Dimanche 7 octobre : chercher la convergence des volontés.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui (en fait, les deux passages d’aujourd’hui) fait suite à celui de la semaine passée, moyennant un verset qui n’est pas reproduit. Marc constitue ainsi un ensemble portant plutôt sur la famille, et qui est le centre de la grande section de son évangile dans laquelle nous sommes. C’est justement le verset manquant qui nous donne le contexte, important parce que le Maître interrompt un instant son enseignement à l’égard des seuls disciples, voire des seuls Douze, pour s’adresser aux foules. « De là, il se lève, et vient dans les frontières de la Judée et au-delà du Jourdain. Des foules de nouveau font route vers lui et, comme d’habitude, de nouveau il les enseigne. » Jésus multiplie les incursions dans les zones frontières : il était à Capharnaüm, « à la maison« , mais il n’y reste pas. Et les foules se rassemblent (le verbe [sumporéouomaï] signifie aller ensemble, se réunir) précisément en allant vers lui, en le cherchant. La répétition ([paline], de nouveau) et l’habitude ([ôs éïôthéï], selon la coutume, comme de coutume) sont soulignées avec une certaine insistance : c’est désormais la manière de faire de Jésus, aller sur les, ou au-delà des, frontières et voir des foules marcher avec et autour de lui, et les enseigner (le même mot que celui employé pour les Douze ou les disciples). Jésus n’a pas de secrets, il n’y a pas de choses ou d’enseignements qu’il n’ait délivré qu’à certains. Précisément, cela les constituerait à part ou « au-dessus », et c’est ce qu’il ne veut pas.

     Dans cette foule cependant il n’y a pas de « tri », vient qui veut. Et des Pharisiens s’invitent : il faut dire qu’ils sont a priori sensibles à de nombreux aspect de l’enseignement de Jésus, et particulièrement à tout ce qui concerne l’intériorisation de la relation à Dieu , le rôle du cœur. « Et s’approchant (à leur tour, au milieu de cette foule qui marche) des Pharisiens l’interrogeaient, s’il est permis qu’un homme renvoie sa femme, le tentant. » La question pouvait être naïve, de bonne volonté, mais elle ne l’est pas, et Marc précise l’intention après qu’elle soit posée : [péïradzô], c’est tenter, mettre à l’épreuve, essayer. Pourquoi une telle question peut-elle constituer une mise à l’épreuve ? D’une part parce qu’il y a un débat à ce sujet, d’autre part sans doute à cause de tout l’enseignement sur la miséricorde que Jésus recommande à tous et qu’il paraît faire primer sur la stricte application de la loi.

     Il y a un débat : la loi permet en effet à une homme de renvoyer sa femme. [apoluô], c’est délier, détacher, libérer, congédier, renvoyer, affranchir : on voit que le mot évoque une relation contrainte pour une partie, dominante pour l’autre partie. Une relation qui n’est pas symétrique ou égalitaire. De fait, personne ne parle d’une femme qui pourrait (ou non) renvoyer son mari. Le débat porte sur la nécessité ou non d’un motif : pour les Pharisiens, il faut un motif grave, comme l’infidélité conjugale; pour d’autres comme les Sadducéens, n’importe quel motif peut-être invoqué (comme d’avoir brûlé les petits pois !) parce que le texte n’en parle pas. Dans un tel contexte, la manière de poser la question a quelque chose de sournois : « est-il permis…« . Les Pharisiens posent la question comme l’auraient fait leurs adversaires. Et de toutes façons, l’inviter à prendre parti c’est dresser contre lui ceux qui n’auront pas le même avis.

     La réponse est une autre question, ce qui n’est pas une façon d’éviter la première mais une pédagogie d’enseignement : « Que vous a commandé Moïse ? » Le verbe [éntellô] au moyen signifie bien ordonner quelque chose à quelqu’un. A cette époque, on pense que Moïse est l’auteur de ce qu’on appelle alors « la Loi », et qui consiste dans l’ensemble du Pentateuque. Le Maître invite à chercher dans tout cette ensemble. Les Pharisiens cependant découvrent leur référence, ils ne se réfèrent qu’à un seul passage : « Moïse a concédé d’écrire une lettre de renoncement, et de renvoyer. » Le verbe [épitrépô] signifie fondamentalement tourner vers et prend les sens de léguer, mais aussi remettre, confier, donner toute liberté de ou encore ordonner. Ce n’est pas le verbe utilisé par Jésus : les interlocuteurs voient les procédures juridiques, les possibilités offertes par la Loi. Ce qui révèle un propos ou un angle d’approche assez particulier : comment faire ce que je voudrais dans le cadre de la loi ? Il y a respect de la loi, mais fondamentalement recherche de sa propre volonté. Et dans ce sens, il faut une lettre d'[apostasion], mot qui est très juridique au neutre, et ne sert classiquement que pour l’action judiciaire contre un affranchi qui s’éloigne de son maître. Dans la bible en grec, le mot sert à propos du divorce.

