Un groupe orienté et ouvert : dimanche 26 janvier.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Retour à l’évangile de Matthieu. Sitôt après l’épisode du baptême de Jésus, que nous avons suivi il y a quinze jours (Solidarité à tout va : dimanche 12 janvier.), se place celui du passage au désert, qui est gardé pour le début du carême –ce qui n’en fait pas moins violence au texte et à sa logique.

     Notre texte d’aujourd’hui vient immédiatement après : il suppose donc ce passage par le désert, là où selon Matthieu a aussi commencé le ministère de Jean. Mais ce temps sera encore pour Jésus un temps de silence (et de jeûne), augmentant encore le contraste avec Jean-Baptiste, augmentant encore la mise en évidence de son approche très différente du ministère prophétique, augmentant encore la volonté affirmée de se situer avec et au milieu de tous, plutôt que face à tous. Pas étonnant du coup que Matthieu ait choisi de concentrer là aussi les tentations qui assailliront Jésus durant son ministère.

     Mais, puisqu’on nous renvoie ce texte à plus tard, supposons-le, gardons ces quelques éléments en tête, et abordons la suite.

Mon modeste commentaire :

     « Or ayant entendu que Jean a été livré, il retourne en Galilée ; et quittant Nazareth, il vient habiter à Capharnaüm du bord de mer aux frontières de Zabulon et de Nephtali : … » En tout ce début d’évangile, le ministère de Jésus se situe par rapport à celui de Jean : Jean l’annonce, Jean quoique décontenancé le baptise, comme Jean il va au désert. Et pourtant, en tout cela il se distingue de Jean : il n’est pas le grand juge annoncé par Jean, il se met résolument du côté des pécheurs et, se faisant l’un d’entre eux (sauf à pécher comme eux), il ne prêche pas au désert mais reste en silence. Matthieu nous montre un Jésus conscient que Jean lui prépare la route, mais attendant patiemment son tour. Et voilà que Jean est [paradidoomi], c’est-à-dire transmis, remis, livré, confié : on apprendra par la suite qu’il est au cachot, prisonnier d’Hérode, et Matthieu nous contera sa mort. Le mot de Matthieu est un double sens : du point de vue civil, Jean a été livré, c’est-à-dire arrêté. Mais du point de vue de sa mission, Jean a été en quelque sorte transmis, c’est-à-dire que sa mission passe à Jésus.

     Dès lors, la réaction de Jésus est aussi à double sens, ou à double profondeur. Elle  est formulée par Matthieu avec le verbe [anakhooréoo] qui signifie aller en arrière : retourner, reculer, se retirer, s’éloigner. Jésus était parti au désert sitôt baptisé : pas besoin d’aller loin pour trouver le désert depuis le lieu où Jean baptisait, à l’embouchure du Jourdain dans la Mer Morte, il suffit de traverser vers l’Est et voilà le désert. En allant plein Est, on arrive même assez vite au Mont Nebo, où Moïse semble-t-il avait pu contempler toute la Terre Promise avant de mourir. Mais justement, on ne reste pas très éloigné de la zone où Jean opère. Ainsi donc là aussi, du point de vue civil, une menace plane sur les proches de Jean qui vient d’être arrêté, et Jésus en ce sens se retire, il quitte cette région en bordure de la Judée, des centres du pouvoir. C’est ce schéma que Matthieu avait déjà suivi dans son « évangile de l’enfance » : menacé par le pouvoir politique d’Hérode, il s’était retrouvé à Nazareth. Mais du point de vue de sa mission, il retourne en Galilée, où il veut débuter sa propre mission, au milieu des plus éloignés, des plus bas, des plus « petits ».

     L’unité des deux points de vue se fait par la réduction du premier au second, Jésus « laisse tomber » (littéralement) Nazareth : son retour en Galilée n’est pas d’abord une mise à l’abri, un retour à l’anonymat originel, mais le top-départ de sa mission à lui. C’est son tour, maintenant. En fait il quitte Nazareth mais pas au sens où sa mission part de là. Plutôt, il part de là pour que sa mission puisse commencer. Elle va commencer ailleurs. L’épisode Nazareth est désormais clos. Il vient maintenant à Capharnaüm, plus au nord que Nazareth, sur la rive Nord-Ouest de la Mer de Galilée. C’est un village de pêcheurs qui comptait environ mille sept-cents personnes à l’époque et dont le nom signifierait « le village du consolateur ». Il est aussi situé sur une route commerciale très ancienne, du début de l’Âge du Bronze semble-t-il, reliant le nord de l’Egypte à la Phénicie et appelée par les Romains Via Maris, « la route de la mer« . Poste de Douane et petite garnison romaine commandée par un centurion. Qui dit poste de douane dit frontière : on est bien encore à l’Ouest du Jourdain, mais on est tout au Nord de la Galilée, juste avant de changer de juridiction, d’où des taxes à payer pour franchir cette frontière avec des marchandises (en plus des taxes sur la pêche, produit local). Jésus ne peut pas, tout en restant en Israël, être plus loin de la capitale. Il a reçu le baptême des pécheurs au lieu le plus bas du monde, il commence son ministère au lieu le plus éloigné de Jérusalem.

