De quoi avons-nous faim ? : dimanche 10 mars.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Carême oblige, notre lecture plus ou moins continue de l’évangile de Luc se trouve interrompue. Le choix d’évangiles que nous aurons durant les semaines qui viennent obéit à une autre logique que la lecture continue, celle d’une progression thématique pendant une période donnée : il s’agit de nous préparer à la célébration de la résurrection. Il me semble que la thématique de cette année est liée à la miséricorde. Il va s’agir pour nous de mieux la comprendre, et surtout de la recevoir de Jésus seul pour la vivre à notre tour telle qu’il nous l’a donnée. Car le mot en soi fait plutôt l’unanimité, mais il se prête de ce fait à la manipulation : qui fera sous ce mot passer ses propres conceptions a bien des chances d’entraîner l’adhésion. Après tout, Torquemada estimait que brûler les corps était une miséricorde, puisque cela (à son avis) délivrait l’âme. Mettons-nous donc résolument à l’école du seul Jésus en écoutant son évangile, et tâchons d’apprendre ce qu’est la miséricorde.

     L’épisode donné aujourd’hui nous ramène pour commencer dans la partie inaugurale de l’évangile de Luc, centrée sur le baptême de Jésus et où se fait le passage de témoin entre Jean-Baptiste et lui. Jésus va au désert, et cela fait écho au lieu où Jean-Baptiste a lui-même commencé.

Mon modeste commentaire :

     Luc énonce lui-même, comme en un titre, ce qui fait l’objet de cet épisode : « Jésus donc,  plein d’esprit saint retourne depuis le Jourdain et est conduit dans l’esprit dans le désert quarante jours éprouvé par le diable. » L’esprit saint est descendu, tombé, sur lui après son baptême au Jourdain. Le souffle. Un souffleur, au théâtre, c’est celui grâce auquel l’acteur tient son rôle jusqu’au bout et sans erreur. En sport, c’est le souffle qui permet à l’athlète de réaliser sa performance. Ce souffle-là est « saint« , il appartient au divin. En hébreu, est [kadosh] (saint) ce qui est séparé, à part, ce qui ne fait nombre avec rien. Dieu seul est saint. Car le dieu est trop unique pour faire nombre avec quoi que ce soit, même un nom propre ne lui convient pas puisque le nom propre est ce qui permet de désigner de manière distincte un être au milieu de son espèce : il n’y a pas d’espèce divine.

     Jésus donc est rempli, envahi, de ce souffle qui va lui permettre cette action unique qui commence, cette performance sans comparaison. Et cette action commence par un retour. [hupostréfoo], employé de manière intransitive, c’est se retourner, revenir sur ses pas, revenir à des goûts ou des sentiments d’autrefois, retourner. Ce mot n’est pas anodin, et Luc le réutilise à peine plus loin pour le début du ministère en Galilée (v.14). J’y vois l’allusion à un point d’inflexion, au sommet d’une parabole mathématique : en commençant cette partie de sa vie, Jésus commence son retour, il retourne à son père. Notre retour en lui commence là aussi. Et il est conduit, guidé, mené, poussé à la fois dans le souffle et dans le désert. C’est la même préposition [én], dans,  qui est utilisé pour les deux mots, créant un effet d’équivalence ou d’interchangeabilité. Le souffle, âme du désert, le désert lieu du souffle. Quand il n’y a plus rien, on sent le souffle, on reprend souffle. Quand le souffle s’exerce, il ne laisse rien, évacue tout.

     « Quarante jours« , le temps pour le prophète Elie (rappelons-nous que la thématique du prophète est capitale chez Luc) de retourner à l’Horeb (1R.19,8), à travers le désert, sur les lieux de la Rencontre primordiale et de l’alliance. Le temps aussi passé par Moïse, le premier, le plus grand prophète, sur la montagne pour recevoir les Tables de pierre (Ex.24,18) : lui aussi, après la conclusion de l’alliance, y retourne.

