Sourcer son agir : dimanche 21 juillet.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Joie : le passage d’aujourd’hui fait immédiatement suite à celui de la semaine dernière ! Il y a des aubaines dont il faut savoir profiter. Je n’ai donc pas besoin de faire toute une remise en contexte, il suffira de rappeler qu’après nous avoir livré le cœur de son évangile -l’expérience d’être le fils unique, rendue accessible aux tout-petits-, Luc a mis en valeur l’aspect révolutionnaire de celui-ci : l’ordre social, c’est que les tout-petits sont la référence ; la relation sociale, c’est qu’il s’agit d’aimer, que ce soit dieu, le prochain ou soi-même.

Mon modeste commentaire :

     « Or dans leur ‘voyager’, lui-même entre dans un village : il se trouve qu’une certaine femme du nom de Marthe le reçoit sous son toit. » Le verbe voyager évoque un périple long et pénible, difficile. Cette entrée dans un village en rappelle une autre, il y a peu : c’était juste après la décision de se rendre publiquement ou notoirement à Jérusalem, des envoyés s’étaient vu refuser l’hospitalité dans un village de Samaritains. C’était aussi avant l’envoi des soixante-dix. Cette fois, ce ne sont plus des envoyés, c’est Jésus lui-même qui entre dans le village. La tournure laisse entendre que l’accueil n’y est pas spécialement chaleureux ni triomphal, mais qu’il se trouve tout de même quelqu’un pour l’accueillir. Quelqu’un, ou plutôt quelqu’une : Luc prend plaisir à montrer plus souvent que les autres évangélistes des femmes. Elles sont socialement peu de chose, elles font partie des destinataires privilégiés de l’évangile.

     Remis dans le contexte culturel, néanmoins, cela fait voir aussi la nature mitigée de l’accueil fait à Jésus dans ce village, ce n’est « qu’une femme » ! Et si c’est elle qui est la maîtresse de maison (en araméen, [Martâ] signifie la maîtresse de maison, tout simplement !), c’est probablement qu’il s’agit d’une veuve. Mais que ce soit ou non le cas, elle est femme seule, elle fait partie des « socialement déclassés », des personnes qui ne comptent plus, bref : des tout-petits, dont il a déjà été question. Luc veut nous conter cet évangile reçu prioritairement par les tout-petits, les derniers. Petit détail, peut-être pas si insignifiant (mais tous ces passages de l’évangile ne nous enseignent-ils pas à prêter attention aux insignifiants ?!), le verbe [hupodékhomaï], s’il signifie fondamentalement recevoir sous son toit (accueillir, recevoir, protéger), signifie aussi au sens propre et à propos d’une femme accueillir en son sein, concevoir. Il signifie aussi suivre immédiatement, comme on reprend un chant par exemple. On voit un peu mieux tout ce qui se passe pour cette maîtresse de maison autrement inconnue, figure type du disciple  : elle accueille Jésus, mais cet accueil n’est pas que matériel, il est profond, elle le « conçoit » en elle aussi, elle ouvre à lui tout son esprit et tout son être, et elle devient pour lui comme un écho immédiat.

     Il me semble que par le biais de ce petit conte, de cette mise en récit, Luc nous dit bien des choses sur ce qu’est devenir disciple. D’abord, il nous indique qu’accueillir Jésus est un gros investissement de soi : accueillir Jésus, c’est aussi mine de rien accueillir bien des gens qui sont avec lui. Cela représente du travail, on va le voir, mais un travail qu’il faut justement relativiser. Ensuite, il nous indique qu’accueillir Jésus, c’est comme le concevoir : c’est faire place à un autre que soi en soi-même, avec peut-être les nausées et autres désagréments, mais surtout vivre sans plus jamais être seul, et vivre avant tout pour un autre plus précieux que tout, méritant tous les changements de vie. Mères enceintes, vous faites notre admiration à tous, et vous nous êtes un modèle pour devenir disciple ! Enfin, ce petit conte nous montre que devenir disciple ne consiste pas avant tout à « tout quitter pour suivre Jésus », comme on le croit parfois : Luc, très consciemment, nous montre une disciple qui vit chez elle, qui accueille chez elle, une sédentaire. Le « tout quitter » n’est pas avant tout un style de vie, mais plutôt une disposition intérieure (ce qui ne l’empêche pas, au contraire, d’être très concrète !). Il s’agit que la vie soit une reprise de celle de Jésus, le même chant, l’écho fidèle, mais dans les conditions propres de la vie de tel disciple.

