Dimanche 26 août : la chair n’est d’aucun secours !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Jésus a fini de parler à ceux qui l’interrogeaient, à la synagogue de Capharnaüm. C’est d’ailleurs maintenant que nous apprenons que c’était à la synagogue, Jean ne l’a jamais mentionné dans ce qui précède. Il a fini avec l’affirmation suivante : « Tel est le pain qui descend du ciel, non comme ont mangé les pères et ils sont morts : le mangeur de ce pain-ci vivra dans l’éternité. » Son dernier accent, celui sur lequel il conclut son propos, porte sur la vie dans l’éternité. C’est le but ultime qu’il poursuit, donner ou plutôt nourrir une vie qui n’a pas de fin, et le faire dès maintenant.

     Cependant, ce sont les disciples maintenant qui réagissent : « Nombre des entendants parmi ses disciples disaient : « dure est cette parole : qui peut l’entendre ? » C’est une réaction de surprise, mais aussi de réticence. Elle ne touche pas peu des disciples : [polloï], c’est beaucoup, et le grec ne l’emploie pas au sens de « quelques uns » mais bien pour indiquer un grand nombre —parfois même pour dire « tous ». Sa  parole, son discours, est apparu [sklèros] : dur au toucher, sec, âpre, raide, pénible, rébarbatif, sévère. Puisqu’il s’agit de manger et de boire, on pourrait traduire que son discours est « dur à avaler » ! Ils ont beau avoir « entendu » (c’est ainsi qu’ils sont désignés), ils demandent qui peut entendre un tel discours. Et peut-être pas seulement le discours : le prénom [aoutou] peut désigner le discours ou la parole qui vient d’être dite, [logos], mais peut aussi désigner celui qui les prononce… dont Jean nous a d’ailleurs dit dans son prologue qu’il était lui-même le Logos, la Parole. On comprend que les disciples, comme les adversaires dans l’échange à peine conclu, ont buté sur la même affirmation qu’il faut « manger » sa chair, « boire » son sang. Comme les adversaires, ils se bloquent sur le « comment ? ».

     Cela fait réfléchir à nouveau : décidément, on n’est pas une fois pour toutes disciple ou adversaire. Le disciple est celui qui « suit » Jésus, mais pas au sens physique (Marthe, Marie et Lazare restent chez eux, ils n’en sont pas moins des amis privilégiés de Jésus), il s’agit de le suivre dans ses pensées, de le suivre dans ses raisonnements, de le suivre dans ses indications. Et la fausse piste est toujours possible, non au sens d’une méprise, mais bien au sens d’un retrait, d’une réticence ou d’un refus (comme un cheval refuse l’obstacle). Il me semble avoir montré la semaine dernière que Jésus ignorait la question du comment, ce n’est pas la question : il reste sur le « quoi » et le « pourquoi ».

      Faute de rester sur cette piste et le suivre, les disciples se « scandalisent »,  c’est-à-dire qu’ils buttent sur une pierre qui est sur le chemin et tombent (c’est le sens de ce verbe). Or il y a plus difficile encore, et c’est quand ils verront « le fils de l’homme monter où il était pour commencer ». En effet, pour Jean, l’élévation ou la glorification de Jésus commencent sur la croix : c’est là et là seulement que Jésus commence de monter vers le père. Le « comment ? » sera ici un mystère bien plus épais, bien plus incompréhensible. Mais cela suggère aussi que le « être mangé » prend sens par le « être crucifié » : pour le disciple, consentir à l’un c’est consentir à l’autre.

