire, comme de la trève, qui est une sorte de parenthèse et de reprise de souffle entre deux états de guerre, entre deux « polémiques ». La [éïrènè] n’est pas pour commencer un terme à nuance juridique ou diplomatique (cela ne viendra que plus tard, dans un second temps). Un état durable, donc, aussi bien vis-à-vis de soi que vis-à-vis des autres.

Et là, c’est tout-à-fait intéressant, nous touchons à une nouvelle dimension de « réconciliation » ou d’harmonie, qui ne paraissait pas dans le shalom. Peut-être bien est-ce pour cela que Jean a résolu de mettre des mots en grec dans la bouche du ressuscité : car nous avons là aussi une harmonie entre un état intérieur et un état extérieur. La paix transmise par le ressuscité est aussi un état durable intérieur qui va gagner autour de soi, comme un état durable extérieur qui va nous envahir au plus profond. Mais c’est aussi l’harmonie entre soi et les autres. Il n’y a plus à opposer soi et les autres, il n’y a plus à opposer attention à soi et attention aux autres : cela aussi est réconcilié.

Il me semble que ces mots sont d’une actualité immense. Nous vivons au milieu de tant d’oppositions. Et là nous est dit que, dans l’inévidence de nos chemins, il y a place pour tout -y compris pour ce que d’autres choisissent à l’inverse de nous. Il y a un sens et une harmonie profonde dans le ressuscité aux tensions qui nous déchirent et nous divisent. Et aussi, il y a un effet sur nous des réconciliations vécues autour de nous, de la paix qui est dans notre environnement (c’est le moment d’aller se promener dans les champs ou les bois !!), mais il y a aussi un effet sur notre monde des harmonies que nous nous efforçons de fonder ou de construire en nous-mêmes. Bonne nouvelle que tout cela, chemin d’espérance.

Paix à vous !

D’autres commentaires du même texte : Ouverture (sur la première partie, l’apparition de Jésus) ; Se jeter en lui (sur la rencontre avec Thomas) ; Faire signe (sur la conclusion du passage et de l’évangile de Jean) ; Une issue au confinement ? (sur le texte en son ensemble) ; Voir et croire (sur deux notions en dialogue dans ce texte).

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