Décisive offrande de soi : dimanche 14 avril

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Comme il en va pour les autres évangiles, le texte de Luc converge tout entier vers ses derniers chapitres, dont les récits sont sans proportion avec les autres tant ils sont détaillés et leur avancée lente. On dirait que chaque seconde en est notée. Notre texte d’aujourd’hui reproduit deux chapitres entiers (ou presque, il manque le début !!!), ce qui est beaucoup trop volumineux pour moi : je vais me contenter du début.

     Il faut tout de même re-situer ce début, puisque comme je l’ai signalé à l’instant, les compilateurs du lectionnaire ont fait sauter les treize premiers versets du long récit de la Passion. Le récit de Luc commence donc avec l’approche de la fête de la Pâque (« des pains sans levain« ) et l’entente entre Judas et les prêtres. Puis, le jour même où la fête commence, Pierre et Jean sont envoyés pour préparer la Pâque, avec bien des recommandations sur ce qu’ils vont trouver et comment ils devront faire : on sent que Jésus prépare lui-même cette Pâque, mais par personnes interposées. Troisième temps, ils se mettent à table pour manger et célébrer cette Pâque : c’est ici le début du texte que nous avons, et c’est sur ce début que je me propose de m’arrêter cette année.

Mon modeste commentaire :

     « Et quand l’heure fut advenue, il se-couche-à-table, et les douze apôtres avec lui. » L’heure pourrait être simplement celle du soir : on sait que chez les Juifs, le nouveau jour commence le soir (comme le répète le « refrain » du premier récit de la création : « Il y eut un soir, il y eut un matin.. »). Aussi faut-il attendre que le soleil se souche pour que la fête soit vraiment commencée et donc la célébrer. Le contexte construit par Luc présente un autre écho : le préalable de la trahison et Judas, de son entente avec les prêtres et les scribes, donne un sens sinistre à cette « heure » : c’est l’heure fatidique, celle où tout va se jouer, se nouer. L’heure du drame. La Pâque est avant tout une célébration domestique, elle se vit en famille, dans la maison; elle évoque le salut, elle commémore le fait que Dieu ait épargné les premiers-nés des Hébreux, que Dieu ait tiré tout son peuple de l’esclavage et de la main de Pharaon. Or celle-ci va précipiter la mort de Jésus. Luc choisit dans le même sens, pour indiquer l’action de passer à table, un verbe, [anapiptoo], qui signifie d’abord tomber de bas en haut, ou encore en arrière, ou bien s’écrouler, tomber. Il signifie aussi se coucher à la renverse, et par suite se coucher à table puisque la coutume est alors de manger coucher.

     On saisit le double sens volontaire de Luc, qui nous raconte les faits bruts avec un langage à double-sens, ou plutôt un langage qui convient mieux au sens profond de tout l’événement qu’à l’action précise qui est accomplie. D’une part, après le coucher du soleil, Jésus et les Douze prennent place à table pour manger la Pâque; d’autre part, quand arrive l’heure de l’affrontement suprême entre Jésus et ses adversaires, Jésus tombe et ses apôtres avec lui. Il est essentiel de saisir d’entrée que le récit dans lequel nous entrons est celui d’un renversement, d’une chute. C’est une tragédie : la chronique d’une chute annoncée et contre laquelle nul ne peut rien. Ce qui est au coeur de l’évangile de Luc, c’est un raté, une mort, une défaite.

     « Et il dit à leur adresse : ‘Avec passion j’ai désiré manger cette pâque-ci avec vous avant que je souffre; je vous dis en effet que je n’en mangerai plus jamais jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume du dieu. » Le lecteur a bien compris (pour peu qu’il ait commencé le récit là où Luc le commence) que Jésus a tout préparé pour cette Pâque, même si c’était par l’entremise de Pierre et Jean : il leur a détaillé tout ce qu’ils devaient faire. Il n’a jamais procédé ainsi au travers de tout ce qui a précédé dans l’évangile. Voilà maintenant le ressort de cet empressement : « Avec désir j’ai désiré… » (c’est la même racine dans les deux mots), ou « avec passion… » (ce qui est le sens habituel de cette formule). Il y a une sorte d’urgence, un ressort profond qui pousse Jésus, le soulève, l’entraîne. Plus forte que les événements qui se trament. Bien sûr qu’un drame se noue, bien sûr que l’affrontement croissant avec les autorités religieuses va bientôt connaître son dénouement dramatique. Il le sait, il l’a déjà, et par trois fois, annoncé aux siens qui ne voulaient pas le comprendre. Mais il y a plus fort que cela, plus impérieux, plus violent : une passion intérieure de partager quelque chose, une Pâque. Quelle Pâque ? Celle-ci, littéralement « avant mon souffrir« . Qu’est-ce à dire ? Je le comprends comme voulant dire : avant que je ne sois emporté par les vagues de la souffrance et que je ne puisse plus parler, ou dire exactement ce que je voudrais. Avant que je ne sois privé de ma liberté, avant que je ne puisse plus communiquer avec vous. Viennent les heures où ni vous ni moi ne pourrons plus rien, les heures qui nous emporteront,nous sépareront, nous détruiront. Avant celles-ci, il est temps de vivre ce qu’on voudrait avoir vécu, il est temps de se dire ce qu’on voudrait avoir dit.

