Se disposer pour la gratuité (dimanche 1er août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous poursuivons la lecture du chapitre VI de l’évangile de Jean, en ayant toutefois sauté un épisode raconté par tous les évangélistes en ce lieu, à savoir la marche de Jésus sur la mer. Gardons en tête, donc, qu’après avoir nourri les foules et les avoir introduit à un univers de gratuité, la foule a voulu se saisir de Jésus pour le faire roi, et que cela a eu pour effet de faire fuir celui-ci seul dans la montagne, et ses disciples sur la mer dans leur bateau. Et puis il y a eu cette rencontre nocturne où il a rejoint ces derniers sur la mer. Jean écrit d’ailleurs que Jésus, une fois qu’il les a rejoints, monte dans leur barque et que « aussitôt ils touchèrent là où ils se rendaient » : autrement dit, leur « terre », leur but, est Jésus lui-même. Eux, l’ont trouvé.

J’ai déjà fait un commentaire de ce passage, dimanche 5 août : révéler sa beauté. Je voudrais cette fois-ci poursuivre dans le sens que j’ai entamé dans les commentaires des deux semaines précédentes.

Et ce que je constate pour commencer, c’est que Jésus a disparu ! Pour la foule qui a voulu le faire roi, il n’est plus là, ni ses disciples non plus. La gratuité qu’il leur a ouverte, ils n’y sont pas rentrés en acceptant de lui ce que lui seul peut donner, et en donnant de leur côté ce qu’eux seuls peuvent donner. Ils ont voulu au contraire lui donner leur royauté, c’est-à-dire l’établir comme leur « messie » (je rappelle que l’attente d’un « messie » ou d’un « christ », c’est l’attente d’un descendant de David qui ait comme lui reçu l’onction divine mais qui cette fois règne définitivement au nom du dieu sur le peuple d’Israël, et plus largement sur la terre). Ils ont voulu se situer dans un donnant-donnant : à toi le pouvoir sur nous, à nous le pain que tu donneras à volonté. tout le monde devrait y trouver son compte. Sauf que les intentions du maître ne sont manifestement pas celles-là, et que cela l’a fait fuir.

Ils n’ont plus qu’à monter dans leurs « petits bateaux« , [ploïarione], qui n’ont pas la dimension du vrai bateau de pêche des Douze, et de se rendre à Capharnaüm « en cherchant Jésus« . C’est un retour à la case départ, autant du point de vue géographique que sur le plan spirituel. Chercher, toujours chercher. Augustin écrit quelque part : « Là où je te cherche, donne-moi de te trouver ; et là où je t’ai trouvé, donne-moi de te chercher encore. » C’est tout-à-fait ça. L’échange pouvoir-contre-pain avait tout de la situation installée, du statut : et cela empêcherait hors toute évolution, toute progression. Quand la gratuité, fondée sur le don spontané sans substitut possible, ait bouger sans cesse parce qu’elle appelle à son tour la gratuité chez l’autre. Ils sont obligés à une conversion, un renversement : il est « de l’autre côté« , ou « sur l’autre rive« , toujours ailleurs…

Leur question a quelque chose d’étrange : « Maître, quand es-tu advenu ici ? » On ne voit pas très bien ce que cette indication de temps pourrait changer pour eux : quelle est donc leur intention ? On sent pourtant qu’ils sont encore à chercher comment il a pu leur échapper, comment il a pu tromper leur vigilance enthousiaste. Ils s’étaient trouvé un leader selon leur cœur, il s pensaient n’avoir désormais plus à se poser de question ni à chercher quoi que ce soit, et ils se demandent encore à quel moment ils ont relâché leur attention pour laisser ainsi passer leur chance à tous. Capharnaüm, de nouveau, ce n’est pas le paradis : c’est le lieu où ils travaillent, où ils ont leurs engagements, leurs devoirs et leurs soucis aussi. Ce n’est pas le nouveau monde.