     « Et celle-ci avait une sœur appelée Marie, laquelle d’ailleurs s’étant assise près, aux pieds du seigneur, écoutait sa parole. » On passe d’une femme à l’autre, d’une sœur à l’autre. Cette transition est surprenante. Marie n’est pas la « maîtresse de maison », on sait simplement qu’elle en est la sœur. Vit-elle dans la même maison ? Est-elle là chez sa sœur pour l’occasion, mais habituellement résidente ailleurs ? On ne sait pas. En tous cas, Marthe ne craint pas d’accueillir, c’est manifeste. Dans la société de l’époque, elle fait partie des « parias » puisqu’elle n’a pas d’homme de qui se revendiquer : cela ne l’empêche pas d’avoir maison ouverte, cela ne l’empêche pas, avec des moyens probablement limités, d’être accueillante à tous. J’imaginerais bien, mais cela n’engage que moi et nul n’est obligé de me suivre sur ce terrain, que sa sœur soit justement venue l’aider étant donnée sa situation : et voilà que le scénario change, elle tombe sous le charme de la conversation de l’hôte du jour, et voilà qu’elle oublie tout pour écouter. Elle s’assoit aussi près que possible, non sur une chaise ou un pouf ou que sais-je (peut-être y en a-t-il peu chez Marthe, d’ailleurs), mais directement aux pieds de cet hôte, sans le moindre quant-à-soi. Si tel est bien le scénario, cela m’expliquerait mieux la réaction de Marthe que si sa sœur est habituellement résidente chez elle : dans ce dernier cas, on voit mal pourquoi elle reprocherait à sa sœur Marie de « faire la conversation » à l’hôte, quand c’est au contraire une des préoccupations lorsque l’on reçoit. Si en revanche Marie n’est venue que pour aider devant l’afflux soudain de charge, Marthe peut légitimement être heurtée du changement , elle se sera organisée autrement pour la « conversation ».

     Du reste, Marie ne fait pas la conversation. Elle écoute, simplement. Elle est sous le charme d’une parole. Le nom de Marthe était transparent, Luc ne l’a donné que pour bien éclairer son premier personnage par sa signification de « maîtresse de maison« . Le nom de Marie est d’une étymologie plus disputée, plus obscure, parce qu’il est beaucoup plus ancien : « qui veut un enfant » ? « aimée » ? on ne sait pas bien… En revanche, chez Luc, une autre Marie a déjà été mise en scène, et d’une manière très unique : c’est à Luc que l’on doit le magnifique récit de l’Annonciation à Marie. Justement, c’est la scène où une femme conçoit un enfant, en disant « qu’il me soit fait selon ta parole ». Et ici encore, nous avons une Marie qui est tout à l’écoute de la parole, dans un contexte où Jésus, l’hôte qui profère cette parole, est reçu dans la maison ou accueilli en son sein puisque le verbe a ces deux sens ! Je me dis que Luc, dans son petit conte, a dédoublé les personnages pour montrer ce qui se joue chez le disciple. Le disciple, le tout-petit à qui l’évangile est destiné et apporté, accueille cette parole à la fois avec le souci de bien faire, de faire beaucoup, et le souci d’écouter, d’accueillir cette parole comme on conçoit un enfant.

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Le miroir obscur est le lieu où s’entend l’évangile, le mystère profond révélé aux tout-petits. Impérieuse, celle qui tient le miroir dans lequel elle a contemplé la parole. Cette contemplation la rend belle et digne, vêtue d’espérance verte et de charité rouge, et dirige l’agir toujours pauvre et incertain : ces deux femmes sont la même, deux aspects de son âme.

     « Or la Marthe est entraînée par l’abondant service; se présentant alors, elle dit : seigneur, tu ne te soucies pas que ma sœur me laisse servir toute seule ? Parle-lui donc afin qu’elle s’en-saisisse-avec-moi !  » Nous avons fait remarquer en passant qu’accueillir Jésus, c’était aussi accueillir sa suite avec lui, autrement dit beaucoup de travail ! C’est maintenant ce qui est abordé. La [diakonia], l’office de serviteur, est en effet abondant, multiple, il faut être au four et au moulin. Et notre Marthe, notre maîtresse de maison, bref le disciple qui accueille l’évangile de Jésus, peut légitimement être saisi par tout ce qui est à faire ! C’est tout simplement l’effet de la bonne volonté : on voudrait tout mettre en œuvre. Et cette bonne volonté qui veut tout faire est aussi un risque, nous dit Luc :  [périspaoo], c’est d’abord tirer autour, c’est aussi tirer ou entraîner d’un autre côté : détourner, distraire l’attention, c’est encore tirer en sens contraire.  On voit bien l’idée : on veut s’occuper de ci, de ça, le regard et l’attention passent de plus en plus vite d’une chose à l’autre, et par l’effet d’une force centrifuge on se trouve à « cent mille tours », épuisé par l’évangile. Quand soudain on en prend conscience -ce que suggère bien le verbe [éfistèmi] avec son préverbe [épi-], au-dessus, (ici traduit : se présentant )-, on se dit qu’on est bien seul, bien démuni devant tout cette tâche. Ne faudrait-il pas y mettre vraiment tout et revenir à la parole seulement une fois tout accompli ?