     Le retour vers ce dieu qui s’est déclaré son père (« Tu es mon fils, le chéri, en qui j’ai ma joie« ) se fait néanmoins avec une dimension de combat : « …éprouvé par le diable. » [péïraoo], c’est tenter, faire l’essai de : ici, au sens passif. Un autre fait des essais, des expériences, sur Jésus. Qui donc ? [ho diabolos], celui qui désunit ou le calomniateur. La [diabolèè], c’est la division (l’inimitié, la répugnance), c’est aussi l’accusation (fondée, mais aussi la calomnie). Etonnement ! Sommes-nous dans le désert, ou bien y a-t-il quelqu’un d’autre ? Oui, il y a bien quelqu’un dans le désert, mais pas quelqu’un d’autre : il y a celui qui s’y trouve. Et celui-là, dans l’absence de tout mais aussi dans le souffle qui le fait retourner, celui-là éprouve sa propre (éventuelle) division et doit faire face, dans ses choix mêmes, à ses répugnances ou aux inimitiés qu’il risque de rencontrer ou de susciter. Il éprouve les (éventuelles) accusations de sa conscience, fondées ou fausses –mais qui n’en sont ni plus ni moins puissantes. Il y a quelque naïveté à faire toujours du « diable » quelqu’un d’autre : c’est trop facile. C’est rejeter hors de soi un combat qui doit être mené en soi, un affrontement avec soi-même. Et cela peut être aussi rejeter hors de soi une responsabilité qu’on ne veut pas assumer. Or nous sommes bien notre plus terrible adversaire, de par nos propres divisions et irrésolutions, de par aussi les failles terribles qui sont en nous et qui nous appellent comme un gouffre.

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     On comprend bien, du coup, pourquoi Luc, comme Marc et  Matthieu, a placé cet épisode au début de la vie publique de Jésus : c’est que dès le début, mais aussi jusqu’à la fin, il aura à s’affronter lui-même au milieu des autres. Ces « tentations » ne seront pas achevées, terminées, balayées une fois pour toutes à la fin de l’épisode. Elle sont aussi une grille de lecture pour la mission tout entière de Jésus, une grille de lecture de ses combats terribles et profonds. Et de même pour nous, si nous voulons nous aussi retourner. Dans les choix que nous faisons, pour qu’ils soient résolus, nous faisons toujours face aux mêmes répugnances, aux mêmes envies de changer de nouveau d’avis, car ce que nous n’aimons pas, nous ne l’aimons pas, et décider quelque chose ne change rien à l’affaire. Nous faisons face aux mêmes failles, et tout au long de nos avancées, le funambule que nous sommes entend le même appel du gouffre : « Tu es fou, tu n’y arriveras pas, reviens à terre… D’ailleurs, tu sais bien qu’avec tel manque dans ta vie, tu ne peux pas décider cela ni le réaliser… » Lisons donc chacune de ces « tentations » comme une dimension de combat intérieur de Jésus, et de nous avec lui. Il y en a trois, avec à chaque fois le même schéma : une mise en situation, une possibilité, une parole de Jésus.

     Un mot sur le premier affrontement. D’abord une situation : « Et il ne mange rien dans ces jours particuliers et sur le point d’arriver à terme il a faim. » Les fameux quarante jours sont quasiment accomplis, le participe futur de [suntéléstéoo] signifie littéralement « destinés à s’accomplir« . Il avait le projet de passer quarante jours au désert sans rien manger (comme les deux grands prophètes), et en arrivant au bout de ce délai, il a faim. Rien que de très normal : j’avoue qu’en ce qui me concerne, s’eût été bien avant de toucher au terme ! Mais on voit se dessiner l’occasion d’un affrontement avec soi : aller au bout de ce projet, ou changer de projet –car est-ce bien l’essentiel du projet ?

     Le texte continue : « Or celui-qui-désunit-et-accuse lui dit : si c’est du dieu que tu es fils, dis à cette pierre qu’elle devienne pain. » On voit que l’affrontement n’advient pas sur le fait d’avoir faim, de manger ou pas. C’est plus subtil, c’est sur la manière. Luc écrit mot-à-mot : « si fils tu es du dieu… » La pensée qui germe dans l’esprit du jeûneur sépare le fait d’être fils et le fait que ce soit du dieu. Je suis fils, c’est acquis. Mais tout de même, c’est du dieu que je suis fils. J’ai sa puissance. Je peux fort bien faire advenir du pain à partir de cette pierre. Jean-Baptiste d’ailleurs ne disait-il pas aux Pharisiens qui l’écoutaient : « Ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : nous avons pour père Abraham. Car je vous dis que Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham. » (Mt.3,9). Et Luc rapporte qu’au moment de l’entrée triomphale à Jérusalem, lorsque les Pharisiens demandent à Jésus de faire taire ses disciples, il leur répondra : « Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront. » (Lc.19,40).

