Vivre ! (dimanche 8 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine dernière, mais pas tout-à-fait. Je m’explique.

J’ai moi-même la semaine passée arrêté mon commentaire avant la fin du passage qui nous était proposé : il était proposé de « digérer » ou d’assimiler la nourriture qui demeure en vie éternelle (ou qui construit la vie éternelle). Mais la foule enchaînait sur le thème des œuvres : que « faire » pour « œuvrer les œuvres du dieu » ? On saisit un décalage entre les interlocuteurs : ils ont entendu « œuvre« , cela rejoint quelque chose qu’on leur serine souvent. Mais ils restent à côté de la gratuité à laquelle décidément il n’est pas facile d’être introduit : si je traduis en termes d’aujourd’hui la question des interlocuteurs, on aurait quelque chose comme « Que peut-on faire pour le bon-dieu ? » Une grosse bonne volonté qui cache mal beaucoup de suffisance (comme si on pouvait faire quelque chose pour lui !!!) et aussi une approche qui reste celle du donnant-donnant. Pour couper court à cela, la réponse de Jésus était : « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . Le seul « agir » proportionné (on est passé du pluriel au singulier !), qui entre dans le registre de la gratuité, c’est le « croire« . Sans qu’on sache d’ailleurs s’il s’agit d’un génitif objectif ou subjectif, pardon je le redis autrement : sans qu’on sache si « l’œuvre du dieu » est l’œuvre que fait lui-même le dieu, ou bien si c’est l’œuvre que l’on fait à son intention. Croire, est-ce le seul « agir » que l’homme accomplisse pour accueillir la gratuité du dieu, ou est-ce encore un effet de la gratuité du dieu ?

A cet énoncé, les gens de la foule ont répondu en demandant un « signe » pour croire, un signe qui soit une « œuvre« . Ils le cherchaient au départ parce qu’ils avaient vu des signes, puis -et cela leur a été reproché- simplement parce qu’ils ont mangé du pain et ont été repus. Ils prennent pour exemple de signe la manne donnée au désert. Sous-entendu : le pain que tu nous as donné venait du jeune garçon, alors que la manne venait « du ciel« . Cela révèle un quiproquo : ils croient que le signe revendiqué par Jésus, c’est une chose, le pain lui-même, alors qu’en fait, ce signe consiste dans un agir, le fait de donner à manger à chacun à partir de si peu. Ils disent cela, sans ignorer pourtant que la manne apparaissait au sol avec la rosée, qu’elle surgissait du sol : c’était néanmoins le don du dieu. Et Jésus a revendiqué d’être lui-même le « pain » actuel, « celui qui descend du ciel et donne vie au monde« . C’est ici que s’arrêtait notre texte, au-delà de ce que j’en ai commenté.

Il va rajouter : « Mais je vous l’ai dit, vous avez vu, et vous ne croyez pas. » Cela invite à rapprocher cette affirmation du signe initial, celui des pains multipliés. Cela invite à lire de manière renouvelée ce signe : dans les pains, c’est la personne même de celui qui les multipliait qui est signifiée. C’est lui qui se donne à chacun de la part de son père, c’est lui qui se multiplie au sens où il entre en contact avec chacun et nourrit la vie de chacun, où il s’assimile à la vie de chacun. Car manger, c’est assimiler : et assimiler, c’est rendre semblable à soi, faire d’une chose une part de soi. La fleur assimile les éléments du sol qui l’entourent, aux sens où elle en fait la fleur. Le mouton assimile les fleurs qu’il mange au sens où il en fait du mouton. Et ce signe-là devrait entraîner le « croire », c’est-à-dire tout simplement l’accueil de ce don. Et il introduit un nouveau thème, celui de la résurrection « au dernier jour » : autrement dit, la vie qu’il donne en s’assimilant dans la vie de chacun est une vie indestructible, ou plutôt une vie qui vainc la mort. Voilà où nous en sommes en abordant le texte d’aujourd’hui.

Ce texte a déjà été commenté, on pourra s’y reporter grâce au lien suivant : Dimanche 12 août : le pain de la vie. Je voudrais cette fois l’envisager dans la perspective qui est maintenant la mienne depuis plusieurs semaines, à savoir celle de la gratuité. Car il m’a semblé que c’était bien cela avant tout la nouveauté visée par le signe des pains multipliés pour chacun.

