L’inattendu : dimanche 19 janvier.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte

     Nous étions depuis quelques temps avec Matthieu, voilà que nous changeons totalement d’univers : le lectionnaire nous donne aujourd’hui un texte de l’évangile de Jean. Sa perspective est très, très différente des trois autres : moins un témoignage qu’une réflexion, son œuvre procède par choix précis de certains moments qu’il creuse longuement et organise entre eux, notamment selon des aller-retours à Jérusalem pour diverses fêtes religieuses. La dimension conflictuelle avec les autorités religieuses est très fortement présente chez Jean, presque constante.

     Après un célèbre Prologue qu’il faudrait apprendre par cœur et garder sans cesse à l’esprit en lisant son évangile, Jean nous donne d’abord une « première semaine de Jésus ». Premier jour : Jean le Baptiste témoigne devant des prêtres et des lévites envoyés de Jérusalem pour l’interroger sur son activité. Deuxième jour : Jean le Baptiste désigne clairement Jésus comme celui en vue de qui s’est déroulé son propre ministère, parce qu’il a vu l’esprit descendre et demeurer sur lui. Troisième jour : Jean désigne cette fois Jésus à deux de ses disciples, qui le suivent et restent la journée avec lui ; le soir, l’un des deux, André, amène son frère Simon à Jésus, qui lui donne le nom de Pierre. Quatrième jour : Jésus part vers la Galilée et appelle Philippe à sa suite, lequel trouve Nathanaël qui, après un bref dialogue, reconnaît en Jésus le « fils de dieu » et le « roi d’Israël« . Enfin trois jours plus tard, donc le septième jour, il y a une noce à Cana, où Jésus et ses disciples sont invités, sans doute parce que lui est fils de Marie, et où il effectue son premier « signe« .

     Le texte qui nous est donné dans cet ensemble, c’est celui qui correspond au  deuxième jour. Il faut donc bien entendre que le baptême de Jésus a déjà eu lieu –et Jean a choisi de ne pas le raconter lui-même, mais de laisser son personnage y faire allusion comme à une chose pour lui accomplie et pour son lecteur déjà connue–. D’autre part, Jean a déclaré aux envoyés des responsables soupçonneux, que son ministère de baptiseur et d’annonceur prenait sens dans un autre, plus grand que lui. Le jour d’après, Jean va répéter les mêmes mots initiaux à ses deux disciples, qui vont du coup le quitter pour suivre Jésus. On est donc, dans la construction de Jean, dans une étape nette de présentation de Jésus « en soi », avant qu’il ne prenne la suite du Baptiste.

Mon modeste commentaire :

     « Le lendemain, il regarde Jésus qui vient vers lui et il dit : voici l’agneau de dieu qui lève le péché du monde. »… « Le lendemain« , nous savons donc dans quelle progression le comprendre. Au jour un, Jean parlait de Jésus aux envoyés des responsables soupçonneux, et en parlait comme du but de son ministère à lui. Comme au jour un de la Genèse apparaît la lumière et sont mis à part lumière et ténèbres : Jean rend « témoignage à la lumière » et la montre à part de ceux qui déjà tendent à rester dans les ténèbres. Au jour deux, aujourd’hui donc, il le « regarde qui vient vers lui« , il se situe dans une rencontre, et va lui rendre un témoignage ferme dont il ne va plus varier et qu’il va au contraire étayer. Comme au jour deux de la Genèse apparaît le firmament (c’est-à-dire la chose ferme : dans la cosmologie biblique antique, une sorte de rideau dur, comme un « ciel d’airain », percé de légers trous, grâce auxquels la pluie peut tomber des eaux qui sont maintenues fermement au-dessus du ciel et auquel sont fixés –un peu plus tard– les astres et les étoiles) : le ferme témoignage de Jean va créer l’espace dans lequel Jésus va se mouvoir et faire apparaître un monde nouveau.