     Le temps du définitif est commencé. La raison alléguée le dit, avec un certain mystère : quand la Pâque sera « accomplie dans le royaume du dieu« . La Pâque est vue ici comme un signe, elle est rapportée à ce qu’elle signifie. Pour des oreilles juives, ce n’est pas une surprise : c’est bien une des dimensions clairement évoquées dans les mots que le rituel de la Pâque déploie. Elle a ce sens d’une célébration dans l’attente de l’accomplissement ultime des promesses. Et Jésus dit que c’est pour lui la dernière fois avant cet accomplissement, avant la réalisation des promesses du dieu, des promesses qui portent tout le peuple dont Jésus n’a cessé de chercher à réveiller la vocation. Il va insister sur ce thème, en recevant une coupe. Pendant le rituel de la Pâque, plusieurs coupes circulent des uns aux autres, trois en tout. A chacune sont associés des mots et une signification précis. Après avoir reçu celle qui est sans doute la deuxième, qui circule après les questions rituelles posées au plus ancien par le plus jeune sur le pourquoi de tout cela, Jésus prononce bien les mots prévus (« ayant rendu grâce« ), mais ajoute encore ce « plus jamais », « …jusqu’à ce que le royaume du dieu soit venu.« 

     Je voudrais faire remarquer qu’il n’est pas si simple, dans les récits évangéliques, de retrouver la trace des rituels sous-jacents : c’est dire si Jésus (et ses disciples) y accordent peu d’importance. Ou plutôt, il n’accorde pas d’importance à leur ritualité, aux processus qui feraient que la fête a été « bien célébrée »; mais il leur accorde assez d’importance pour les célébrer et leur donner du sens. Nous ne sommes pas le moins du monde, avec Jésus, dans la ritualité, mais nous sommes bien dans l’élan vers le sens, vers l’accomplissement. Le rite n’est qu’un langage : ce qui compte, ce n’est pas la manière dont on l’articule, mais bien ce qu’il dit; c’est le message qu’il fait passer, et de qui à qui. Et là, Jésus va faire une chose qu’il n’a jamais faite, et c’est d’instituer un nouveau rite, c’est-à-dire de faire une chose inédite dans le cadre d’un rite ET de lui donner un sens.

     Le rite de la Pâque est centré sur l’agneau pascal : or jamais, dans ces ultimes récits où la Pâque est célébrée, il n’en est question dans les évangiles. Mais Jésus va mettre en valeur le pain, ce pain azyme (sans levain) qui se mange avec les herbes amères. C’est peut-être le substrat le plus ancien du rituel agricole de cette primitive fête de printemps : pas de levain, on les élimine tous, et on s’émerveille de les voir se recréer spontanément, de voir la vie renaître d’elle-même (aucune conscience, avant notre XIX° siècle, de la vie microbienne). Et ainsi l’on célèbre la vie, la vie qui renaît plus forte que tout, la vie qui est jaillissement spontané. Le pain azyme est signe de la vie qui renaît.

     « Et prenant le pain dont-il-a-été-rendu-grâce il rompt et leur donne en disant : ceci est mon corps, celui pour vous donné; ceci faites-le à ma mémoire. » Les bénédictions, les actions de grâce prévues, ont été prononcées, Jésus ne les remplace pas. mais le geste qu’il fait, les verbes actifs employés, ce sont [klaoo] et [didoomi]. [klaoo], c’est briserromprecasser, ou encore courber, infléchir. Le geste fait avec ce pain-béni, c’est d’abord de casser, de mettre en morceaux. Le second immédiatement après, c’est de donner, faire don, remettre, livrer. D’abord une violence, ensuite une gratuité. Dans ce contexte même où la violence se prépare, où il le sait, où il l’assume, mais aussi dans cette bulle de liberté qu’il se préserve avec les siens, où il fait encore ce qu’il veut, Jésus, avec un objet symbolique qui signifie la vie renaissante, reproduit symboliquement la violence mais aussi l’offrande gratuite. Ce n’est pas vraiment un geste de partage, car lui-même n’en prend pas ! Il manifeste la vie brisée, mais la vie donnée. Anticipant sur la violence qui va lui être faite, il la dépasse (justement parce qu’il l’anticipe) en lui donnant le sens du don total.