Il faut remarquer pour commencer le changement d’interlocuteurs. Tout ce qui a été fait et dit précédemment s’adressait à « la foule« . Maintenant, ceux qui réagissent sont ceux que Jean appelle « Les Juifs » : c’est le nom qu’ils donnent aux responsables religieux. Sans doute, quand il écrit, la rupture est-elle marquée entre les tenants de « la Voie« , disciples de celui qu’ils appellent Christ, et ceux qui maintiennent l’approche traditionnelle. En les appelant « Les Juifs« , Jean veut montrer la racine de cette rupture du vivant de Jésus ; il donne aussi un nom aux autres, sans en revendiquer un pour lui-même et les autres disciples de Jésus. C’est une manière de revendiquer l’authenticité. Toujours est-il que le dialogue tourne maintenant à l’affrontement et, on le sent tout de suite, sur une question d’autorité.

Ceux-ci « murmurent« , « grondent sourdement » : le mot crée une atmosphère menaçante, indique que ces responsables sentent une menace, et font du coup peser une contre-menace. Leur problème est qu’il a affirmé être « descendu hors du ciel« , ce qui leur paraît en contradiction avec la connaissance qu’ils ont de son origine, de son père et de sa mère. Il revendique à leurs yeux de parler d’une manière nouvelle, d’annoncer des choses nouvelles, comme le dieu pourrait le faire de plein droit, en effet : il ne se situe pas comme eux, qui se réfèrent à ce qui est déjà reçu comme « parole du dieu », la répètent, cherchent à l’approfondir. La revendication de Jésus crée pour eux une insécurité. Ils préfèrent clairement s’appuyer sur ce qui est depuis longtemps tenu pour ce que le dieu dit -quitte à ne pas se demander comment cela se fait, ou comment cela est tenu pour tel-, plutôt qu’admettre une intervention ici et maintenant du même dieu. Que dieu donne, d’accord, en théorie du moins : mais justement, il a déjà tout donné, rien de neuf n’est à attendre. Vieux débat…

Pieter Aertsen, Christ chez Mathe et Marie (1552), Huile sur bois 60 x 101,5, Kunsthistorisches Museum, Vienne. Si le regard s’arrête à ce qui se mange, il ne voit qu’une nature morte. S’il plonge au-delà, il perçoit un dialogue animé et une vie partagée.

Jésus leur reproche ce grondement menaçant et ce murmure « entre eux« , c’est-à-dire qui n’entre pas en dialogue avec lui mais prétend le juger de loin et sans entrer en discussion avec lui. Et il insiste : « Personne ne peut venir vers moi, à moins que le père qui m’a envoyé ne le tire… » Si « croire » et « venir à lui » sont une seule et même chose, alors il y a une option claire dans la question que nous avions laissée en suspens à propos de la phrase « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . C’est bien le dieu, ici le père, qui agit dans ce « croire », c’est lui qui tire le croyant. Le dieu est dans la gratuité en offrant ce que lui seul peut donner, il l’est encore en donnant d’accueillir ce don.

Pourquoi être des deux côtés à la fois ? Peut-être parce que c’est tellement nouveau, tellement propre au dieu (et donc en dehors de l’univers de l’homme), qu’il doit aussi créer les conditions de l’accueil… Mais il me semble que cette explication fait aussi difficulté : elle laisse entendre qu’il y a étrangeté, que l’homme n’est pas fait pour le don du dieu. Mais « tirer » [hélkoo], ce peut être aussi comme tire un aimant, c’est-à-dire l’idée exactement contraire à celle de l’étrangeté. Le dévoilement du dieu, du don du dieu, est à ce point ce pour quoi l’homme est fait, ce dont il est attente, que cela tire l’homme, de manière presque irrésistible. Consentir au dieu, c’est alors la même chose que consentir à soi-même : l’acceptation des deux est simultanée, est une seule et même chose. Et si c’est un « père » qui attire ainsi comme un aimant, c’est que l’homme, même s’il l’ignore, est au fond un fils.