     Notons-le, « il regarde Jésus qui vient vers lui » : c’est Jésus qui vient, Jean, lui, l’attend et le regarde. Celui qui est doué de mouvement et de vie, c’est l’autre, celui qui vient. Et la première vision de Jésus qui nous soit donnée dans l’évangile de Jean, c’est « celui qui vient« , celui qui est attendu, mais aussi celui qui a et aura toujours l’initiative. Notre position de croyant, à nous lecteurs de cet évangile, placés sur l’épaule du Baptiste, est décrite d’emblée comme ceux qui voient venir à eux les initiatives de Jésus. Notre vie est réponse, elle n’est que réponse : le premier cri, le premier appel, n’est pas nôtre. C’est parce que nous avons été cherchés, parce que nous avons été trouvés, que nous sommes vivants. Et la parole est encore au Baptiste, elle est encore au croyant : Jésus ne dit rien, lui qui est pourtant le Verbe. Mais cette parole est elle-même une réponse, la réponse à l’initiative en acte d’un autre. La première invitation qui nous est faite, la première pause que tu peux faire ici, lecteur, c’est une invitation à regarder et nommer les initiatives qui, dans ta vie, ont fait de toi un vivant et appelé de ta part une réponse…

     Quelle parole Jean dit-il ? Il commence par une affirmation très originale, et qui pourtant, d’avoir été ressassée et introduite dans la liturgie des chrétiens, nous passe presque inaperçue ! « Voici l’agneau de dieu qui lève le péché du monde. » Quelle désignation étrange ! D’où vient-elle ? C’est fort difficile et très discuté. Cette désignation d’agneau, je lui vois principalement deux références. La première référence, c’est à l’Exode : lorsque les Hébreux doivent quitter l’Egypte, il leur est prescrit de manger un agneau par maison, et de n’en rien laisser pas même les os. Ils devront d’autre part marquer de son sang leurs portes : ainsi seront-ils épargnés lorsque l’exterminateur passera dans toute l’Egypte afin de faire mourir les Premier-Nés. Le signe est celui d’une offrande totale grâce à laquelle la vie est conservée à la famille. La deuxième référence est à Isaïe (au « 2° Isaïe », puisqu’on a rassemblé dans le même livre plusieurs groupes d’oracles, d’époques et de perspectives bien différentes), particulièrement au salut qu’il esquisse en la figure du Serviteur : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. » (Is.53,7). Je vais m’attarder un peu sur cette figure du Serviteur qui me paraît ici centrale. Ce que je vais dire sera peut-être un peu compliqué : n’hésitez pas à sauter les deux paragraphes suivants si c’est trop ardu !

     Le problème de fond, dans la pensée religieuse biblique, c’est le décalage entre une promesse d’Alliance, effective et irréversible du point de vue du don de dieu, et sa réalisation historique avec un peuple pécheur, c’est-à-dire qui concrètement ne vit pas en communion avec son dieu. Plus simplement peut-être, dieu a bien offert sa vie, son amour, sa fidélité, mais le peuple n’accueille pas durablement ce don, ne vit pas en conformité avec lui. La figure de David s’est peu à peu construite comme celle du roi idéal… et pourtant infidèle lui aussi ! Mais il fait émerger une première figure de « salut » (c’est-à-dire de réalisation historique parfaite de l’alliance, de la communion de tous avec dieu), l’attente d’un « nouveau David » ou « Messie ». Ce « messianisme » tend à évoluer vers un mouvement en attente d’une figure politique qui, « au nom de dieu », établira le peuple dans la parfaite communion avec dieu. Le salut passe par un engagement et un combat ici et maintenant pour établir une donne politique selon cet idéal (cette approche existe toujours, aussi bien en Israël que chez nous !!). Un certain dépit devant les résultats de cette attente fait émerger une autre ligne d’attente, assez radicalement distincte, celle de l’apocalyptique. Non, décidément il n’y a rien à attendre d’un combat en ce monde, tout est pourri, personne n’est à la hauteur : le salut viendra plutôt d’une figure « d’un autre monde », un « fils de l’homme », intervenant ici brièvement et enlevant de ce monde ceux qu’elle voudra sauver. Selon cette approche, l’alliance ne peut pas être réalisée historiquement puisque l’histoire n’est qu’un histoire de péché et d’infidélité : il faut sortir du monde pour être « sauvé » (cette approche aussi existe toujours, qui désespère  de tout, conteste tout et ne s’engage jamais dans rien).

