Se mettre à bonne hauteur : dimanche 7 avril.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous changeons totalement d’univers, quittant celui de Luc pour entrer dans celui de Jean. Chez Jean, il n’y a pas comme chez les trois autres de montée progressive et continue vers Jérusalem, mais d’incessants aller-et-retours à l’occasion des différentes fêtes religieuses.

     Cette fois, Jésus est monté à Jérusalem, à l’occasion de la Fête des Tentes, la fête de Soukkot, mais « comme en secret » (Jn.7,10) parce que déjà on cherche à le tuer. La fête des Tentes est une des trois fêtes dites « de pèlerinage », où l’on est sensé monter au Temple de Jérusalem.  » À l’origine, la fête des Tentes était une fête agricole célébrant la fin des récoltes, et c’est de là sans doute que vient la tradition des cabanes : lors des vendanges, on dressait dans les vignes des petites cabanes, des huttes de branchages, dans lesquelles on résidait le temps des récoltes (Jb 27,18; Is 1,8). Avec le temps, la fête a été historicisée, c’est-à-dire qu’elle a été rattachée à un épisode de l’histoire des Hébreux, en l’occurrence la sortie d’Égypte. Les cabanes érigées lors de la fête servirent alors à rappeler les tentes qu’avaient dressé les Hébreux dans le désert (Lv 23,42-43). » (Chrystian Boyer, La fête des Tentes à Jérusalem).

     La fête dure huit jours, Jésus monte au Temple et y enseigne tout de même, vers « le milieu de la fête« . S’en suit une controverse sur l’origine de son savoir, et sur sa propre origine, de Galilée (ce qui ne correspond pas pour le Messie à l’attente basée sur les Ecrits). La foule l’accrédite de plus en plus, mais les Grands-Prêtres et les Pharisiens cherchent à l’arrêter au dernier jour de la fête, sans pourtant y parvenir : les gardes eux-mêmes sont subjugués par sa parole. La fête s’achève sur une dispersion, chacun rentre chez soi et Jésus au mont des Oliviers, ce qu’ignorent les responsables religieux. Ainsi le contexte du drame de son arrestation est-il dressé : soit Jésus est au milieu de la foule, qui le tient pour le grand Prophète ou bien pour le Messie, et par là interdit qu’il soit arrêté (ce serait l’émeute), soit il est avec ses proches, les Douze, en un lieu inconnu. C’est pourquoi seule une trahison d’un de ceux-là pourra permettre son arrestation, loin de la foule, en découvrant le lieu où il se retire.

     Et c’est au petit matin du lendemain de la fête qu’a lieu notre épisode d’aujourd’hui…

Mon modeste commentaire :

     Etant donné le contexte tendu et dangereux pour Jésus, on pourrait s’attendre qu’une fois la fête de pèlerinage passée, Jésus retourne au plus vite en Galilée. « Au point du jour cependant, Jésus se rend au temple, et tout le peuple vient vers lui, et assis, il les enseigne. » La situation semble établie, elle n’a rien de secret. Jésus, assis cette fois, donc présent pour un bon moment, enseigne. Il y a dans l’épisode de petits indices qui rappellent la résurrection : la fête est finie (maintenant c’est Soukkôt, ce sera la Pâque), nous sommes à l’aurore (ce sera, chez Jean, alors que le jour n’est pas encore levé), il sera question de pierres (ici, on veut les lancer, là elle sera enlevée). Et puis surtout, il est question d’une rencontre personnelle entre Jésus et une femme (ici, une accusée, là Marie la Magdaléenne). Dans notre épisode, le positionnement spatial me semble avoir beaucoup d’importance. En particulier, les préverbes [kata] (qui évoque un mouvement de haut en bas) et [ana] (qui évoque un mouvement contraire, de bas en haut) jouent l’un vis-à-vis de l’autre. Tout vise à faire « plonger » cette pauvre femme, et surtout à faire « plonger » Jésus lui-même. Mais lui va au contraire se relever et la relever.

     La circonstance est décrite dans les termes suivants : « or les Scribes et les Pharisiens conduisent une femme saisie en crime d’adultère et, la mettant au milieu, lui disent :… » L’expression « conduire une femme » peut être employée en grec classique pour signifier « prendre pour épouse », mais on voit ici la cruelle ironie : c’est tout sauf de l’amour. Et à ce moment-là, le verbe [agoo] est plutôt employé pour du bétail, que l’on mène, que l’on conduit, que l’on pousse devant soi : on imagine peu de ménagement pour cette femme. Comment les Pharisiens et les Scribes ont-ils faits pour prendre sur le fait un adultère ? Il y faut sans doute une bonne dose de perversité… Pourquoi n’amènent-ils que la femme ? Car on suppose qu’il y avait au moins un autre partenaire… Là encore, la situation créée de toutes pièces par ces hommes, révèle plus sur leur propre cœur que sur n’importe quoi d’autre.