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     Il a ensuite une réflexion centrale très étonnante au regard de tout ce qui précède : « L’esprit est ce-qui-crée-la-vie, la chair n’est utile en rien. » La chair et l’esprit sont ici posés en antithèse. A l’esprit, est affecté la qualité de [dzôopoioun] : [dzôè], c’est la vie, l’existence, le temps de la vie, le genre de vie, la vie dans sa dynamique, là où [bios] évoque la vie de manière plus générale, la vie basique, végétative. Que l’on veuille bien comparer la zoologie et la biologie, et l’on sentira la distinction. [poieuô], c’est faire, créer, ordonner, comme en poésie : pas faire à partir de rien (cela, c’est [ktidzô]) mais faire émerger du nouveau. Ainsi, l’esprit est ce qui a la faculté d’opérer de la nouveauté vitale, de conduire les mouvements et de libérer les dynamismes qui engendrent la nouveauté et sont la vie. Par contraste, la chair, [sarx],  [ouk ôféléï ouden]. [Ôféléô], c’est secourir, assister, aider. D’où aussi être utile. Ici, il y a une négation, [ouk] : la chair ne secoure pas, n’apporte pas d’assistance, n’aide pas. Plus encore, [ouden] : rien, en rien : la chair n’aide en rien, n’est d’aucun secours. Or la chair, c’est justement celle dont il a dit qu’il fallait la manger, que si on ne la mangeait pas, on n’aurait pas la vie, l’eternelle !  Voilà qu’elle n’est d’aucune utilité : comment résoudre une telle contradiction ?

     Mais le contexte est capital ici : les interlocuteurs, maintenant les disciples eux-mêmes, butent sur l’affirmation qu’il faut manger cette « chair ». Ils butent sur la question « comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » Fausse question : la chair n’est d’aucun secours , c’est l’esprit qui apporte la vie. Être disciple, ce n’est pas « manger la chair », ce n’est pas « consommer l’hostie », ce n’est pas se focaliser sur ce contact. « Ne me touche pas » dira Jésus à Marie-Madeleine qui cherche à le saisir. Être disciple, c’est se laisser à l’esprit. La « chair », c’est le lieu et l’organe de révélation et d’accessibilité de la Parole éternelle. Elle n’a de sens que parce qu’elle livre l’esprit : « Et soufflant sur eux [physiquement], il leur dit : recevez l’esprit… ». Le disciple est conduit par l’esprit, il cherche constamment l’esprit, il ne s’embarasse pas des fausses questions du « comment ? ». Mieux : il renonce à ces questions, dont la visée, au fond, est la maîtrise du processus. Il s’agit de consentir à être conduit, à être « agi » par un autre. « Dieu fait, l’homme est fait », dira s.Irénée.

     Ah ! Combien je voudrais que cette réorientation, cette mise en ordre de Jésus soit entendue jusque dans l’Eglise et parmi ceux qui se disent disicples. La chair n’aide en rien. Dans le contexte présent de scandales sexuels, apparaît une focalisation trop ancienne sur la chair, source hélas de bien des déviances. Pourquoi soupçonner la chair, quand elle n’est d’aucune utilité ? Pourquoi écarter des personnes à cause de ce qu’ils vivent dans leur chair (remariés, homosexuels,…) ? Pourquoi faire autant obstacle à la vie normale de la chair (célibat obligatoire…), et créer par contrecoup des déviances souterraines terribles ? Pourquoi prétendre maîtriser la chair en l’empêchant de vivre, et nourrir par contrecoup aussi puissamment ses appétits de puissance, de pouvoir ? Car on voit bien au contraire, dans la parole qui nous étonne aujourd’hui, que se laisser à l’esprit suppose une démaîtrise, un renoncement à contrôler en maîtrisant le « comment ? », en s’efforçant au contraire d’épouser au maximum le même « pour quoi », le même désir, la même intention. « Communier », c’est finalement s’unir au désir brûlant de Jésus d’unir et renouveler la vie de l’humanité entière : ce n’est pas se poser en juge ni en maître, mais s’ouvrir à la vie et à tous. Regardons un peu l’histoire de la « chair » de Jésus telle qu’elle apparaît dans les généalogies proposées par Matthieu ou par Luc, nous y verrons toutes les vicissitudes de la chair humaine : remariages, adultères, incestes même ! Ce n’est pas pour dire que tout est également bien, mais cela nous montre que, quelle que soit l’histoire de notre chair, elle est la chair de Jésus, et elle n’est pas un obstacle à l’esprit qui donne la vie. Si de telles réalités sont parties de l’histoire de la chair de Jésus, a fortiori faut-il accueillir les aspirations légitimes de la chair, et non en faire des motifs de rejet.

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