La gratuité, enfin (dimanche 25 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

La semaine dernière, c’est le maître lui-même qui, mis en contact direct avec la foule par l’effet de la mission de ses envoyés, prend soin de la foule ; et du même coup, il prend soin de ses envoyés en leur permettant de se reposer, de se refaire, en échappant à cette foule. En les envoyant, il leur avait interdit de prendre du pain : c’est la foule, ceux du moins parmi elle qui les écouteraient et les accueilleraient, qui devait se charger de leur en fournir. Elle a dû le faire, puisqu’ils ont survécu ! Mais au retour, la présence de la foule menace la vie des envoyés, qui n’ont plus le temps de manger : le maître les prend à part pour qu’ils se reposent et se restaurent, autrement dit il se charge lui-même de leur fournir le pain. Mais voilà que la foule les précède où ils se rendent, et Jésus se met à les instruire lui-même. Il devrait « logiquement » attendre d’eux le pain, selon la manière dont il a réparti les choses en envoyant les douze. Or c’est lui qui va aussi insister pour les nourrir ! Or il va néanmoins le faire à partir du pain qu’ils ont eux-mêmes apporté (mais pas pour nourrir d’autres).

Ce « fil » constitué par le pain ouvre des perspectives inattendues, dans l’évangile de Marc. Hélas, ce n’est pas le texte de Marc qui nous est donné pour le « miracle des pains » mais celui… de Jean. Adieu veau, vache, cochon, couvée… J’ai déjà commenté ce texte de Jean pour lui même : dimanche 29 juillet il y a trois ans. Je voudrais cette fois-ci suivre un peu le fil trouvé chez Marc, autant que le permet un texte d’un auteur différent et avec des intentions différentes. Pour me justifier, il se trouve tout de même que, pour ce qui est du récit lui-même, Jean et Marc ont de nombreux points communs : il en va bien autrement du long discours qui suivra chez Jean, et qui porte sa marque inconfusible.

Ainsi donc, Jean écrit : « Jésus, après avoir levé les yeux et considéré que la foule était venue nombreuse à lui, dit à l’adresse de Philippe : où achèterons-nous du pain de froment de sorte que ceux-ci mangent ? » Ce qui déclenche les choses, c’est un regard. Un regard particulier qui prend en considération le nombre : c’est justement parce que la foule est nombreuse qu’il veut les nourrir. Étrange renversement : quand il y a des personnes en nombre, soit on prévient avant (« chacun apporte quelque chose, on mettra en commun », par exemple), soit on prévoit de quoi restaurer. Dans tous les cas, il faut prévoir. Là, il y a comme un effet de surprise devant le nombre, mais qui provoque la réaction inverse : justement, il faut les nourrir, et spécialement parce qu’ils sont nombreux !

Il sait tout de suite comment il va s’y prendre : la question posée à Philippe est d’évidence. Mais elle peut être entendue en trois sens, avec l’adverbe interrogatif [pothéne] : « De quel lieu achèterons-nous… », ou bien « Par quel moyen achèterons-nous…. », ou bien encore « Pour quel motif achèterons-nous…. ». On voit que le trois sens sont possibles, où faire son marché, avec quel argent, pour quelle raison… Il me semble que le troisième sens convient le mieux, parce qu’il reste la question que le lecteur se pose ; mais cela n’exclut en rien les deux autres sens qui peuvent être plus pertinents dans le déroulement du récit.

La question reçoit une réponse négative de Philippe : « Deux cent deniers de pain ne leur suffiraient pas pour que chacun reçoive quelque chose de bref. » Philippe a répondu sur les moyens. Un denier, c’est un salaire journalier. Chacun peut évaluer ce qu’il gagne en deux cent jours, pour avoir une idée du calcul fait par Philippe : un SMIC net est aujourd’hui estimé à 55,25 €, deux cent journées font donc 11.050 €. La foule est si considérable qu’à son avis, cela permettrait tout juste à chacun un quignon ou un tranche, autant dire rien qui nourrisse ! Mais il apparaît que la question n’en était pas vraiment une : c’était plutôt une sorte de méditation. En regardant la foule, il se disait à haute voix : « N’est-ce pas qu’acheter du pain n’est pas la solution pour nourrir toute cette foule ? », il voyait autre chose, un autre moyen… Le texte le confirme : « lui-même savait bien ce qu’il avait envie de faire ».