     La figure du « Serviteur de Yahvé » est une intuition très originale du seul « 2° Isaïe » (même si on peut retracer l’avènement de cette intuition à travers les prophètes, bien sûr) : ce « serviteur » est peut-être un petit groupe restreint, peut-être une seule personne, la chose est discutée. Il s’agit en tous cas d’un être qui, d’une fidélité parfaite à dieu en ce monde-ci comme il est, témoigne authentiquement de lui et fait retentir sa parole avec la plus grande authenticité. Mais il s’agit aussi d’un être qui, à cause même de cela, est aussi dans une solidarité parfaite avec tous les hommes, dans leur histoire de souffrance et de mort conséquente aux désordres entraînés par les péchés des hommes : et à cause de cela, cet être témoigne aussi authentiquement des hommes devant dieu. Cela, c’est un complément très original ! Corollaire terrible : l’authenticité parfaite de son témoignage de dieu devant les hommes fait que se reportent sur lui tous les refus ou rejets de dieu, le condamnant à mort. D’où ce passage déjà cité : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. » Le Serviteur continue de s’offrir aux hommes autant que dieu s’offre à eux continûment, il accepte de subir lui-même tout leur rejet de dieu, qui le condamne à cause même de l’authenticité de son témoignage, il subit avec patience d’être réduit à rien de sorte que se brise sur lui l’opposition historique à dieu, elle meurt avec lui. Néanmoins, le prophète ne sait pas comment concilier le fait que son « Serviteur » doive mourir, et le fait qu’il doive être vivant pour jouer son rôle à jamais, pour tous les hommes de tous les temps…

     Ce qui me fait penser que l’expression « agneau de dieu » vient d’Isaïe, c’est justement le fait que Jean l’évangéliste la mette dans la bouche de Jean-Baptiste. Les premiers chrétiens ont été frappés du contraste entre le Baptiste et Jésus (et nous l’avons retrouvé chez Matthieu la semaine dernière), notamment par ce fait que Jean-Baptiste commence par prêcher et Jésus par se taire. Et aussi par le fait que Jean-Baptise commence par annoncer la venue d’un grand « tri », d’un grand jugement qui sépare les justes des pécheurs, alors que Jésus, en recevant le baptême de Jean, choisit la solidarité avec tous, avec les pécheurs, jusqu’au dernier. Cela en fait une figure de « l’agneau qui n’ouvre pas la bouche« , du Serviteur parfait représentant du dieu devant les hommes et parfait représentant des hommes devant le dieu. Et Jean qui a inauguré son évangile en nous annonçant le Verbe, la Parole faite chair, nous montre d’emblée celui qui ne dit rien, qui sort de l’anonymat dans le silence après avoir grandit dans le silence. Le Verbe se tait : c’est cela aussi l’humilité de dieu, le « style » du Serviteur. Nous sommes si pressés de dire, de parler. Notre époque se veut celle de la communication : tout le monde veut parler, personne n’écoute. Lui, silencieusement, se fait tout écoute. « Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute » (Is.50,4). Encore un des chants du Serviteur…

     L’identification avec le Serviteur est renforcée par la précision qui suit, qu’il « lève le péché du monde » : le verbe [aïroo], c’est bien lever, soulever, c’est lever pour apporter ou emporter, c’est enlever, supprimer, détruire, c’est aussi nier, réfuter ou bien encore élever, exalter, grandir ou enfin mettre hors de soi. On pense à la figure du « bouc émissaire » qui emporte au désert tous les péchés du peuple invoqués sur lui. Ici, péché est au singulier, sans doute pour en signifier la totalité, totalité redoublée par l’expression « du monde » : ce n’est pas seulement le peuple particulier, c’est l’humanité entière, c’est le cosmos tout entier qui bénéficie de ce ministère universel. Oui, par la bouche de Jean-Baptiste, Jean l’évangéliste désigne Jésus comme le Serviteur.