    Cet angle d’approche n’est pas celui attendu : plutôt que « comment faire ce que je veux dans le cadre de la loi ? », on peut se demander « à quoi Dieu m’appelle-t-il ? » « C’est à cause de votre dureté de cœur que Moïse vous a écrit cette concession;« , la [sklèrokardias] est un mot transparent pour nous : il y a sclérose quand il y a dureté, rigidité, sécheresse d’un organe normalement souple. La dureté de la pierre que jettent ceux qui jugent les autres n’est rien à côté de la dureté de la pierre en laquelle s’est transformée le cœur. « en revanche, au commencement de la création, le dieu les fit mâle et femelle… » et de citer la Genèse : ce que l’homme quitte, ce n’est pas sa femme, mais son père et sa mère. Il est fait, créé, pour quitter les références à ses origines et se lancer dans la nouveauté et l’aventure d’un nouvel attachement, celui à une femme qui devient « sa » femme, attachement tel qu’ils seront les deux « allant dans » une chair unique, ce que la tradition juive a toujours compris d’abord comme désignant l’enfant. Le processus originel est celui d’une convergence, d’une union c’est-à-dire du rapprochement de deux êtres divers par l’origine. Voilà l’appel. La dureté du cœur, la sclérose, c’est d’en rester à sa propre volonté toute-puissante, plutôt que de chercher à faire converger sa volonté avec celle d’un autre -d’une autre, en l’occurence.

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     Pour aller au bout de ce que « l’actualité nuptiale » nous suggère, je ne crois pas qu’il y ait là non plus une « sclérose » du « mariage établi » : ce serait une nouvelle dureté. La défense à tout prix d’une situation établie, parce qu’elle serait de nature « religieuse », n’est qu’une nouvelle sclérose. Blaise Pascal écrivait : « On se fait une idole de la vérité même. » Le point central, à mon sens, c’est bien le détachement de la volonté d’une seul pour entrer dans le processus sauveur de l’ouverture à une autre volonté, de l’ouverture à une transcendance (ce qui n’est pas moi). Ce détachement qui nous sauve, parce qu’il nous sauve avant tout de nous même et de l’enfermement, du repli sur soi, peut aussi bien être l’ouverture à une nouvelle situation non calculée, non choisie. C’est le chemin de toutes les maturités humaines. Et c’est le chemin du progrès spirituel : je ne peux ni connaître ni accomplir ce que Dieu me demande aujourd’hui, si je ne suis pas prêt à renoncer à ce que je voulais, voire même à ce que lui-même me demandait hier. Ainsi, même dans des situations de crise, la question profonde reste de chercher une convergence de volonté, non de revenir à ma seule volonté. Convergence avec qui, avec quelle autre volonté : là est toute la question, à laquelle il n’est pas je crois de réponse toute faite et a priori. C’est l’objet d’une recherche constante. On dira trop vite « volonté de Dieu » : bien malin qui la connaît, en dehors des rares passages de l’évangile qui nous en disent quelque chose. « Tu aimeras… », la voilà la volonté de Dieu. Pour les modalités pratiques, le Père qu’il est nous les laisse entièrement à déterminer.

     Les disciples, de retour « à la maison », reviennent sur cet échange. Et il me semble que l’esprit de la réponse est bien celui que j’évoque : cette fois, c’est aussi bien la femme que l’homme qui pourrait « renvoyer », [apoluô]. On n’est définitivement plus dans le cadre de la Loi mosaïque. S’il y a repli sur soi de la volonté individuelle, on sombre.

     Un deuxième passage suit, sans autre lien avec le précédent que d’avoir un écho familial. Rappelons-nous toujours que Marc écrit à son époque pour des familles et des chefs de famille, qui sont l’ossature première de la communauté chrétienne des premiers temps. Cette fois, la situation est celle d’enfants, de petits enfants, qui s’approchent de lui. Les disciples tentent de les écarter, non qu’ils ne les aiment pas (ils en ont eux-mêmes !) mais par respect pour l’enseignement de Jésus : plus l’enseignement d’un rabbi est estimé, plus ses auditeurs doivent être éduqués et triés sur le volet. Mais Jésus les désigne au contraire comme ses meilleurs disciples : « …c’est à ceux-là qu’est le royaume de dieu.« . Le terrible d’aujourd’hui, c’est qu’on a tendance à écarter les enfants des disciples de Jésus… Que les actions de certains tendent à les éloigner définitivement de Jésus… tout de même, quelle insistance dans l’évangile ces derniers temps.

     Jésus tire de là une révélation : « Amen je vous dis : celui qui n’accueillera pas le royaume de dieu commun enfant, il n’y entrera pas. » Le « comme » peut être pris en un double sens : accueillir le royaume de Dieu comme on accueille un enfant, ou accueillir le royaume comme l’accueille un enfant. Je prends les deux sens comme valables  et complémentaires ! Notre attitude spontanée envers notre enfant nous enseigne comment accueillir le royaume, il y a en nous même un élan de référence. Les papas et les mamans peuvent revenir à leur cœur, revenir à la manière dont ils sont avec leurs enfants, pour adopter la même attitude (et l’enseigner) vis à vis du royaume. Mais aussi, l’accueil que réserve un enfant, avec tout ce qu’il a de confiance et d’abandon envers ceux dont il attend tout sans réserve, est une école.

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