     Le participe est le premier de la série des « kata » : [katalambanoo], saisir, c’est [lambanoo], prendre, mais [kata], de haut en bas, jusqu’au bout, totalement. On a l’image des intervenants qui « tombent sur le dos » de ceux qu’ils surveillaient. Et surtout, « sur le dos » de celle dont ils ont fait leur proie, non pour elle-même mais parce qu’ils chassent au vif un gibier plus gros. Le mouvement qui enfonce et broie commence là, dans cette instrumentalisation d’une femme. Quelle actualité ! Dirons-nous que l’instrumentalisation d’une femme est le mouvement initial qui conduit à la mort de Jésus…? On le dirait bien. En tous cas, la voici posée, jetée au vu de tous, sommée de se tenir là, [én méssoo], « au milieu » ou bien « en [tant que] moyen« , car c’est bien ce à quoi elle est réduite : elle n’existe même plus pour elle-même dans leurs yeux.

     Visualisons bien la situation dans l’espace : au beau milieu, une femme, sans doute debout et, on l’imagine, tête baissée. Debout immédiatement derrière elle, des Pharisiens et des Scribes, triomphant d’avance. Face à eux mais assis, de l’autre côté de la femme, Jésus. Tout autour enfin, la foule qui était venue pour écouter Jésus. Jésus est le plus bas de tous, et lui seul est en situation de croiser le regard de la femme, si elle osait dans sa honte terrible croiser le moindre regard. Cela dit, il ne va pas chercher à croiser son regard, et j’imagine qu’il ne veut pas ajouter à sa honte en la « fouillant » du regard : elle a trop besoin d’être respectée pour faire le moindre acte de pouvoir, serait-ce avec les seuls yeux… Je n’ai trouvé aucune représentation qui prenne en compte exactement ces éléments-là, pourtant bien clairs chez Jean. Au passage, ceci nous donne une autre dimension de l’attitude de Jésus enseignant : on insiste souvent sur la « chaire d’enseignement », l’autorité de celui qui enseigne assis : il faut nécessairement relever autre chose, c’est l’abaissement de celui qui parle. Assis, il se met plus bas que les autres, en tous cas que ceux qui veulent rester debout. Son enseignement est une chaire d’humilité, invitant à l’imitation pour tout enseignant. Se mettre à la portée, se mettre plus bas que ceux que l’on veut relever. Je l’ai constaté moi-même : se placer accroupi à côté d’un élève pour lui parler, de sorte qu’il baisse la tête vers son professeur et que celui-ci la lève vers son élève, change le rapport. L’élève timide est moins intimidé; l’élève rebelle est surpris et devient attentif.

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     Et ils lui tendent leur piège : « Maître, cette femme a été saisie (toujours le [kata-], le mouvement écrasant) sur le fait en train de commettre l’adultère. Or dans la loi Moïse nous a commandé de lapider les comme ça. Toi donc, qu’est-ce que tu dis ? » Voilà une bien étrange requête. Si la loi a tranché, qu’ont-ils besoin d’autre avis ? S’ils sont à ce point sûrs de leur interprétation –et ils n’ont pas le moindre doute à cet égard !–, qu’ont-ils besoin d’un avis, de qui que ce soit ? Mais le dessein est clair : il faut opposer Moïse et Jésus, il faut se servir d’elle pour l’entraîner dans la même condamnation. « Ils disaient cela pour l’éprouver, afin d’avoir à l’accuser. » Accuser, [katègoréoo], c’est l’idée d’un prononcé public (sur l’Agora !) contre quelqu’un ([kata-]), pour faire tomber quelqu’un. Encore notre [kata-]. Il s’agit d’entraîner la chute du soi-disant « Maître« .

     « Mais Jésus, se penchant en avant vers le bas ([katoo]), du doigt faisait des traits ([katagrafoo]) dans la terre. » Ce n’est pas qu’au judo qu’il y a des [kata] !! Or c’est presque la même stratégie qu’adopte Jésus : déjà assis, il se penche encore. Et « vers le bas« : [katoo] c’est l’adverbe qui vient de [kata]. Et il écrit du doigt dans le sol, mais d’une écriture qui s’enfonce dans la terre, le mot signifie écorcher, déchirer, graver. Est-ce le geste du doigt de Dieu écrivant  la loi sur les Tables de pierre…. signifiant ainsi qu’elles sont devenues poussière ? Est-ce l’inaccomplissement manifeste de la prophétie de Jérémie, selon laquelle la nouvelle alliance verrait la Loi gravée dans les cœurs de chair, c’est-à-dire profondément intériorisée ? Est-ce tout simplement le désintérêt ostensible pour cette question totalement artificielle, ou une  manière pour celui qui a renversé les tables des changeurs de garder son calme ? En tous cas, ce calme exaspère ses adversaires qui insistent, et ne veulent pas lâcher une occasion unique, soit pour qu’il se désavoue et déçoive ainsi ses partisans, soit pour qu’il s’oppose publiquement à une loi que tous connaissent, sur un sujet toujours sensible : les affaires de sexe, c’est toujours vendeur, toujours une matière où les religions ont une emprise à établir…

