chemin de gratuité et de gratitude : dimanche 24 février.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Profitons-en : pour une fois, ce texte fait immédiatement suite à celui de dimanche dernier ! Pas besoin donc de prendre un long temps pour le situer, et attaquons de suite la lecture.

     Rappelons-nous simplement le début de ce long discours de Jésus, et surtout sa mise en situation. Jésus, après avoir institué le groupe des « Douze », est descendu avec eux de la montagne. Face à lui, dans cette plaine, il y avait le nombre considérable de ses disciples, et une multitude bien plus vaste encore de gens, venus de tous horizons et même de par-delà les frontières. Ses premières paroles, en voyant ces gens, ont été à l’adresse des disciples, pour situer leur rôle de disciple non pas seulement vis-à-vis de lui-même, mais dans sa portée vis-à-vis de tous ces gens.

Mon modeste commentaire :

         Maintenant, Jésus s’adresse à ces fameux « gens » venus de tous horizons : « Mais à vous, je dis, vous qui écoutez… » Il est bon de se rappeler ce que Luc a dit d’eux (et qui a été … coupé au montage, dans le lectionnaire !) : ils sont venus d’abord l’entendre, et c’est le même verbe, [akouô], qui est repris ici, entendre, et par suite comprendre, apprendre, prêter l’oreille, écouter,  plus rarement obéir. C’est une attitude d’intérêt, de curiosité, encore indécise mais qui peut conduire loin. Mais il n’y a pas que cela, ils sont venus aussi chercher la guérison de leurs maladies, et être délivrés des « esprits impurs » qui les tourmentent. Et on cherche même à « toucher » Jésus, parce qu’une « force » sort de lui. Dans les mots précédents, adressés aux disciples, ils a présenté ces gens comme « ceux qui se cachent, les petits ou les pauvres« , comme « ceux qui ont faim« , comme « ceux qui pleurent« . Les mots de Jésus, on le devine sans peine, visent donc à répondre à cette quête, tiennent compte de leur état. Ces mots s’adressent à nous, dans la mesure où nous cherchons nous aussi des voies de guérison, dans la mesure où des pensées ou des « esprits » nous tourmentent, dans la mesure où quelque chose nous rabaisse, nous pousse à nous cacher, nous fait avoir « faim » de quelque chose d’autre, nous fait pleurer…

     Pour ce discours, Luc a rassemblé une mosaïque de dits. Les mots qui dominent dans ce premier ensemble de dits (il y aura un autre ensemble la semaine prochaine), sont aimer ([agapaô], six fois), faire ([poïéô], quatre fois tout seul) et en particulier faire du bien ([agathopoïéô], trois fois, à quoi on peut ajouter son équivalent [kalos poïéô] une fois), la joie ou la gratitude ([kharis] trois fois plus son contraire une fois). La tonalité en devient fort significative ! Disons donc pour commencer quelque chose de chacun de ces mots récurrents, puisqu’ils sont l’objet d’une insistance.

     [agapaô], c’est à la base, accueillir avec amitié et par extension c’est aimer au sens de chérir, ses enfants par exemple (aimer d’amour, comme on dit plaisamment en français, se dit plutôt [éraô]), ou encore préférer. C’est un mot qui, dans l’antiquité hellénophone, était un peu tombé en désuétude, au profit d'[éraô] et de [filéô], l’amour-passion et l’amour d’amitié. St Paul y a vu une aubaine pour dire une nouvelle manière d’aimer, propre au message chrétien, et Luc lui emboîte ici le pas, ayant passé avec Paul de nombreuses années –avant d’en venir à prendre un peu ses distances et notamment écrire son oeuvre en deux volumes. Cela veut dire qu’on peut approcher ce mot par son sens ancien, ci-avant précisé, mais aussi par la négative, comme ne voulant dire ni l’amour fait de désir et de passion, ni la seule amitié, mais une autre voie encore. La première chose que Jésus recommande pour guérir aussi bien que pour chasser les esprits qui hantent ou tourmentent, ce qu’il recommande à ceux qui cherchent à le toucher dans ce but, c’est d’aimer, d’un amour fort et désintéressé.

