Dimanche 8 avril : se jeter en lui.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui, huit jours après Pâques, est le même tous les ans : tiré de l’évangile selon s. Jean, il rapporte en un seul récit l’apparition de Jésus ressuscité à ses disciples le soir même de Pâques et le don qu’il leur fait alors de l’Esprit saint (Jean situe ce don le soir même de Pâques, alors que Luc le situe cinquante jours plus tard : cela lui permet de faire ressortir le lien étroit de cet évènement avec la mort et la résurrection de Jésus); et Jean rapporte dans la continuité du même récit une seconde apparition de Jésus ressuscité à ses disciples huit jours plus tard, le personnage de Thomas, ou Didyme, faisant le lien entre ces deux moments, soit par son absence, soit au contraire par sa présence.

     Il se trouve que j’ai commenté la première partie de ce récit l’an passé (Dimanche 23 avril : ouverture.), je vais donc m’attacher plutôt à la seconde partie cette fois-ci. Je laisserai toutefois de côté les deux derniers versets, qui sont la première conclusion générale de tout l’évangile de Jean (le texte de cet évangile s’est vu rajouter un appendice, au bord de la mer de Galilée, avec le célèbre « Pierre, m’aimes-tu ? », doté d’une seconde conclusion). Je m’attacherai probablement à ces versets l’an prochain, si Dieu me prête vie…!

     Ainsi donc, venons-en à la deuxième partie de notre récit et au personnage emblématique de celle-ci, l’apôtre Thomas. « Thomas cependant, un d’entre les Douze, dit « Didyme », n’était pas parmi eux lorsque vint Jésus. » Après une première partie de récit montrant le rapport de Jésus ressuscité avec une communauté (celle des Douze), Jean donne, si l’on ose dire, un « coup de projecteur » sur le rapport personnel avec celui-ci, et par un moyen tout simple : un de la communauté était absent. La communauté dont il fait partie a bien été visitée par le Ressuscité et la relation avec lui, inaugurée. Mais toute la relation avec le Ressuscité ne se réduit pas à l’appartenance à la communauté, il faut aussi un relation personnelle à Jésus. On voit que pour Jean, les deux sont nécessaires : une relation médiate et une relation immédiate. Notons toutefois que Jean présente ces deux relations à Jésus dans l’ordre inverse dans lequel, probablement, nous les présenterions spontanément aujourd’hui : pour nous, la relation individuelle prime -et même parfois efface- la relation par d’autres, alors que pour Jean, la relation par d’autres -et singulièrement par la communauté croyante- est première. Cela dit, intéressons-nous donc maintenant à cette relation individuelle, et c’est la figure de Thomas qui va nous permettre de mieux comprendre cette seconde relation.

     Et qui est-il, ce Thomas ? Jean nous dit que son surnom était « Didyme » : [didumos] est un adjectif qui veut dire double, au sens où l’on fait une chose des deux mains par exemple (comme l’anglais both). C’est tout de même un bien curieux surnom ! Dans certains cas, le mot signifie jumeau : est-ce parce qu’il avait un jumeau, qu’il était lui-même le jumeau d’un autre ? C’est possible. En ce cas, il serait un symbole particulièrement fort de la fraternité. Sa première apparition dans l’évangile de Jean est tardive : alors que Jésus, à la mort de son ami Lazare, décide finalement de se rendre en Judée chez celui-ci malgré les recherches dont il est l’objet de la part des chefs, c’est Thomas qui s’écrie : »Allons nous aussi pour mourir avec lui ! » Il y a chez cet homme un bel élan, il veut suivre Jésus jusqu’au bout au prix de sa vie. Il est mentionné une deuxième fois lorsqu’après le lavement des pieds Jésus parle de s’en aller, c’est lui qui fait observer : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment saurions-nous le chemin ? » et obtient la célèbre réponse : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie. » On voit que le même élan n’a pas quitté Thomas, mais il a besoin d’indications, le langage de Jésus reste pour lui obscur -ce qui n’enlève rien, d’ailleurs, à l’attachement qu’il a pour lui ! Ce sont les deux seuls moments où Thomas intervient avant celui qui nous occupe à présent. Dans les deux cas, il a été question de la foi : Jésus s’est réjoui de n’avoir pas été là avant la mort de Lazare « afin que vous croyiez« , il annonce son départ en demandant « vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Thomas est à chaque fois le premier à intervenir : on peut dire que Jean fait de lui dans son écrit un personnage inaugural sur le chemin de la foi.

