En temps de trouble (dimanche 22 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai tenté un commentaire de la plus grande partie du passage, la question posée par Jude et les deux premiers temps de la réponse de Jésus, dans le texte suivant : Parole donnée. Je voudrais cette fois-ci m’attacher au troisième temps de sa réponse, une fois énoncée sa deuxième promesse de l’esprit.

« Je laisse la paix s’étendre jusqu’à vous, ma paix je vous la donne. Non comme le monde donne, moi je vous [la] donne. » Il est de nouveau question de paix : rappelons-nous, nous avons abordé ce mot il y a peu, à propos d’un texte qui vient plus loin dans l’évangile de Jean, paix à vous, et nous en avions tiré d’une part une dimension de réconciliation entre les contraires ou les « contraposés », d’autre part une dimension d’unité de soi-même et d’harmonie entre soi et les autres.

Cette fois-ci, Jésus dit d’abord la paix, puis ma paix. La paix est sujet du verbe [aphièmi], celui-là même qui est si souvent traduit par « pardonner » : c’est l’idée de délier, de laisser aller, de laisser partir. Le mot vient du radical [iémi], envoyer, lancer, émettre, augmenté du préverbe [apo-] qui esquisse un mouvement depuis son point de départ. L’idée est vraiment que la paix n’est plus retenue quelque part, mais qu’elle est désormais déliée, qu’elle peut s’étendre, ou se propager. Mais d’où part-elle ? c’est le ma paix qui le montre nettement : elle part de Jésus. Les disciples, cela apparaît clairement dans le discours dont notre texte d’aujourd’hui fait partie, sont troublés par l’annonce que leur fait Jésus de son départ, de son arrestation imminente et de sa mort. rien ne se passe décidément comme ils avaient pu l’imaginer. Lui, qui pourtant leur annonce tout cela, qui pourtant est concerné au premier chef, lui cherche à les rassurer, à les apaiser. Et cette paix qui l’habite, voilà qu’elle est désormais « lâchée », les vannes qui la retenaient sont ouvertes, et elle s’étend à eux pour les envahir.

Et non seulement cela, mais cette paix leur est donnée. « Ma paix je vous la donne. » Ce verbe-là est redoublé immédiatement, « Non comme le monde donne, moi je vous [la] donne. » Et comment le « monde » donne-t-il la paix ? Ce que l’on observe d’abord, c’est que bien souvent la paix est précaire dans le monde : facilement est-elle remise en cause, facilement se révèle-t-elle aussi un jeu de dupe où un plus fort impose une situation à un plus faible : et la paix n’est plus alors que le temps qu’il faut pour préparer la revanche ou la vengeance. Trop souvent aussi la paix est-elle un masque, un apparence qui cache des révoltes recuites qui macèrent jusqu’à maturité. L’expression « laisser en paix », ou « fiche la paix », courante, exprime plutôt la fin d’un désagrément actif, d’une perturbation entretenue contre quelqu’un, qu’un concorde véritable, qu’une union des cœurs.

Si l’on s’en tient donc à ces contre-exemples, on en déduit que la paix qui émane de Jésus jusqu’à ses disciples est, elle, un don véritable et définitif, un don qui réaliser ce qu’il promet, un don qui va en effet harmoniser l’état intérieur avec la situation extérieure, un don qui va se réaliser dans la justice. Autrement dit, par suite du don de l’esprit « qui vous fera souvenir de tout ce que moi je vous ai dit« , les disciples en situation de grande perturbation vont voit remonter du fond d’eux-mêmes les mots et les gestes qui vont donner un autre point de vue sur la situation vécue.

Il nous est sans doute précieux d’entendre cela. La situation que nous vivons nous aussi peut être marquée par la crainte et l’angoisse : mais à nous aussi l’esprit est donné, en nous aussi il joue le rôle de mémoire, il active les paroles de Jésus -pour peu bien sûr que nous nous donnions la peine de « garder sa parole« , c’est-à-dire au minimum d’avoir avec elle des rapports entretenus !! Et dans ce qui nous angoisse, il nous est bon de nous ouvrir à cette paix souveraine qui s’étend de son cœur au nôtre : c’est un acte intérieur, un consentement, un « oui » à ce qui peut réaliser l’harmonie dans les évènements qui nous perturbent à cause des oppositions qu’ils créent dans notre vie.

C’est ce qu’il dit ensuite : « Votre cœur ne sera pas ébranlé, ni effrayé. » Dans le premier cas, il s’agit de l’ébranlement qui relève du tremblement de terre, ce qui secoue, ce qui fait perdre pied. Dans le second, il s’agit de la peur. Autrement dit, cette paix est efficace, que ce soit contre des causes objectives ou contre des causes subjectives, contre ce qui vient à nous de l’extérieur ou contre ce qui monte en nous de l’intérieur. Deux dimensions bien souvent mêlées, en réalité ; mais précisément, s’il n’était porté remède à la fois dans ces deux domaines ou dans ces deux directions, le remède serait inefficace.

Et voilà que lui-même rappelle une parole qu’il a dite, comme il a dit que ferait « l’autre paraclet », l’esprit. « Vous avez entendu ce que moi, je vous ai dit : je m’en vais, et je viens à vous. » Des mots qui, en période de trouble, sont proposés à notre attention, pour « garder sa parole » et en laisser affluer la paix. Je voudrais faire remarquer le sens du deuxième des verbes : [erkhomaï], je viens. C’est aller, venir, éventuellement marcher. Ce n’est pas revenir, comme traduit dans le texte du lectionnaire. Et c’est capital : si on lit « je m’en vais et je reviens« , on comprend fatalement le « et » comme voulant dire « puis, ensuite » : il y a une succession dans le temps. Ce n’est pas ce que dit Jean. il parle d’un double mouvement contemporain, simultané. « Je m’en vais » et, dans le même temps, simultanément, « je viens vers vous » ou encore « je viens pour vous« . L’absence même reçoit une autre interprétation : si j’échappe à vos mains, à vos yeux, à votre perception, c’est pour être plus proche de vous, c’est pour vous être plus intérieur. Voilà une magnifique source de paix.

Vous connaissez sûrement cette histoire de l’homme qui parle avec Jésus et qui regarde sa vie dans les traces qu’elle a laissé sur une plage. Et voilà qu’il lui semble qu’à certains moments il y a bien deux traces, mais qu’à d’autres il n’y en a qu’une seule. Et il lui apparaît que c’est précisément aux moments les plus difficiles de sa vie qu’il n’y a qu’une trace ! Il interroge : « comment cela se fait-il ? Où étais-tu justement quand j’avais besoin de toi ? -Pauvre ami, je te portais ! »

Et puis une dernière parole clôt l’épisode :  » « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le père, parce que le père est plus grand que moi. » Un appel à s’ouvrir. La peur, l’angoisse, les perturbations conduisent au repli sur soi. « Si vous m’aimiez… » : décentrez-vous ! Cessez de ne pensez qu’à ce qui vous arrive, pensez à qui vous aimez, prenez leur point de vue. Ce que vous vivez prend sens par votre amour, quand vous réalisez ce que d’autres vivent dans le même temps, et pas sans rapport avec ce qui vous arrive. C’est l’offrande et le consentement au bien auquel d’autres touchent qui nous fait entrer pleinement dans la paix.

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