     Le débat intérieur est donc puissant, il porte sur rien moins que l’emploi de la puissance que Jésus a à sa disposition dans son retour vers le dieu, retour dans lequel il veut entraîner tout le peuple de dieu et par lui le monde. Cette puissance ne peut-elle être employée pour sa propre utilité ? En particulier quand il est tout seul !… Cette puissance ne pourra-t-elle être employée pour satisfaire des besoins « de base » de tout un peuple ? Multiplier les pains pour tout un peuple… Ne sera-ce pas un signe fort pour attirer à sa suite ? La faim n’est-elle pas éprouvée par tout un chacun, n’est-elle pas un des besoins les plus criants, les plus fondamentaux de l’humanité entière ? La combler, secourir les corps, n’est-il pas le meilleur moyen de manifester que le dieu vient au secours de son peuple ? Mais employer ainsi la puissance du dieu, n’est-ce pas compromettre l’essentiel, le cœur même de la mission ?…

     « Tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelles les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n’y a et il n’y a jamais rien eu de plus intolérable pour l’homme et la société ! Tu vois ces pierres dans ce désert aride ? Change-les en pains, et l’humanité accourra sur tes pas, tel qu’un troupeau docile et reconnaissant, tremblant pourtant que ta main se retire et qu’ils n’aient plus de pain. » (F. DOSTOÏEVSKI, Les Frères Karamazov, Livre V, chapitre 5 – traduction H. Mongault, © Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1952, p.273). Voilà l’enjeu. Le pain est nécessaire, mais est-il ce qu’il y a de plus nécessaire ? Pour remettre le peuple et l’humanité vers le dieu, quel est le levier le plus fondamental, le plus essentiel, le plus profond ?

     « Et Jésus répond à son endroit : il est écrit que pas pour le seul pain ne vivra l’homme. » C’est une citation : ce qui tranche, c’est une référence aux Ecritures, précisément au Deutéronome (8,3) Ce qui compte, c’est la vie de l’homme, c’est de faire de lui un vivant, de le faire vraiment vivre. Or le dieu, celui dont je pourrais exercer la puissance, ce dieu dit que ce n’est pas pour le seul pain que l’homme vivra. Avant la nourriture, il y a d’autres choses plus nécessaires encore. Le nourrisson dépérit plus de l’absence de sa mère que d’être mal nourri. Pour aller à son dieu, pour vivre vraiment, la personne humaine a besoin d’autre chose que de pain : certes elle en a besoin, mais elle est capable de s’en priver elle-même, et volontairement, librement, en vue d’autre chose. Nul n’aime avoir faim, surtout quand c’est la vraie faim, celle qui mord et tenaille et qui envahit l’esprit en chassant tout le reste. Et pourtant la faim peut être supportée encore un peu en vue d’autre chose.

     Pour se servir éventuellement de la puissance du dieu, Jésus se réfère à ce que dit celui-ci, là où cela peut être trouvé. Ce n’est pas une parole prise au hasard, elle est parfaitement pertinente à la situation et dans le contexte dont elle est tirée aussi. Rien de magique, l’intelligence a opéré pour chercher la bonne référence, la bonne lumière. Et il y a eu ce refus a priori de s’approprier la puissance divine : le fils a cette chasteté-là. Et il trouve la réponse par l’exercice de son intelligence, la réponse pour poursuivre son retour avec justesse, sans manquer son but. Une réponse qui lui coûte car il a lui-même faim : et manifestement il ne mangera pas, au quarantième jour.

     Cela nous invite à réfléchir, personnellement et collectivement, quand à l’usage que nous faisons de la puissance, même si elle est légitimement nôtre (mais l’est-elle ?!). D’une part, il y a l’usage de notre pouvoir à notre propre profit. C’est ce qui constitue l’abus de pouvoir. Il peut s’agir d’un pouvoir subtil, spirituel, d’influence… Il peut s’agir aussi d’un pouvoir collectif : se taire, ne rien faire pour tenter de le préserver au lieu que notre pouvoir soit au service d’autres, c’est aussi un abus de pouvoir. D’autre part, il y a l’usage du pouvoir qui perd sa visée. De manière personnelle, il est si facile de « faire » pour quelqu’un, pour d’autres : mais est-ce bien cela qui aide et fait grandir ? « Si tu donnes un poisson à ton fils, tu le nourris un jour; si tu lui apprends à pêcher, tu le nourris toute sa vie » dit le proverbe. Mais cela suppose une vraie et profonde désappropriation. Et de manière collective… Je ne peux m’empêcher d’avoir à l’esprit comme l’emprise d’un clergé sur tout un peuple conduit au pire. Et je voudrais, cher lecteur, te laisser pour finir avec la suite du texte de Dostoïevski. Je te frustre des deux autres affrontements,… je te laisse avec ta faim.

     « Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté, et tu as refusé, estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance achetée par des pains. Tu as répliqué que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-tu qu’au nom de ce pain terrestre, l’Esprit de la terre s’insurgera contre toi, luttera et te vaincra, que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête, elle nous a donné le feu du ciel ? » Des siècles passeront et l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crimes, et, par conséquent, pas de péché; qu’il n’y a que des affamés. « Nourris-les, et alors exige d’eux qu’ils soient vertueux ! » Voilà ce qu’on inscrira sur l’étendard de la révolte qui abattra ton temple. A sa place un nouvel édifice s’élèvera, une seconde tour de Babel, qui restera sans doute inachevée, comme la première; mais tu aurais pu épargner aux hommes cette nouvelle tentative et mille ans de souffrance. Car ils viendront nous trouver, après avoir peiné mille ans à bâtir leur tour ! Ils nous chercheront sous terre comme jadis, dans les catacombes où nous serons cachés (on nous persécutera de nouveau) et ils clameront : « Donnez-nous à manger, car ceux qui nous avaient pris le feu du ciel ne nous l’ont pas donné. » Alors, nous achèverons leur tour, car il ne faut pour cela que la nourriture, et nous les nourrirons, soi-disant en ton nom, nous le ferons accroire. Sans nous, ils seront toujours affamés. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu’ils demeureront libres, mais ils finiront par la déposer à nos pieds, cette liberté, en disant : « Réduisez-nous plutôt en servitude, mais nourrissez-nous. » Ils comprendront enfin que la liberté est inconciliable avec le pain de la terre à discrétion, parce que jamais ils ne sauront le répartir entre eux ! Ils se convaincront aussi de leur impuissance à se faire libres, étant faibles, dépravés, nus et révoltés. Tu leur promettais le pain du ciel; encore un coup, est-il comparable à celui de la terre aux yeux de la faible race humaine, éternellement ingrate et dépravée ? Des milliers et des dizaines de milliers d’âmes te suivront à cause de ce pain, mais que deviendront les millions et les milliards qui n’auront pas le courage de préférer le pain du ciel à celui de la terre ? Ne chérirais-tu que les grands et les forts, à qui les autres, la multitude innombrable, qui est faible mais qui t’aime, ne servirait que de matière exploitable ?  Ils nous sont chers aussi, les êtres faibles. Quoique dépravés et révoltés, ils deviendront finalement dociles. Ils s’étonneront et nous croiront finalement des dieux pour avoir consenti, en nous mettant à leur tête, à assurer la liberté qui les effrayait et à régner sur eux, tellement à la fin ils auront peur d’être libres. Mais nous leur dirons que nous sommes tes disciples, que nous régnons en ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car alors nous ne te laisserons pas approcher de nous. Et c’est cette imposture qui constituera notre souffrance, car il nous faudra mentir. Tel est le sens de la première question qui t’a été posée dans le désert, et voilà ce que tu as repoussé au nom de la liberté, que tu mettais au-dessus de tout. Pourtant elle recelait le secret du monde. En consentant au miracle des pains, tu aurais calmé l’éternelle inquiétude de l’humanité -individus et collectivité- savoir : « devant qui s’incliner ? » Car il n’y a pas pour l’homme, demeuré libre, de souci plus constant, plus cuisant, que de chercher un être devant qui s’incliner. Mais il ne veut s’incliner que devant une force incontestée, que tous les humains respectent par un consentement universel. Ces pauvres créatures se tourmentent à chercher un culte qui réunisse non seulement quelques fidèles, mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la même foi. Ce besoin de la communauté dans l’adoration est le principal tourment de chaque individu et de l’humanité tout entière, depuis le commencement des siècles. […]« 

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