     [poiéô], c’est avant tout fabriquer, confectionner, l’idée d’un processus appliqué et concret qui aboutit à un résultat. Cela conduit à l’idée de créer, mais aussi d’être efficace, ou encore de composer ou de procurer. Le [kalos], beau, noble, achevé, convenable et l’ [agathos], de bonne qualité, accompli, bon, bienveillant, sont devenus presque équivalents à l’époque classique, souvent ramassés en une seule formule. Il y a donc aussi en ce début de discours l’idée de faire en pratique, d’agir avec une volonté efficace, de procurer ce qui convient, ce qui vaut effectivement. La deuxième chose que Jésus recommande donc à ceux qui désirent guérir, qui désirent être délivrés de ce qui les hante, à ceux qui cherchent à le toucher, c’est d’agir. L’amour dont il parle est un amour actif, qui réalise des choses, qui aboutit à des résultats. Il ne parle pas d’une vague bienveillance, il parle de se retrousser les manches et de persévérer jusqu’à obtention d’un résultat. Et ce qui est à réaliser, c’est du beau, du convenable, de la bonne qualité, ce qui fait du bien

     [kharis] enfin, c’est ce qui brille, ce qui réjouit, d’abord la grâce et le charme, mais aussi la joie et le plaisir, et encore la faveur, la bonne grâce ou la reconnaissance. Pour ceux qui cherchent la guérison, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui ont faim, pour les « sans place », il y a cet horizon ce trouver ce qui est plein de charme, ce qui cause joie et plaisir, ce qui fait entrer en faveur, ce qui mérite la reconnaissance ou fait qu’on est « reconnu ». Qui ne souscrirait à un tel programme ?

    La surprise, plus que cela même, vient de ceux qui sont donnés pour objet à cet investissement de soi : les [ékhthros], qu’on traduit un peu trop vite par « ennemi » : en fait, il s’agit d’un adjectif, qui peut avoir un sens passif ou actif. Le haï, le détesté, le odieux pour moi; ou bien celui qui haitqui est ennemi de.  Pour être guéri, pour être délivré de ce qui nous hante, il convient de développer un amour nouveau et actif, constructif, entreprenant, précisément en faveur de ceux que nous détestons, qui nous sont odieux. En général, on développe surtout le sens actif : ceux qui nous détestent. J’avoue que cela me donne un peu des boutons, d’autant que naît vite à partir de là une mentalité de « persécuté », de « victime », particulièrement confortable pour tout psycho-rigide parce qu’évitant la moindre remise en cause de soi-même. C’est nous faire la part un peu trop belle, trop facilement. Chacun dira qu’il ne hait personne. Et on se demande de ce fait comment il peut bien y avoir de la haine dans le monde, puisqu’on trouve tant de personnes détestées, mais personne (ou si peu) qui déteste !!! Peut-être la première invitation du Maître est-elle justement de faire la lumière sur soi-même, d’oser regarder son propre cœur. S’il a besoin de guérison, c’est bien parce qu’il est affecté, peut-être même infecté. S’il est hanté, préoccupé, oppressé, c’est peut-être parce qu’il prend une part active à une haine…

     C’est là une question très difficile, mais décisive. Comment découvrir s’il y a de la haine dans mon cœur ? Car je peux sincèrement croire en être exempt, ou croire qu’elle n’est pas « à ce point-là », qu’elle n’atteint pas ce degré-là. Comment savoir ? Il me semble que l’invitation à « faire », à être actif, est précisément le point révélateur. C’est en essayant d’agir avec détermination, engagement, en cherchant à obtenir un vrai résultat en faveur de tel ou tel, que je vais m’apercevoir que, oui, j’y parviens, ou au contraire que décidément, je n’arrive pas à m’y mettre, que quelque chose me retient quand il s’agit de cette personne. Que quelque chose en moi ne parvient pas à se mettre en œuvre en faveur de celui-là ou de celle-là. Et c’est un indice, une sonnette d’alarme. Le cœur humain est, comme dirait Thérèse d’Avila, un château aux mille demeures : je peux vis-à-vis de la même personne avoir un vrai amour et dans le même temps une répulsion ou une haine terrible. Mais c’est d’affronter cela qui peut seul me mettre sur le chemin de la guérison.

     Et puis, il est temps d’envisager aussi ceux qui nous haïssent, pas forcément entièrement (les mêmes divisions se retrouvent chez tous). Il me semble donc plus juste de traduire le début du texte : « Aimez ceux que vous haïssez, faites convenablement pour ceux qui ne vous aiment pas. » C’est assez balancé. Et cela rend mieux compte de ce qui se passe ensuite dans les petites scènes imagées : celui qui te frappe sur la joue, peut-être l’a-t-il fait par méchanceté, peut-être pas, en tous cas cela ne suscite pas d’emblée une réaction favorable dans mon cœur ! De même pour celui qui prend mon manteau : combien de batailles commencent comme cela à l’école : « C’est le mien ! -Oh, je me suis trompé, j’ai cru que c’était le mien ! -C’est pas vrai, voleur ! -Comment ça, voleur ? Attends un peu tu vas voir !… » et la suite, jusqu’à intervention de tiers. Qui saura jamais quelles étaient les véritables intentions de part et d’autre ? Les cœurs sont insondables. Mais ils ont besoin de guérison, à cause de tout ce qui les hante de méfiance, de peur, de solitude…