     Ses mots le disent. « Ceci« , ne désigne pas seulement le pain : pain est masculin, en grec, et si le pronom voulait le désigner, il serait au masculin. Mais il est au neutre, [touto], ce qui veut dire que c’est « tout cela », « la chose faite » qui est désignée. Donc ce pain-béni brisé et donné, cela est « le corps mien« , moi dans ma réalité concrète, constatable, touchable. Moi, l’être de chair et de sang qui vous parle et à qui vous parlez, qui vit avec vous et avec qui vous vivez, qui éprouve des sentiments à votre égard et  à l’égard duquel vous en éprouvez. Cette personne concrète et accessible, dans la violence subie et le don choisi, c’est moi. « le pour vous donné » : insistance et complément. Le don à vous, comme le geste l’a manifesté, mais aussi le don pour vous. Au double sens de don à votre place et de don en votre faveur. La conscience du don libre et total est vaste, dans les mots de Jésus. Au point qu’elle échappe : pourquoi faudrait-il donc que quelqu’un se substitue aux Douze (et au-delà, à tous) ? Comment le don de la vie d’un seul, et surtout la mort de celui avec lequel on voudrait être à jamais, peut-il être en notre faveur ? Il y a deux attitudes, face à ces question profondes. Soit on ne les comprend pas et on les laisse de côté; soit on les tient pour des portes ouvertes précieuses à cause de celui qui les dit au moment où il se livre, au moment où il dit ce qu’il voudrait ne pas avoir manqué de dire, et on cherche… Qui sait ce que tu vas trouver ?

     Mais il ne dit pas que cela, il ajoute encore autre chose : « ceci, faites-le à ma mémoire.« [anamnèsis], c’est l’action de rappeler à la mémoire : la mémoire n’est pas ici un « espace de stockage », comme notre monde numérique nous y habitue. Elle n’est pas non plus ici une « faculté » de réminiscence. Mais il s’agit bien d’un acte intérieur par lequel nous maintenons vivant un évènement, une réalité, une personne. Il faut se rappeler que l’oubli est considéré dans toute l’antiquité comme la véritable mort. Celui qui fonde ce geste, montre comment il veut avant tout rester vivant pour les siens. Combiné avec la préposition [éïs], qui suggère plutôt un mouvement, on comprend vraiment que ce « faire » est destiné à faire entrer celui qui l’accomplira dans la présence vivante de Jésus. Cette injonction de « faire » est donnée à tous les destinataires du don, du pain. Ce n’est pas, non, l’institution d’une classe de personnes à qui ce « faire » est réservé, rien chez Luc ne laisse entendre cela. Ou alors tout est réservé aux seuls Douze, y compris le don du pain…!

     Mais « faire » quoi ? Encore une fois, [touto], exactement le même pronom neutre qui a déjà été employé. Je le comprend comme scandant un deuxième temps à propos du geste accompli et surtout de sa signification. Jésus fait un geste où le signe de la vie renaissante est brisé et offert. Ensuite, dans un premier temps, il s’approprie ce geste : cette vie renaissante, brisée mais avant tout offerte, c’est lui; et ce qui lui est propre, c’est que cette offrande ultime soit en place et en faveur des destinataires du don (et là, c’est inimitable). Dans un deuxième temps, il invite les destinataires du don à s’approprier aussi ce geste, à être eux-mêmes vies brisées mais avant tout offertes (car, rappelons-nous le début de l’épisode, « il tombe et les Douze apôtres avec lui« ) : c’est par là même qu’ils entreront dans sa présence vivante, dans sa vie renaissante. Cela peut prendre tant de formes : concrètement, il nous arrive si facilement de dire que nous sommes « rongés » ou « mangés » par d’autres ! Cela peut-être à notre corps défendant, ou alors –et là vient la vraie imitation– de manière pleinement consentie, avec un désir passionné de se donner.