     Et que se passe-t-il donc alors pour Thomas ? « Les autres disciples lui disent donc : ‘nous avons vu le seigneur’. Le « avons vu » est un parfait : l’action est accomplie, achevée. C’est un fait entièrement accompli. Et celui qu’ils ont vu, ils le qualifient de [kurios], seigneur : c’est un mot qui a une connotation royale, parce qu’il suppose les pleins pouvoirs, et qui est bien souvent employé à cette époque pour désigner la divinité. Le message des autres, leur témoignage, n’est pas qu’un simple rapport de faits, c’est aussi une confession : celui que nous avons vu a désormais tous les pouvoirs. Comment va réagir l’individu plein d’élan à l’égard de Jésus, devant ce témoignage de la communauté ? « Mais lui leur dit : ‘Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous et ne lance pas mon doigt dans la marque des clous et ne lance pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » La réaction est aussi forte qu’on pouvait l’attendre du personnage, avec son côté suprême et violent. Pour lui trois faits futurs vont induire (ou non) un dernier fait futur : il croira.

     Je commencerai bien par ce dernier point : on fait souvent de Thomas l’emblème de l’incrédulité. Rien de plus étranger au message de Jean ! Son personnage ne manifeste à aucun moment qu’il refuse de croire : au contraire, il énonce les conditions de sa foi. Pour lui, croire veut dire : voir et lancer et son doigt et sa main. Pour le lecteur, il s’agit plutôt d’entendre ici les conditions de l’authenticité de la foi dans le Ressuscité : il n’y a pas de foi authentique à moins de… Du coup, il nous faut retourner vers le détail de ce qu’énonce le personnage de Thomas : il ne s’agit pas du délire irréalisable de quelqu’un qui met des conditions impossibles à une chose qu’il ne veut pas faire, il s’agit d’actes que chacun doit pouvoir faire, mutatis mutandis, pour accéder à une foi authentique. Deux verbes sont employés, [éïdô] et [ballô]. [éïdô], c’est voir (de ses yeux), observer, examiner, se représenter, se figurer en esprit. Le mot évoque tout un processus qui va du constat, approfondi,  avec ses propres yeux jusqu’à l’intériorisation conceptuelle: tout un processus de connaissance des sens à l’esprit. Il y a donc, dans l’acte de croire, une première action qui engage les sens dans un examen actif jusqu’à imprégner l’esprit. [ballô], c’est d’abord lancer, jeter, renverser, faire ou laisser tomber, rejeter, bannir ; c’est encore frapper (à distance) : le mot évoque cette fois une action qui part de soi vers l’autre et dont n’est pas absente une certaine violence -ou, en tous cas, un élan fort, comme on jette ses bras autour d’une personne que l’on a une immense joie à retrouver. Il y a, dans l’acte de foi, un engagement de soi qui inclut toute son énergie.

     Ces actes de la foi, le personnage de Jean veut les accomplir à l’égard du corps physique de Jésus, et avec son propre corps. On peut se demander : comment Thomas sait-il que le corps du Ressuscité porte toujours les marques de la Passion et de la mort ? Car le message des autres n’a pas compris cela. A moins que le « nous avons vu » (le même verbe, notons-le, que celui que Thomas veut assumer à titre individuel : le constat intériorisé de la communauté fonde le témoignage de celle-ci, mais ne suffit pas à l’individu qui veut croire, il doit précisément l’intérioriser personnellement), à moins donc que ce « vu » n’implique une description. Mais sur le fond, on peut penser aussi que ces marques de mort sont celles qui identifient, pour Thomas, celui qu’il était prêt à suivre précisément jusqu’à la mort. Et il vient aussi d’expérimenter cruellement que sa propre réalité n’était pas à la hauteur de ses espérances, qu’il n’avait pas été capable de faire ce qu’il prétendait.

