Tous disciples, pas de maîtres : dimanche 3 mars.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le grand discours continue –et sera d’ailleurs interrompu avant sa fin dès dimanche prochain, carême oblige. Rappelons-nous que Luc l’a réparti en deux temps : dans un premier temps (les « béatitudes » de Luc), il est adressé aux disciples à cause des foules plus disparates; dans un deuxième temps, il est adressé aux foules elles-mêmes, venues pour entendre la parole, pour chercher la guérison ou la délivrance.

     Ce discours est en fait un maillage de paroles distinctes. Luc, on s’en souvient, a revendiqué dès les premières lignes de son ouvrage une « mise en récit » qui lui soit propre, et nous voyons maintenant l’écrivain à l’œuvre. Ce maillage n’est évidemment pas neutre, il fait naître dans le discours une sorte de logique interne, une progression, et révèle avec tout l’ensemble de l’œuvre le point de vue de Luc sur Jésus.

     La semaine dernière, nous avons eu le premier mot sur la guérison, à savoir le choix d’aimer, et j’ai essayé de dégager selon quel processus et dans quel but. J’ai coupablement laissé tombé une parole sur le jugement à proscrire : j’avais peur d’être trop long. Bon, cher lecteur, tu en seras quitte dans trois ans, quand reviendront les mêmes textes. Aujourd’hui, nous avons quatre paroles distinctes, que nous allons considérer distinctement, et tenter peut-être de saisir ce que veut dire leur mise bout à bout.

Mon modeste commentaire :

     La première parole est une « parabole », c’est-à-dire une fiction. Rappelons-nous le rôle de la fiction : il s’agit, par l’énoncé d’un récit inventé, d’une « histoire » délibérément fausse en quelque sorte, de permettre un pas de côté par rapport au quotidien, de permettre d’apercevoir des vérités qui nous sont trop proches pour que nous les voyions. Cette fiction est énoncée sous la forme d’une double question : « Est-ce que par hasard un aveugle peut guider un aveugle ? Tous deux à la fois n’entreront-il pas dans un trou ? » Le [mèèti], « est-ce que par hasard« , a tout de la question rhétorique : le but avoué est d’entraîner l’auditeur dans une réponse négative, d’autant plus convaincante pour lui qu’il a conclu lui-même.

    Le mot pour dire « aveugle » désigne bien au sens propre une personne frappée de cécité, il désigne aussi ce qui est sans ouverture, sans issue, fermé ou bouché (comme un mur aveugle ou une fenêtre aveugle). Il désigne aussi ce qu’on ne voit pas, à travers quoi on ne voit pas, ou encore ce qui est peu clair, indistinct, obscur ou caché. Autrement dit, aveugle au sens propre ou au sens figuré. Dans la première des deux questions, il s’agit de conduire sur la route, de guider, mais aussi de rendre accessible ou de frayer un chemin. Là encore, sens propre ou sens figuré. Qu’un aveugle guide un aveugle, est-ce totalement impossible ? Si c’est au sens propre, il me semble que c’est précisément ce que bien des gens cherchent à rendre possible, dans une attention renouvelée aux personnes en situation de handicap ! Mais au sens figuré, ce qui n’est pas clair peut-il rendre accessible ce qui n’est pas clair ? Non bien sûr, il faut porter de la lumière. Faute de quoi, tous deux à la fois se feront entrer dans un trou, encore plus obscur et où l’avancée devient impossible. Pas d’initiation (entrée dans un chemin) possible sans qu’une lumière soit apportée. Notons bien, « tous deux à la fois » : la responsabilité est partagée, prétendre guider quand on n’y connaît rien est certes voué à l’échec, mais autant que se laisser guider sans s’être assuré que le guide avait quelque lumière !

     Quelle actualité ! Il me semble que cela redit aux petits, à ceux qui ont faim, qui pleurent, à ceux qui sont venus chercher guérison et libération, que tous nous avons une lumière, au moins assez pour considérer à qui nous confions nos vies ou notre avancée. Nous ne sommes pas aveugles, mais nous pouvons faire les aveugles, refuser de regarder ou de voir ce que nous voyons. Il y a là aussi un chemin de guérison : oser se servir des lumières de notre intelligence, –qui est participation à l’intelligence divine, n’ayons pas peur de le redire. L’argument d’autorité conduit dans un trou, où l’on va de concert. Cela vaut pour toutes les sphères où nos vies sont engagées, que ce soit en matière familiale, sociale, politique ou religieuse.

Brueghel, aveugles

     La deuxième parole apparaît plutôt comme un énoncé de sagesse. « Il n’y a pas de disciple au-dessus du maître; une fois formé en revanche, chacun sera comme son maître. » On ne dépasse pas le maître. La vie dément pourtant cet énoncé : tous les maîtres ont eu des maîtres, et ceux dont on se souvient ont précisément dépassé leurs propres maîtres. Il y a pourtant, sans doute, dans le choix que Luc fait de mettre cette parole immédiatement à la suite de la précédente, une indication pour ceux qui veulent être –ou se prétendent être– disciples de Jésus. Quiconque voudrait en guider un autre se doit d’abord d’être lui-même disciple, de reconnaître qu’il n’est pas plus grand que le Maître, et en cela celui qui l’écoute ne doit pas être aveugle ou sourd. Que me dis-tu de Jésus ? Te mets-tu toi-même à son école ? Lui ressembles-tu ?