« …et moi je le relèverai au dernier jour. » Si ce don c’est de vivre, mais de vivre comme un fils du dieu, si c’est donc au sens fort partager avec ce dieu une vie commune, comme on est un seul sang avec ses parents, comme on a avec eux un patrimoine génétique, avec la vitalité qu’on tient d’eux, si c’est cela la vie « éternelle » ou « perpétuelle« , alors être tiré vers Jésus c’est être tiré vers la vie et la recevoir encore au-delà d’un dernier jour. Les jours peuvent avoir un terme, un jour peut être l’ultime, cette vie-là non. Il s’agit d’une vie qui est le propre du créateur des jours, qui l’anime déjà avant que « il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour« , et qui l’animera toujours quand il y aura un soir, il y aura un matin : dernier jour.

L’argumentaire qui suit est plutôt technique, il est à l’adresse justement de ces responsables qui pensent que seule l’écriture déjà actée est ce que dieu a dit, qu’il n’ajoutera plus rien, jamais. Pour Jésus, cette écriture même annonce autre chose : « Il est écrit dans les prophètes : et ils seront tous enseignés de dieu. Tout [homme] qui entend du père et apprend, vient vers moi. » Les prophètes, dans leur annonce d’une nouvelle initiative du dieu pour ne pas en rester à l’échec historique de l’alliance entre le dieu et les hommes, ont annoncé entre autres cette parole immédiate du dieu au cœur des hommes. Et c’est ce que revendique Jésus : la démarche de ceux qui viennent à lui est justement l’épiphanie d’une parole du dieu à leur cœur et d’une docilité à celle-ci. Cela se passe bien sûr dans l’invisible du cœur, « non que quelqu’un ait vu le père…« 

Mais ici, il dit une chose encore plus exorbitante : « …sinon celui étant auprès du père, celui-là a vu le père. » La chose ne sera pas relevée. Elle reviendra ailleurs dans l’évangile de Jean, et sera l’occasion de discussions très violentes.

Le discours continue : « Amen, amen, je vous dis : celui qui croit a la vie éternelle. Moi je suis le pain de la vie. Vos pères ont mangé dans le désert la manne, et ils sont morts. Celui-ci est le pain qui descend du ciel, afin que qui en mange ne meure pas. Je suis le pain, celui qui vit, celui qui descend du ciel : si quelqu’un mange de ce pain-ci, il vivra dans l’éternité, et le pain que je donnerai, moi, c’est ma chair en faveur (ou à la place) de la vie du monde. » Croire, c’est adopter cette attitude réceptive par laquelle la vie, celle dont vit le dieu lui-même, peut nous envahir. Et il se désigne comme « le pain de la vie« , expression qui nous ramène tout de suite au signe initial du pain multiplié : il est lui-même ce qui est reçu de l’un et redonné à chacun pour en vivre, et contre toute « logique » du « je te parle, tu me nourris ». Il est donné à chacun pour que chacun vive d’une vie qui, elle, n’a pas de limite. Et ce don ira jusqu’au don de sa « chair », c’est-à-dire jusqu’au don de soi dans sa dimension la plus matérielle et la plus historique qui soit. La gratuité est totale, au sens aussi où c’est soi tout entier qui est livré.

2 commentaires sur « Vivre ! (dimanche 8 août). »

  1. C’est très dense toute ta réflexion, et du coup j’ ai du mal à exprimer ce que je retiens d’ essentiel :
    l’Amour gratuit que Dieu nous offre rencontre notre liberté et on fait souvent la « sourde oreille  » à ce que cela implique comme réponse personnelle :désir de la rencontre qui amène aussi un engagement.
    Comment répondre a cet amour immense avec ce que l’on est ?
    Ne pas rester insensible au monde ,en prendre sa part de responsabilité..tels sont les mots qui me viennent en 1er.. mais il y aurait tant à dire!
    Mais pour moi c’ est d’abord essentiel de penser que cet Amour offert est sans condition , gratuit !
    Que pourrions nous du reste apporter à la hauteur de cet Amour la..sinon un désir d’ en vivre une tout petite parcelle avec nos moyens.Merci de nous faire réfléchir.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s