     Le verbe mis par Luc dans la bouche de Marthe est tout-à-fait intéressant : [sunantilambanoo]. C’est le verbe [lambanoo], prendre, recevoir, augmenté de deux préverbes, [sun-] qui veut dire avec, et [anti-] qui marque généralement l’opposition, le face à face (comme dans les antipodes, la zone du globe où l’on a les pieds à l’opposé de nous). Le sens fondamental d’ [antilambanoo], c’est prendre ou recevoir une chose en échange d’une autre. A la voie moyenne, comme ici, c’est se saisir de, comprendre, concevoir au sens intellectuel, c’est aussi s’inquiéter de, faire effort pour, venir au secours de… La tentation du disciple, c’est que son attention profonde soit tournée vers lui et tout ce qu’il essaye de faire. Il voudrait se comprendre, se concevoir, s’enrôler tout entier. Ce n’est pas idiot. Que va dire le maître sollicité ?

     « Marthe, Marthe, tu es inquiète et te troubles à propos d’une quantité de choses : mais il est nécessaire d’une; Marie en effet a prélevé la bonne part, qui ne lui sera pas retirée. » Voilà une opposition entre l’abondance des tâches et une seule chose nécessaire. Il n’est pas question ici d’inutile, il faut le souligner. Tout ce que fait la Marthe est important, utile, bienvenu. Le premier verbe est très positif, il énonce un souci de bien faire, une  recherche de la perfection, en un sens. Le deuxième verbe évoque quant à lui le tumulte, une sorte de bruit qui perturbe. C’est comme s’il y avait une progression de la recherche de perfection vers le tumulte intérieur. Le disciple est invité à renoncer à « tout bien faire », il fera comme il peut, au mieux, et peut-être pas tout ou pas entièrement. Quels parents ne savent pas cela ? On fait au mieux, avec ses enfants, tout n’est pas fini, tout n’est pas parfait, on n’est pas des parents parfaits, on essaie d’être d’aussi bons parents que possibles, avec une inquiétude dont on ne se départira jamais.

     Mais il y a un ordre de priorité pour le disciple : et trouver l’unique nécessaire est sans doute la première des tâches. Enrôler l’attention au point de la porter sur soi ne peut convenir, cela risque de faire du disciple un hyper-actif-même-plus-disciple ! Il s’agit de concevoir Jésus pour le monde, non de se concevoir soi-même. Le nécessaire, et même unique nécessaire, c’est bien l’écoute d’un autre, de la parole de l’évangile. Ce serait le comble, mais le risque existe bien néanmoins, que l’évangile finisse par détourner de l’évangile ! Mais continuer d’écouter, continuer de boire à la source, continuer de recevoir ; et s’alimenter pour que l’action, aussi dispersante et imparfaite soit-elle, demeure inspirée.

     La dernière remarque, à propos de la meilleure part, je ne peux m’empêcher de la mettre en rapport avec le mythe de Prométhée. Peut-être Luc a-t-il voulu évoquer cela chez ses lecteurs grecs. Dans la répartition que Zeus avait décidée entre les dieux et les hommes, répartition qui devait mettre fin à une forme d’égalité entre ces deux et asseoir clairement la domination des dieux et le service (l’office de serviteur, ou l’esclavage, justement, la [diakonia]) des hommes, il avait décidé que désormais les hommes offriraient aux dieux des sacrifices, c’est-à-dire pourvoiraient aux dieux. Prométhée avait tenté une ruse, il avait fait deux tas, l’un d’os mais recouverts d’une belle graisse, l’autre de viandes mais recouverts de bas morceaux. Zeus, abusé par l’apparence, avait cru prélever la meilleure part en prenant la graisse : c’est en découvrant qu’il n’y avait que les os en dessous que sa colère décida de retirer le feu aux hommes -feu que Prométhée, avec la complicité d’Athéna, dérobera pour le restituer aux hommes. « Prélever la bonne part« , on le voit, devait permettre le bon ordre de l’univers, ordre marqué par la soumission et un rapport d’inégalité entre les hommes et les dieux.

     Ici, « Prélever la bonne part« , c’est aussi établir un bon ordre, mais intérieur au disciple, et cette fois avec la complicité de la parole du dieu lui-même. C’est un autre ordre qui est projeté dans l’univers, celui d’une communion entre hommes et dieu, parce que le désordre est plutôt intérieur à l’homme, et peut-être bien que le feu -l’image sous laquelle Luc raconte le don de l’esprit à la pentecôte- sera accordé pour cela par le dieu lui-même. Au total donc, nous aurions ici un petit conte qui explique au disciple que l’évangile ne s’accueille pas une fois pour toute mais sans cesse, et que cet accueil continu est bien la condition pour en être transformé et pouvoir, cahin-caha, travailler aussi au renouvellement du monde. Ce qui compte n’est pas « notre » résultat, celui de « notre » action, mais d’où celle-ci tire sa source. L’évangile n’est pas un pouvoir donné aux hommes, mais une source d’inspiration qui porte fruit par elle-même.

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