     Cette dernière question peut sembler exagérée, pourtant elle est, crois-je, le résultat du mot que j’ai essayé de traduire par « une fois formé » : il s’agit du participe passé passif du verbe [katardizdoo], qui signifie d’abord mettre en ordre, d’où arranger, équiper, former en un tout, préparer, diriger et aussi remettre en ordre ou en état, restaurer. Etymologiquement, il s’agit d’une mise en état qui vient d’au-dessus. Celui qui est « comme son maître« , il s’agit bel et bien d’une ressemblance, c’est parce qu’il a été l’objet d’une mise en ordre, d’une unification, d’une préparation qui lui vient d’au-dessus : ce qui suppose évidemment que l’intéressé a consenti d’abord, et que c’est désormais une chose acquise, à ce qu’un maître lui soit placé « au-dessus ». Celui donc qui prétend aider d’autres à devenir disciples ne peut le faire que comme un égal, comme quelqu’un qui cherche lui-même à devenir disciple : cela n’est sans doute pas achevé, et comment le serait-ce ? Mais ce qui compte, ce qui doit être achevé, c’est le consentement à ce qu’un autre soit Maître, un seul, le Christ. Qui lui-même ne veut qu’être fils, et non pas père, et vis-à-vis de nous frère, et non pas père.

     La troisième parole est célèbre, avec sa paille et sa poutre. Elle est cette fois-ci une interpellation directe, et Luc l’adresse peut-être justement à celui qui prétend « diriger » son frère, lui montrer comment être disciple, « arranger » sa vie en en retranchant ce qui n’est pas « conforme ». Le [karfôs], c’est d’abord tout corps sec provenant d’une écorce ou de rognure. En particulier, il peut s’agir d’un brin de paille, d’un fétu. C’est encore une petite planchette où l’on inscrivait un mot d’ordre. C’est enfin la baguette dont le préteur touchait les esclaves pour les affranchir. On voit qu’il s’agit de quelque chose de tout petit, de l’ordre du brin ou de l’écharde, mais l’arrière-plan qui évoque le mot d’ordre ou la mise en liberté n’est pas dénué d’intérêt : encore une fois, les mots n’ont pas qu’un sens exclusif, ils appellent avec eux un univers. La [dôkôs], elle, désigne une poutre, une solive ou la faîtage d’un toit : il s’agit d’une part de quelque chose de gros, d’autre part d’un matériau de construction, de quelque chose de structurel dans la maison, d’un des éléments qui la fait tenir debout.

     Ainsi donc, « Comment donc diriges-tu tes regards vers l’écharde qui est dans l’œil de ton frère, alors même que tu n’as pas à l’esprit la poutre de construction qui est dans ton propre œil ? Comment peux-tu dire ton frère : ‹ô frère, laisse que je pousse dehors l’écharde qui est dans ton œil›, tout en ne dirigeant pas toi-même tes regards sur la poutre de construction dans ton œil ? Hypocrite ! Pousse d’abord la poutre hors de ton œil, et alors tu regarderas d’un œil pénétrant pour pousser dehors l’écharde qui est dans l’œil de ton frère. » Diriger ses regards, c’est aussi au sens figuré avoir un regard bienveillant ou hostile. Il y a bien sûr beaucoup de jugement dans cette attitude. Mais on pressent aussi que ce qui est aperçu chez l’autre, le « petit défaut », est d’origine externe, extrinsèque : cela ne fait pas partie de lui. En revanche, chez soi-même, il y a défaut de construction, il y a un obstacle « structurel ». Si je voyais que ma vie est bancale, mal construite !