     Mais le Baptiste n’arrête pas là son discours : « C’est lui à propos duquel moi j’ai dit : derrière moi vient un homme qui devant moi est advenu, parce qu’avant moi il était… » C’est la reprise mot pour mot du Prologue de l’évangile (Jn.1,15). Aux envoyés de Jérusalem, Jean n’a redit que le début, avec toujours les mêmes mots : « derrière moi [est] celui qui vient« . Dans l’ordre chronologique, Jésus vient après Jean. Mais Jean est dépassé par lui, Jesus advient « devant Jean« , il prend plus de place désormais que lui et va le remplacer. Et cela, parce qu’ « avant moi il était« , c’est-à-dire que c’est en vue de sa venue que celle de Jean s’est faite. Le but, la fin, est toujours la cause des causes. La fin est déterminée en premier, avant toutes choses, et ensuite les moyens pour y parvenir : Jean se définit lui-même comme un « moyen », comme un intermédiaire conduisant vers l’autre qui est Celui qui vient, celui qui est préparé depuis toujours.

     « Et moi je ne l’avais pas visualisé, mais afin qu’il soit manifesté à Israël à travers cela, je suis venu baptisant dans l’eau. » Jean dit clairement sa propre surprise : j’ai traduit [éïdoo] par visualiser, parce qu’il s’agit avant tout de voir (de ses propres yeux), mais aussi d’observer et encore de se figurer, se représenter. Jean savait qu’il préparait quelqu’un, il savait que celui q’iil préparait était celui qui était depuis toujours attendu, mais il n’imaginait pas que celui-là serait ainsi, il ne se l’était pas figuré ainsi. Sans doute sommes-nous invités avec lui à reconnaître celui qui n’est pas semblable à nous, à nos représentations. Qui est autre chose encore que ce que nos attentes et nos désirs construisent. Cela veut dire qu’il y a en Jésus quelque chose d’attendu, mais aussi quelque chose de déroutant et d’inattendu, et même aussi -cela fait partie de l’inattendu- quelque chose de décevant ! Il ne faut pas avoir peur de cela, si comme Jean-Baptiste nous savons néanmoins l’accueillir et lui faire place.

     Et Jean reprend encore son témoignage de manière plus synthétique et ramassée, mais comme la marée qui monte il ajoute encore une chose :  » Et Jean témoigne en disant : « J’ai contemplé l’esprit qui descendait comme une colombe, du ciel, et qui demeurait sur lui. Et moi, je ne le visualisait pas, mais celui qui m’a donné mission de baptiser en eau, celui-là m’a dit : Sur qui tu verras l’esprit qui descend,  et sur qui il demeure, c’est lui qui baptise en esprit saint. Et moi j’ai vu et j’ai témoigné que c’est lui le fils de Dieu. » Chez Matthieu, la vision de l’esprit venant se poser comme un vol de colombe est réservée à Jésus. Chez Jean, c’est le signe donné au Baptiste. Le mot que j’ai traduit « contempler » veut dire aussi examiner  : à ce signe, le Baptiste a pu vérifier ce que lui avait dit son intuition profonde, son inspiration divine, celle qui est à la base de sa mission.

Le baptême du Christ, Athos, Karyès
Le Baptême du Christ, Mont Athos. Pendant que le Christ tend les mains vers ceux qui sont au plus bas et qu’il veut rejoindre dans les eaux de la mort, le Baptiste surpris contemple l’Esprit qui demeure sur lui. Et le monde est comme un immense calice en lequel le Serviteur descend pour le boire jusqu’à la lie.

     Il est venu préparer quelqu’un sur qui l’esprit va descendre, mais aussi demeurer. C’est aussi là une référence à Isaïe (au « 1° Isaïe » cette fois !) : la figure attendue ne sera pas seulement, comme d’autres, touchée par l’esprit de dieu, animée par lui, mais « sur lui reposera l’esprit du seigneur » (Is.11,2). C’est très différent de tous les autres. Et du fait que sur lui repose et demeure à jamais l’esprit du dieu, il peut aussi y plonger les autres. Il me semble que, dans notre vie, un certain esprit nous anime, parfois même plusieurs, entre lesquels nos âmes se déchirent un peu, ou sont en tension : qui peut dire que sa vie est totalement unifiée, qu’un seul élan le porte ? Mais Jésus est ainsi, porté par un seul élan : Serviteur, il est tout en communion, aussi bien avec le dieu qu’avec tous les hommes, et assume toutes les conséquences concrètes et historiques de cela. De lui nous pouvons apprendre à vivre dans un seul esprit, dans un seul souffle. Lui sait nous plonger dans un esprit unique, unifier notre vie, la ramasser dans un seul élan.

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