BIO-MARTIN LUTHER KING-MARCH ON WASHINGTON

     Je viens de décrire une scène scolaire hélas fréquente. Elle n’est pas pour autant sans importance. « Aimez ceux que vous haïssez, faites convenablement pour ceux qui ne vous aiment pas. » Une fois reconnu qu’il y a des personnes qui nous sont odieuses, nous n’en sommes qu’au début de la question. Car il peut y avoir des raisons tout-à-fait authentiques à cela. Est-il possible de ne pas haïr une personne qui a abusé de moi ? Qui a fait de moi le « petit » que je suis, celui qui compte pour rien et qui a envie de se cacher (c’est tout cela, le [ptookos]), qui pleure parfois en secret ou qui a envie de mourir ? Est-il possible de ne pas haïr une personne qui s’en est pris à ceux qui me sont plus chers que moi-même ? Je fais ici une remarque : notre texte ne parle pas de pardon. Ce n’est pas cela qui est demandé, ce n’est pas la voie indiquée. Pour guérir, pour être libéré de cette haine qui hante et emprisonne, qui « pourrit » la vie, il s’agit d’aimer mais par une troisième voie. Il ne s’agit pas de se rapprocher de cette personne et d’avoir contact avec elle; il ne s’agit pas non plus de s’en faire tant bien que mal un ami. Mais alors de quoi s’agit-il ?

     Dans tous les cas, nous sommes prévenus contre l’enfermement et le repli : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle joie est pour vous ? » La sécurité enferme dans des cercles de plus en plus restreints. Nous sommes invités, pour guérir, pour vivre vraiment et non comme des cœurs souffreteux, à vivre au grand vent, à quitter la sécurité du cercle et des réactions bien connues, déjà mesurées. A entrer dans la gratuité qui donne et livre sans se préoccuper du retour. A prendre le risque de la gratuité. C’est très coûteux, la gratuité, pour celui qui la fait : et c’est ce qu’oublie toujours celui qui en bénéficie. En vérité, il n’y a jamais rien de gratuit  : ce qui est gratuit pour moi, c’est parce qu’un autre l’a payé, ou en a payé le prix. Et peut-être justement ne peut-on entrer dans ce chemin de la gratuité faite que si l’on vit avec la reconnaissance au cœur. Pas de gratuité sans gratitude, le contenant que je suis ne donnera ce qu’il contient que s’il aspire l’air par une autre ouverture !

     Mais ce grand vent de la gratuité, c’est justement dans un cercle beaucoup plus large : que je ne reste pas non plus enfermé avec mon ennemi dans mon propre cœur ! Se retrouver avec d’autres, peut-être d’autres qui ont vécu des expériences douloureuses semblables  à la mienne ? Mais aussi et surtout donner à d’autres, s’engager dans des actions généreuses, des actions qui  mettent en œuvre mes facultés, mon inventivité, mes compétences, mes goûts.. En donnant ce que je suis, je vais être ce que je suis, je vais vivre, je vais grandir. Et je vais me déployer au grand vent de la gratuité, au contact d’un monde vaste et nouveau. Et dans cette gratuité, c’est bien moi qui vais m’enrichir le plus, « Seulement 1) aimez ceux qui vous sont odieux et 2) faites du bien et 3) donnez sans espérer, et votre récompense sera abondante…« 

     Et je vais ainsi être ré-engendré. « …et vous serez fils du très-haut, parce que lui est bienfaisant aux ingrats et aux méchants. » La gratuité fait renaître, elle libère. Et le secret : « Devenez en conséquence [oïktirmoon] comme votre père est quant à lui [oïktirmoon] ». Ce cheminement de gratuité, dans un agir pratique ouvert aux autres, forme par une relation génétique cette qualité qui guérit et qui délivre des esprits qui nous tourmentent. [oïktirmoon] vient de [oïktos], la lamentation, la pitié, la compassion. Est [oïktirmoon] celui qui est capable de pitié ou de compassion. La manière d’aimer celui qui m’est odieux, la troisième voie, c’est d’avoir pitié ou compassion de lui. Je peux, par le chemin indiqué, en venir à avoir pitié de sa misère. Ce n’est pas trouver « normal » ou « bien » ce qu’il a fait, pas du tout. Mais c’est le regarder aussi comme un être de misère, qui lui aussi besoin d’être sauvé…

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