     Une réaction pourtant. « Or comme ils restent à le questionner, il se redresse et leur dit… » [anakuptoo], c’est relever la tête, sortir la tête de l’eau, prendre souffle. On a exactement le verbe employé à peine plus haut quand Jésus assis se penche ([kuptoo]), mais à ce moment c’était [katoo], vers le bas, maintenant c’est [ana-], vers le haut. Il relève la tête, et dès ce moment tout change, c’est le début du salut pour cette pauvre femme, la seule qui intéresse Jésus. Dans son relèvement, dans sa résurrection (le mot grec est [ana-stasis]), il relève cette femme. Que leur dit-il ? « Le sans-péché d’entre vous, que le premier sur elle il jette la pierre. » Et de nouveau, se penchant en avant, il fait des traits dans la terre. » Pas de polémique à propos de la loi, il ne la réécrit pas. Mais il contraint à une certaine intériorisation : la loi ordonne de jeter des pierres, très bien. Elle ne dit pas qui doit le faire. Alors voilà une indication : que ce soit une personne sans péché. C’est inviter à ne jamais séparer le regard sur soi du regard sur l’autre : la vraie miséricorde naît de la conscience de notre propre pauvreté, de nos propres manquements, de notre misère. La miséricorde, c’est un coeur né de la misère. C’est toujours vrai : on ne peut accuser un autre sans s’être regardé d’abord en vérité; on ne peut prétendre aider un autre à changer sans avoir d’abord réalisé que nous avions besoin de vivre le même changement; on ne peut prier pour la conversion de quelqu’un sans prier pour la sienne propre -et précisément !

      Je note que l’énoncé de cette sentence n’est fait qu’en passant. Vite, il retourne à son attitude, vers le bas, comme la femme. Ce qui compte, c’est d’être avec elle. Ce qui compte, c’est elle… Les réactions ne se font pas attendre : « Cependant ceux qui ont entendu sortent un par un, commençant par les plus anciens ([presbutéroï]). » Lancer une pierre, ce serait désormais se déclarer publiquement sans péché. C’est impossible, la loi le condamnerait comme un blasphème. Les plus expérimentés (ou les prêtres ?) le savent bien, ils savent qu’ils ne peuvent plus la lapider. Ils sortent du cercle.

     « Il est laissé seul, et la femme étant au milieu. » Jean suggère très discrètement qu’il est le seul à pouvoir rester, le seul sans péché. Sans aucune envie de lui jeter des pierres.  [kataléïpoo], c’est laisser, laisser derrière soi, délaisser, déserter. Mais c’est encore un [kata] : le verbe [léïpoo] seul signifie déjà laisser, délaisser. Avec son préfixe, il s’agit vraiment de laisser tomber, de lâcher quelqu’un de sorte qu’il tombe, qu’il se perde. Les accusateurs sont partis, mais pas comme ceux qui reconnaissent leur défaite : leur départ, c’est Jésus qui va tomber. C’est sa mort programmée. Mais c’est le moment où lui relève la femme, le seul sujet qui mérite son intérêt. « Mais se redressant Jésus lui dit : femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? -Personne, seigneur. – Moi non plus je ne te condamne pas. Va et à partir de maintenant ne pèche plus. » Il se redresse (c’est le même mot employé un peu plus haut, avec [ana-]), et la relève en deux temps : d’abord en lui faisant constater l’absence d’accusateurs, ensuite en la relançant dans la vie. A vrai dire, il ne s’agit plus seulement d’accusation, comme au début du récit (où c’était d’ailleurs Jésus qui en était l’objet), mais cette fois-ci le verbe est [katakrinoo] : juger, au sens de prononcer un jugement contre, condamner. Il s’agit de [krinoo], séparer, distinguer, trancher, mais [kata], en faisant tomber. Comme on coupe le morceau avarié et qu’on le jette, ainsi cette femme a-t-elle été traitée. Elle n’a jamais été que la part jetable, et d’avance jetée. Prise, elle était déjà morte, et à aucun moment il n’a été question qu’elle échappe. Jésus l’a sauvée de cela –au prix de la programmation de sa propre mort. Et il lui offre un nouveau départ, « à partir de maintenant« , il lui offre d’ « aller« , de marcher, de traverser. Tant de choses à vivre encore. Et de ne pas pécher, ni plus ni moins que tout le monde.

     Quel contraste, entre les rapports à une autre personne, de part et d’autre de cette femme. Elle se tient « au milieu« . Mais elle focalise sur elle deux regards antagonistes. L’un l’a guettée et saisie volontairement dans un acte répréhensible, la réduisant à cet acte, oubliant sa dignité, publiant sa faute, l’instrumentalisant, la tuant dans son âme avant même de la tuer dans son corps. L’autre n’a plus vu qu’elle au mépris de sa propre sécurité, il s’est mis plus bas qu’elle, il a rendu impossible qu’on lui porte atteinte, il lui a rendu l’estime d’elle-même, il lui a rouvert une vie. Que faisons-nous, quand nous saisissons la mauvaise action d’une personne ?… Mais que faisons-nous, quand nous restons malgré notre impuissance avec une personne blessée ?…

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