Je ne peux m’empêcher d’être sincèrement admiratif de la force avec laquelle il a échappé à leur enthousiasme. Peu d’êtres, en vérité, résisteraient aux acclamations qui feraient d’eux l’être providentiel. On a observé ces derniers temps une recrudescence des « personnalités providentielles », que ce soit dans le domaine politique ou dans le domaine religieux. Et cela se fait en même temps qu’une attente irréfléchie de beaucoup : attente d’une personne qui va tout changer, qui va tout arranger, etc. On constate trop souvent le désastre auquel cela conduit, dans un domaine comme dans l’autre : c’est la porte ouverte à tous les abus. Or je suis convaincu (mais ce n’est que mon avis) que c’est l’attente de beaucoup qui favorise l’émergence de ces personnalités abusives : et cela parce que le revers de cette attente, c’est bien souvent la démission par avance, le refus de s’engager soi-même pour ce qui est sa propre part, le refus de réfléchir, de faire son chemin de son côté. Quand un pouvoir est pris, c’est bien souvent qu’il est à prendre. Mais ici, Jésus refuse de rentrer dans cet espace vide qu’on lui abandonne. Lui veut des chercheurs, des actifs, des gens qui donnent : la gratuité est une exigence.

Il parle à la foule, mais il lui résiste. Croire en lui, ce sera accueillir dans sa totalité celui qui n’est pas comme on voudrait et qui ne fait pas comme on voudrait.

Sa réponse d’ailleurs ne le leur envoie pas dire : « Amen, amen, je vous dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de [mon] pain et avez été rassasiés. », et même littéralement « bourrés, engraissés« . Il y a un vrai recul dans cette foule, un vrai recul dans leur recherche. Au tout début de cet épisode, Jean indique que « une foule nombreuse le suivait parce qu’elle avait vu les signes qu’il faisait… » La foule voyait des actes, et les comprenait comme des signes, c’est-à-dire comme des faits qui ne trouvaient leur vraie signification qu’en référence à autre chose, des faits visibles et constatables qui renvoyaient à une réalité invisible digne d’être recherchée. Mais là, ils ont reculé, ils cherchent bien Jésus mais plus parce qu’ils sont à la recherche de l’invisible : ils sont à la recherche de la saturation. Ils veulent être « comblés ».

C’est une préoccupation là aussi très actuelle, être « comblé ». C’est pourtant celle que le dieu avait refusée à son peuple lorsqu’il le menait au désert : avec la manne quotidienne, il donnait le nécessaire à chaque jour, mais refusait le superflu. Ainsi maintenait-il son peuple en marche, en avancée, en recherche de la terre qu’il lui promettait. Le peuple, lui, se souvenait des nourritures de l’Egypte, et plus il avançait, plus la liste s’en allongeait. Il voulait s’arrêter, il voulait s’installer. Notre tendance toujours présente. Nous souhaitons de nous arrêter : marcher vers la terre nouvelle de la gratuité, du don librement consenti de ce que nous avons d’unique et d’irremplaçable, c’est très inconfortable. Pourtant, c’est ce que nous demandons quand nous disons : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Mesurons-nous toujours ce que nous demandons ? Récitations mécaniques, conscience diluée…. Nous demandons pourtant l’inconfort et la dépendance vis-à-vis de la gratuité du dieu qui se donne comme il l’entend et quand il l’entend. Nous consentons d’avance, par une telle demande, à l’indigence, au manque, à l’absence de superflu -superflu tel qu’un autre en juge !-.