     Et si je méditais sur cette « poutre ». C’est la première recommandation, [katanôéoo] : se mettre dans l’esprit, comprendre, remarquer que, mais aussi observer, méditer, réfléchir, ou encore s’instruire de, apprendre, et enfin avoir sa connaissance. Cette polysémie du mot trace tout un itinéraire en fait : d’abord remarquer et avoir présent à l’esprit mes « défauts de construction ». Ce n’est déjà pas si simple, parce que je suis habitué à la manière dont je suis construit, dont je « fonctionne ». Ce que je fais, la manière dont je réagit, m’apparaît a priori « normale ». Je peux au minimum soupçonner autre chose, et certaines occasions ou rencontres me feront voir autrement. Puis je vais méditer ce que j’ai découvert : ce que cela fausse dans mon regard, mais aussi que… ce n’est pas possible de retirer cette poutre, de la rejeter, de « l’exorciser » (c’est le même verbe, [ékballoo], qui est généralement employé lorsque Jésus fait sortir un démon) : parce que ce serait alors toute la maison qui s’écroule. Mal construite, elle tient tout de même debout, bon an mal an. Et je vis avec. Et là, je vais apprendre de ma poutre : je vais apprendre qu’on peut vivre avec, qu’il n’y a peut-être pas tout urgence à expulser cet élément, ni chez moi ni chez l’autre. Je vais apprendre qu’un regard de compassion est avant tout nécessaire, et que l’autre et moi pourrions être des compagnons de misère. Que nous sommes deux mal-voyants, et qu’il nous faut un autre encore pour apporter la lumière et nous tracer un chemin. Décidément, Luc a mis bout à bout ces paroles distinctes pour former une insistance bien particulière : soyons tous disciples, à l’école du seul Maître; et que nul ne se croie, quelle que soit sa fonction dans la communauté des disciples, apte à diriger les autres dans leur chemin et leur recherche. L’écharde dans l’œil de l’autre, c’est peut-être tout simplement l’instrument de sa liberté, la fameuse baguette d’affranchissement.

     La quatrième parole enseigne un discernement. « Il n’est pas de bel arbre qui fasse un fruit pourri, pas plus qu’il n’est d’arbre pourri qui fasse un beau fruit : car chaque arbre se connaît à son propre fruit. Sur les épines en effet ne se ramassent pas les figues pas plus que sur les buissons de ronces le raisin ne se vendange… » On regarde le fruit, et par là on connaît l’arbre : parce que le fruit est l’efflorescence et le prolongement de l’arbre lui-même. La vie de l’un va à l’autre, et transmet ce qu’il est, et comment il est. L’arbre gâté et atteint ne peut pas donner des fruits en bon état, comme le bon arbre donnera les bons fruits. Plus encore, on va chercher les figues sur les figuiers et les raisins sur les vignes : il me semble qu’il y a là une discrète allusion à l’une des plus violentes paraboles anti-royalistes de l’Ecriture.

     Dans le livre des Juges (Jg.9,7 sq.), Jotham raconte que les arbres demandent un roi et s’adressent tour à tour à l’olivier, au figuier, à la vigne : aucun ne veut renoncer à ses fruits délicieux pour régner. C’est finalement le buisson d’épine qui va se proposer, et offrir son ombre pour le repos des autres (quelle offre !). On devine, par cette allusion et le fait que Luc mette cette parole à la suite des trois premières, qu’il est encore question d’un rapport de domination caché sous la vertueuse apparence d’aider à devenir disciple. Décidément se cachent des loups dans la bergerie, et c’est cet appétit de puissance et de pouvoir, exercé dans la régence de la vie des autres, qui en fait des loups. Pardon, j’introduis une nouvelle image, cela fait beaucoup !!

     La suite, l’actualisation : « L’homme bon, du trésor bon de son cœur, profère le bon, et le mauvais du mauvais profère le mauvais : car du trop-plein du cœur parle sa bouche. » C’est laisser entendre clairement que chacun doit puiser en lui ce qu’il faut pour avancer. Et aussi que les mots de celui qui est plein de l’appétit de pouvoir sont viciés, inutilisables, que c’est aussi pour cela qu’il parle autant. Il est vrai que la parole humaine a cette faculté spécifique de nommer l’absent : c’est sa marque. Quand l’enfant ressent l’urgence de désigner ce qui n’est pas là, il se met à parler. Mais il faut garder cela en tête : les mots sont parfois d’habiles substituts à l’agir. Le vrai disciple agit pour changer, pour conduire sa vie, pour se soumettre toujours un peu plus au seul Maître. C’est son souci, sa préoccupation. Il le fait sans discourir, parce qu’il sait aussi que ce n’est jamais achevé. Méfions-nous des mots, des discours d’autant plus fermes et frappants qu’ils ne sont suivis, encore moins précédés, d’aucun acte.

     Décidément, il me semble que l’actualité de ce discours proposé par Luc est très forte : la communauté des croyants est secouée de fond en comble par les comportements de ceux qui les dirigent. Je ne parle même pas des criminels : je parle de ceux qui devraient réagir, puisqu’ils héritent de la responsabilité de la communauté. Ils ne voient plus comment faire : ce serait leur chance, et la nôtre, s’ils le reconnaissaient, si tous les disciples cherchaient ensemble, à égalité de « mal-voyants », les solutions. Mais prétendant voir, se payant de mots plus forts et vigoureux les uns que les autres, confortés par tous ceux qui veulent leur faire toujours une confiance aveugle et par là également responsables, tous ceux-là s’enfoncent dans un trou. Les disciple sait pourtant qu’il a pour lui la lumière de son intelligence : il portera les yeux sur ceux qui l’accompagnent, verra si eux aussi cherchent avant tout à être disciples, et le fruit de leur vie. Il fera route avec ceux-là sur le chemin de sa guérison et de sa consolation.

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