     Quoiqu’il en soit, Thomas veut se déterminer par rapport aux marques. [tupos] est le mot écrit par Jean : il s’agit d’abord d’un coup, puis de la marque imprimée par un coup, l’empreinte, la trace de blessure, la trace de pas, l’empreinte de monnaie, le caractère gravé, le travail en relief, l’image ou la représentation. Il s’agit aussi plus généralement de la forme : la figure, le modelé, la forme d’expression, le type, l’esquisse, l’ébauche. Comme souvent, Jean est poète, il choisit des mots dont les significations forment entre elles des jeux de miroir et créent par là une profondeur de sens. Les clous ont laissé des marques, des blessures profondes et traversantes. Mais elles sont aussi image et représentation… du don de soi, sans doute. Thomas veut voir et toucher celui-qui-a-donné-sa-vie-pour-moi, et il veut le toucher précisément dans ce qui représente ce don de soi. Au point que le mouvement qu’il veut imprimer à son doigt est celui du clou lui-même, comme le suggère le verbe [ballô]. Non seulement le doigt, mais la main tout entière : Thomas veut l’enfoncer comme la lance, dans le [pléoura] (mot qui donne notre « pleurésie ») : la côte, le côté, le flanc. Le même qui a été ouvert après la mort de Jésus par le coup de grâce du soldat. Le mot qui désigne aussi cette partie d’Adam à partir de laquelle Yahvé a formé un nouvel être, faisant un homme et une femme. Croire, pour Thomas, c’est s’engager physiquement jusqu’à entrer physiquement dans celui auquel il croit, en qui il croit. Il croit, s’il croit dans, [éïs], « en entrant dans« . Croire, c’est entrer personnellement dans le corps même de celui-qui-a-donné-sa-vie-pour-moi. Ceci ouvre sur une nouvelle question : où trouverai-je ce corps, pour y entrer ? Jésus a donné plusieurs réponses : dans le pain eucharistié, dans sa parole, dans les « deux ou trois réunis en [son] nom », dans « les plus petits d’entre les miens »…

     Mais continuons notre lecture. « Et après huit jours, de nouveau ses disciples étaient  à l’intérieur et Thomas parmi eux. » La situation inverse de la précédente, si l’on peut dire : une chose n’a pas changé : ils sont toujours [ésô], à l’intérieur, ils ne sortent pas. « Advient Jésus les portes closes et il est en place au milieu et il dit : ‘paix à vous’. » Comme la première fois, pas plus les portes closes que le renfermement ne sont un obstacle pour le Ressuscité : il se-tient-dressé (le verbe [istèmi] : se tenir debout, se dresser, être érigé, demeurer, être à demeure). Le lieu ou demeure le Ressuscité, c’est là : il n’entre pas, en fait : il est là. Le temps de l’aoriste, employé ici, montre l’action dans son aspect intemporel, et dans son antériorité par rapport à l’autre action exprimée. Les disciples étaient à l’intérieur, c’est un état caractérisé par la durée. Mais Jésus se tient, avant (ou indépendamment) qu’ils ne soient venus à l’intérieur. L’insistance est même forte, [éïs to mésson], il surgit dans ce qui constitue leur intermédiaire, il est entre eux. S’il y a un « nous », un groupe, une communauté, c’est parce qu’il est là, c’est lui leur « milieu », autant leur milieu de vie que celui qui fait le lien entre eux. Il est source de paix.

   L'incrédulité de S. Thomas

     « Puis il dit à Thomas : ‘porte ton doigt ici (ou : de cette manière) et vois mes mains et porte ta main et jette dans mon côté, et ne devient pas non-croyant mais croyant. » Pour preuve que ce « au milieu de la communauté » est bien son lieu désormais, il a parfaitement entendu les mots précédents de Thomas. Thomas n’était pas avec les autres, mais lui, Jésus, y était. Et il reprend les deux mots employés par Thomas, ainsi que le but exprimé par celui-ci : tu as compris que croire exigeait ces actes ? Me voici, fais-les. Mais il ajoute un autre verbe, [férô] : c’est porter, comme on porte une charge, comme on porte quelqu’un, comme on porte avec soi, ou sur soi, ou en soi; c’est encore porter d’un lieu à un autre, transporter, conduire, déplacer, apporter, rapporter. L’invitation de Jésus implique une sorte de responsabilité. Notons aussi que l’impératif [féré], ici employé, a aussi le sens de Eh bien! ou Allons ! : On pourrait donc traduire encore plus fortement « Ton doigt ici ! et vois mes mains. Et ta main ! et enfonce-la dans mon côté… » Le doigt va servir à voir : comprenons qu’il s’agit d’un constat de tous les sens, comme on dit « on va bien voir ». Ces actes de la foi, Jésus les confirme, les prend à son compte.