Et il continue : « Travaillez non pour la nourriture qui se perd mais la nourriture qui demeure dans la vie éternelle, celle que le fils de l’homme vous donnera : c’est lui en effet que le père a marqué d’un signe, le dieu. » Il leur commande de travailler. Ils l’avaient bien senti, avec ce retour à Capharnaüm ! Ils seraient bien resté dans le petit « paradis » entrevu de l’autre côté. Oui mais en Eden, « Le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et le garde. » (Gn.2,15). Le rêve du « rien faire », l’illusion de la gratuité (au fond), ne construit personne. Le travail n’est pas forcément pénible (pour l’auteur de la Genèse, la pénibilité du travail est une des conséquences de la chute, un des faits inexplicables de la vie qui ne peuvent correspondre à l’intention divine originelle), mais il construit l’être humain. La gratuité, c’est aussi une œuvre : il faut avoir de quoi donner. Travailler, c’est se procurer ce dont on va pouvoir faire cadeau aux autres.

Il n’est plus question de pain, maintenant, mais de « nourriture« , de « mangeaille » pourrait-on traduire, si cela n’avait pris un tour un peu dépréciatif. Pour ce qui est d’être rassasié, ce sera le fruit du travail de chacun. Si c’est ce qu’ils veulent, qu’ils se tournent chacun vers soi-même. Chacun peut se nourrir, et le dieu ne se substitue à aucun. Il est trop unique pour cela. Le pain était un signe, seulement un signe. Celui de la gratuité, justement. Il ne faut pas le prendre pour ce qu’il n’est pas, pour ce qui comblerait (et boucherait par la même occasion). Et je comprends rétrospectivement que le fait de ramasser les pains qui restaient dans des corbeilles faisait partie du signe : rien ne doit se perdre, il ne s’agit pas d’une nourriture qui se perd. La matérialité du pain qui constitue le signe est telle qu’il pourrait se perdre, s’abîmer. Ainsi de la manne, qui ne pouvait être conservée d’un jour sur l’autre (sauf celui de la veille du sabbat, qui se gardait pour le lendemain !).

Mais ici je reste avec une énigme. L’injonction est de travailler « pour la nourriture qui demeure dans la vie éternelle, celle que le fils de l’homme vous donnera. » Comment donc peut-on se procurer à soi-même ce qu’un autre va vous donner ? Si je travaille pour une chose, je me la procure : je n’ai donc pas besoin qu’on me la donne. Et si celui qui donne veut me faire un don gratuit, il ne me donne que ce qu’il a d’unique et d’irremplaçable, ce que nul autre (et donc pas moi) ne peut ni se procurer, ni procurer à d’autres. Alors qu’elle est cette injonction étrange ?

J’entrevois une possibilité : le verbe « travailler » est ici employé avec l’accusatif, ce qui peut signifier « produire quelque chose » ou « façonner quelque chose » (sens qui font la difficulté), mais on trouve par exemple chez Aristote [ergadzesthaï thène trofène], littéralement « travailler la nourriture« , avec le sens évident de « digérer la nourriture« . C’est extrêmement proche de notre texte de Jean, où c’est le mot [broosis], « ce qui se mange » qui est employé en lieu et place de [trofè], « ce qui nourrit« . Et là, il n’y a plus contradiction : ce serait la suite du reproche. Vous ne me cherchez plus que parce que vous avez mangé du pain, au lieu de me chercher parce que vous avez vu un nouveau signe : mais n’ayez pas le souci de digérer ce qui vous empâte, cherchez plutôt à digérer ce quelle fils de l’homme vous donnera. Disposez-vous à cette assimilation où vous transformez ce qui vous sera donné gratuitement en quelque chose de vous-même. Autrement dit, exercez-vous à bien recevoir, à accueillir totalement le don qui vous sera fait. L’entrée dans l’univers de la gratuité, c’est d’abord de recevoir entièrement le don qui est fait. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il est fait mention du père : car c’est lui qui a la première initiative du don, qui est origine première du don. Et le fils n’est fils que parce qu’il se reçoit du père, avant même de lui donner à son tour quoi que ce soit.

Si je regarde vite la fin de ce texte d’aujourd’hui, je vois qu’il s’agit justement pour l’auditeur de recevoir par la foi la totalité de celui que le père a envoyé.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s