La question qui reste, pour nous lecteurs ou auditeurs, c’est « Pour quel motif…? » Strictement sur la question posée, « Pour quel motif acheter du pain de froment de sorte que ceux-ci mangent ? », ce qui ressort est la gratuité. Pourquoi acheter, quand le don pur est possible ? Pourquoi entrer dans la logique de l’échange où nul ne rentre en dette avec quiconque, quand on peut entrer dans la logique de la gratuité où nul ne peut ni ne doit rembourser sa dette mais plutôt faire qu’on lui doive aussi sans pourvoir rembourser ? A cette logique obéit sans doute aussi la question plus large, « Pour quel motif nourrir cette foule », immense, alors qu’on pourrait attendre d’elle au contraire qu’elle nourrisse le prédicateur en échange de la parole qu’il lui a adressée ? Ce qui va se passer là est une inversion inattendue qui inaugure un rapport de gratuité.

Louis Cretey, La multiplication des Pains, Musée des Beaux-Arts, Lyon. Crépuscule ou aurore, un nouveau monde est en train de naître.

Qu’est-ce que c’est que la gratuité ? Pas facile…. Pour beaucoup, ce qui est gratuit est ce qui ne coûte rien. C’est une approche très égocentrique : car en vérité, si cela ne me coûte rien à moi, il ne faut pas me cacher que cela coûte par conséquent à quelqu’un d’autre ! Tout a un prix, même si tout n’est pas payé par tous. Alors qu’est-ce que la gratuité, si nous voulons prendre un peu de hauteur, avoir une vision plus large ? Une phrase de l’apôtre Paul me semble significative pour entrer dans cette grandeur : « N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel » (Rm.13,8). Il dit cela juste après avoir montré l’importance de payer ses impôts ! Il me semble que cette petite phrase fait voir que tout est remboursable, hormis l’amour. Sous ce registre-là, on est toujours en dette, pas moyen de s’en sortir !

Et pourquoi donc ? C’est, me semble-t-il, que ce que l’on reçoit de la personne qui nous aime est à ce point unique que rien ne saurait lui être comparé. Et donc, rien ne peut en constituer une monnaie. Je suis en dette pour toujours vis-à-vis de la personne qui m’aime, je ne saurais rien lui rendre qui soit l’équivalent de ce qu’elle me donne, à savoir rien moins qu’elle-même, ou quelque chose d’elle-même. Si je l’aime à mon tour, elle sera également en dette pour toujours à mon endroit, car ce que je lui donne, aussi faible, aussi maladroit, aussi hésitant cela soit-il, c’est moi ou quelque chose de moi. Et deux personnes ne sont pas substituables : elles ont un caractère unique qui fait presque de chacune une espèce à soi tout seul ! Alors voilà la gratuité : entrer dans ce régime de relation et d’échange où le don n’est substituable en rien, où le don est reçu avec conscience et reconnaissance comme une dette pour toujours, où le don reçu m’ouvre à mon tour à donner quelque chose d’unique et sans contrepartie possible. Cela coûte, de donner sans contrepartie : c’est évident. Mais ce régime peut s’étendre à volonté.

Il me semble que c’est cela qui se joue ici, dans ce regard de Jésus sur la foule et sa motivation à donner, justement parce qu’elle est nombreuse. Le calcul rapide de Philippe, celui que nous pouvons faire à notre tour pour l’actualiser, le fait ressortir immédiatement. Mais la suite aussi, à commencer par l’herbe bien verte à cet endroit : elle est offerte, elle est là pour qui la veut. Les cinq pains et les deux poissons sont offerts. Il les prend et rend grâce, c’est-à-dire qu’il met des mots sur la gratuité dont il est en tout premier l’objet, qu’il reconnaît sa dette sans contrepartie possible. Puis à son tour il donne, et les douze à leur tour donnent, et cette gratuité est si généreuse qu’il en reste plus que de raison pour chacun de ces intermédiaires… Et il leur échappe quand ils veulent le faire roi : ce qui serait une contrepartie, et aussi leur intérêt. Oui, la gratuité est vraiment un autre monde, ou plutôt ce monde autrement.

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