     « Thomas répond et lui dit : ‘le seigneur de moi et le dieu de moi’. C’est une allégeance totale, la confession que celui-là a tout pouvoir sur moi-même, et qu’à lui revient toute ma puissance d’adoration. Traduire comme cela est un peu forcé, j’en demande bien pardon, mais il me semble que « mon« , aussi juste cela soit-il, entraîne immanquablement l’idée d’une possession, d’une prise pour soi. Tandis qu’ici, il s’agit plutôt d’une extase, d’un hommage total de soi et de toutes ses puissances. Et Jean met finalement dans la bouche de Jésus la conclusion de cet épisode : « Jésus lui dit : ‘Parce que tu m’as vu tu as cru ? Bienheureux ceux qui ne voyant pas croient tout de même. » Le témoignage de la communauté était celui du constat « nous avons vu« . Thomas a réclamé de voir lui-même. En effet, cela conduit à croire. Mais cette étape du « voir » peut être omise, Jésus déclare même heureux ou bienheureux ceux qui, sans cette étape, croient. Autrement dit, l’essentiel est dans l’élan de l’être concret (et même physique) vers le corps du Ressuscité. Croyant, nous dit Jean, est celui ou celle qui s’engage concrètement et physiquement dans le corps du Ressuscité, où qu’il se trouve, quelle que soit la manière dont il est principalement identifié. Bienheureux ceux qui entrent dans les pauvres par leurs blessures, bienheureux ceux qui entrent dans la communauté par ses blessures, dans la parole, dans le pain consacré, bienheureux… quand c’est par élan vers le Ressuscité.

4 commentaires sur « Dimanche 8 avril : se jeter en lui. »

  1. Bonjour Benoit,
    Merci beaucoup de tes explications sur cet épisode si célèbre de l’évangile. A chaque fois que je redécouvre ce passage je bénis St Thomas d’avoir eu cette réaction si humaine. Sans cette réaction Le Seigneur n’aurait pas dit : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu », cette phrase si fortifiante pour notre foi à nous les chrétiens des générations futures ! Cette phrase, c’est comme si le Seigneur s’adressait directement à chacun d’entre nous, elle me porte dans ma foi comme un cadeau personnel, comme une parole, une pensée que le Christ a eu à ce moment là pour moi personnellement, et pour toute l’humanité à venir, afin de me soutenir, et de la soutenir dans sa foi.

    J’ai également autre chose que je ressens par rapport à « Didyme » ! Je me dis : Quel est l’intérêt réel de cette précision au niveau évangélique ? Et je trouve finalement assez logique le raisonnement suivant :
    Si Thomas a un vrai frère jumeau et qu’ils se ressemblent comme 2 gouttes d’eau, n’est-il pas plus logique et rationnel, pour lui, de penser intuitivement que si les autres ont vu Jésus vivant en son absence (alors que tout le monde sait qu’il est mort sur La Croix quelques jours avant) c’est qu’il s’agit d’un sosie (ou même d’un frère jumeau du Christ, caché auparavant, qui se ferait passer pour lui, pourquoi-pas ? C’est en tout cas humainement plus envisageable que de ressusciter des morts) bref d’un imposteur qui se ferait passer pour le Christ ? Plutôt que de croire que le « vrai » Jésus est ressuscité ? Moi, si j’avais eu un jumeau et que j’avais vécu la situation de Thomas je pense que j’aurai immédiatement envisagé cette possibilité. Vu sous cet angle, sa réaction est donc tout à fait humaine et logique, le seul moyen d’être certain à 100% qu’il s’agit bien du Christ en personne c’est de toucher ses blessures (pas de les voir, de les toucher pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une hallucination ou d’un maquillage).
    En plus, ce qui me parait super important également, c’est que cette réaction de St Thomas, permet également de couper l’herbe sous le pied à toutes les théories, qui n’auraient pas manqué de germer, fomentées par les incrédules, le Sanhédrin, ou le pouvoir Romain, sur l’existense probable d’un sosie (ou d’un frère jumeau du Christ) pour décridibiliser la résurrection du Christ et le Christianisme naissant.
    En réduisant à néant cette hypothèse, la réaction de notre cher Didyme a joué, et continue donc de jouer, un rôle clef dans la diffusion de la véracité du message de la Bonne Nouvelle !

    N’hésite pas à me donner ton avis 😊

    Très bon dimanche et que le Seigneur vous bénisse toi et tous les tiens

    Jérôme

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