     Comprendre cela est tellement essentiel ! Il a désiré avec passion faire passer cet ultime message avant que tout soit fini. Nous risquons de passer à côté, pour peu que nous soyons de « bons chrétiens », parce que nous sommes conditionnés à ne voir là que l’institution de « la messe ». Mais de nouveau rite il n’est pas question –du moins pas essentiellement ni principalement. L’attention de Jésus n’a jamais été aux rites. Et celle de ses premiers disciples pas vraiment non plus : la meilleure preuve, c’est que les formulations et les récits de ce moment capital ne sont pas en tous points identiques dans les trois évangiles (Jean ne le raconte même pas) et chez Paul. La formulation de « la messe » est trompeuse en ce qu’elle est, elle, absolument identique à chaque fois, quelle que soit la « prière eucharistique » utilisée ! Et puis sur les chrétiens, et en particulier sur les catholiques, pèse un poids millénaire de ritualité où l’on s’est attaché au signe pour lui-même, aux conditions de sa réalisation… au point d’oublier bien trop souvent le but visé, la finalité. Ce que nous dit ce texte de Luc, c’est que ce n’est pas une célébration, quelle que solennelle qu’elle soit,  qui nous fait entrer dans la vie du Maître, mais bien l’accomplissement d’une vie dans la même dynamique d’offrande libre dépassant car orientant tout ce qui est subi. « L’Eucharistie » se vit à chaque instant, un vrai disciple fait de sa vie une « messe ». Je n’aime pas la phrase que je viens d’écrire, parce que les repères sont inversés. Je n’aurais même pas voulu évoquer le rite : le voilà, le poids du temps et de ses progressives dérives.

     Le texte continue : « Et de même la coupe après avoir mangé, en disant : ‹cette coupe, nouvelle alliance en mon sang, épanché pour vous. Sauf que voici la main de celui qui me livre, avec moi, sur la table ! Et le fils de l’homme est conduit selon ce qui est marqué; sauf que malheur à cet homme-là par qui il est livré.› » La coupe dont il est question, c’est la troisième et dernière, celle qui circule une fois le repas fini et celle dont la bénédiction évoque le plus ouvertement l’espérance de l’accomplissement des promesses. La « nouvelle alliance » y est précisément évoquée, celle annoncée par Jérémie, celle supposée par les prophètes en général. La première alliance avait été conclue par une effusion de sang : un rite modèle de Moïse, au pied du Sinaï (Ex.24). Le sang, signe de la vie, était d’abord répandu pour moitié sur l’autel, signe du dieu : le dieu engage sa vie, l’offre en partage. Puis, après lecture des paroles de l’alliance reçues sur la montagne et acceptation du peuple, le même sang était aspergé sur le peuple, signe que le don par le dieu de sa propre vie devenait communion de vie avec le peuple, moyennant l’engagement de celui-ci à vivre les paroles données. Alliance conclue, mais alliance toujours brisée et trahie du côté du peuple, toujours offerte du côté du dieu. Le drame de l’histoire, c’est qu’elle est histoire de l’inaccomplissement factuel, historique, de cette alliance conclue mais rompue et trahie.

     Ici, Jésus met son propre sang, sa propre vie, comme vie dans laquelle être en communion : la communion dans laquelle il est, lui, avec le dieu, communion qui va se sceller par sa fidélité jusqu’à la mort, est communion offerte pour un peuple. C’est redire autrement, mais avec une ampleur immense, qui ré-assume toute l’histoire d’Israël, ce qu’il a déjà dit. Mais cette fois, la dimension dramatique est plus marquée, avec les deux « sauf que« . La communion de vie, le partage de valeur, que marque normalement le fait de manger ensemble, est déjà trahi par une main qui partage ce repas. Il faut prendre la mesure de cette affirmation très claire ici : Jésus n’ouvre pas la « chasse aux sorcière », comme vont immédiatement le comprendre les Douze (« c’est qui, le traître ? »). Il affirme que l’offrande qu’il fait librement de lui-même est faite dans le contexte d’une trahison, et qu’elle le sera toujours. La trahison est historique, elle est même native. Nul n’est « digne » de ce don (et partant, le refuser à certains au titre qu’ils en seraient « indignes » n’est pas possible !), car la trahison est possible et même effective de la part de tous. Dans un instant, à celui qui va protester de son indéfectible fidélité, Jésus va annoncer son reniement. Son triple reniement. Et nous le voyons encore aujourd’hui, avec une ampleur qui fait mal. Mais nous sommes tous « indignes » de ce don, qui pourtant nous est fait. L’abandon par Jésus de sa propre vie va jusqu’à la confier à des traîtres : qui dira la gratuité d’un tel amour ? Je m’arrête là, je ne vais même pas au bout du passage dans le même lieu, c’est déjà bien long. La suite une autre année, si dieu nous prête vie !

rossellicene0

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