      « …afin que soit accompli le mot par l’intermédiaire d’Isaïe le prophète qui dit « Terre de Zabulon et Terre de Nephtali, chemin de la mer, au-delà du Jourdain, Galilée des autres-peuples,  le peuple qui est assis dans les ténèbres voit une lumière, une grande, et pour ceux qui sont assis dans la région et l’ombre de la mort, pour eux une lumière se lève. » Matthieu aime montrer régulièrement que l’Ecriture s’accomplit. Mais ce que nous avons dit précédemment montre que sa citation est un peu bancale en l’occurence : à Capharnaüm, nous sommes bien dans l’ancien territoire de la tribu de Nephtali (à  l’époque, plus personne ne parle des tribus d’Israël, elles ne jouent plus aucun rôle), mais rien à voir avec Zabulon. Nazareth en revanche pourrait avoir été dans le territoire de Zabulon (avec un décalage dans le temps : les tribus ne comptent déjà plus quand Nazareth apparaît). Le chemin de la mer, c’est sans doute la route commerciale (déjà chez Isaïe). Au-delà du Jourdain, cela ne correspond pas du tout, puisque nous sommes encore en-deça, à l’Ouest. Galilée des autres-peuples, cela, oui, c’est avéré : l’hébreu des Ecritures distingue clairement <am>, le peuple choisi et les <gohîm>, les nations, les peuples qui ne sont pas le peuple choisi. La distinction vaut toujours aujourd’hui entre les Juifs authentiques et les « goï ».

     Or la Galilée est religieusement suspecte : non seulement elle est traversée de nombreuses routes commerciales et militaires et voit donc circuler bien des « goï », mais en plus –et plus gravement– les Juifs de Galilée sont suspects de s’être mêlés, mélangés, avec eux, de s’être en quelque sorte dilués. Sont-ils encore bien des Juifs ? Mais c’est là pourtant que Jésus choisi de faire se lever la lumière. Il porte d’emblée notre attention sur les confins, il invite à son imitation à porter nos regards et notre attention au-delà de l’immédiat, de ceux qui nous ressemblent. Il est un fait qu’aujourd’hui, cet entre-soi s’augmente avec les réseaux sociaux : un clic, et nous voilà débarrassés de pensées dérangeantes. Mais le « salut » commence avec ce qui nous fait sortir de soi, ce qui nous mène dans un ailleurs, dans cette ouverture de cœur à écouter et rencontrer ce qui est différent. Il me semble que ce choix délibéré de Jésus de commencer par ceux qui sont loin, qui sont suspects, qui sont « dans l’ombre », nous invite aussi à un vaste retour sur notre histoire collective (ou ecclésiale) : comment est-il possible que des disciples du Christ aient pu cautionner l’esclavage ? Comment est-il possible qu’ils aient soutenu tant d’inégalités dans les sociétés du monde, se soient satisfaits ou aient profité de la domination des riches ? Comment est-il possible qu’ils aient avalisé le Code Noir ? Comment est-il possible qu’ils aient participé à tant de maltraitances ou de confiscations ? L’évangile ne conduisait pas là, au contraire (et n’y conduit toujours pas !) : alors il faut reconnaître que c’est dans notre pratique collective, que quelque chose conduit à tout cela en dépit de cet évangile sensé nous guider et transformer le monde ! Il serait bon de le nommer, et de s’en défaire.

     « Dès lors Jésus commence à clamer et à parler : « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. » Voilà des mots qui disent clairement tout ce que nous avons entrevu précédemment. Nous voilà au commencement, le verbe [arkhoo] dit clairement être le premier ou faire en premier ou faire pour la première fois. Pour la première fois en effet, il parle et clame. Ce qu’il dit, en revanche, c’est mot à mot ce qui résumait le message de Jean-Baptiste (cf. Mt.3,2) : la succession est évidente, le flambeau est repris. Je me permets, pour ceux qui veulent, de renvoyer à ce que j’ai déjà écrit sur ce message-là (c’est le deuxième paragraphe du commentaire de Refaire chanter sa vie : dimanche 8 décembre.).

     Et puis nous voilà dans un autre épisode narratif :  » Or en circulant au bord de la Mer de Galilée, il voit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jettent un épervier dans la mer : il étaient en effet pêcheurs. » Notre Jésus déambule le long de la mer, le verbe évoque un va-et-vient, éventuellement en discutant (c’est le mot même qui était retenu par les grecs pour parler de l’école de philosophie d’Aristote, où l’on parlait en marchant). Qu’il voie des pêcheurs n’a rien d’étonnant : on est au bord de la mer, et c’est l’activité principale à Capharnaüm. Mais Matthieu semble insister sur le fait qu’il s’agit de frères, le mot revient deux fois et la deuxième de façon tout-à-fait inutile sinon pour insister. Ils ont donc entre eux un lien de fraternité, et aussi ils sont en pleine activité, ils « jettent le filet« . J’ai écris l’épervier ci-dessus : à vrai dire, le mot [amphiblèstrone] évoque un filet encerclant (le préfixe [amphi-]…), ce qui désignerait plutôt un filet maillant encerclant : le filet entoure les poissons qui se prennent dans ses mailles. C’est une différence avec la senne, qui prend les poissons par en-dessous, et l’épervier, que l’on jette sur les poissons. Mais c’est plutôt l’épervier qui se jette, alors…

     « Et il leur dit : venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Il était de pratique courante que les « rabbis », les enseignants, regroupent des disciples. Plus important le rabbi, plus restreint le groupe. Mais en général, c’étaient les disciples qui demandaient à se former et à faire partie du groupe : ici, Jésus a l’initiative, et il l’a dès le début de son ministère, c’est la première chose qu’il fait à vrai dire. D’autre part, il appelle alors qu’il est ambulant, non alors qu’il est établi quelque part : c’est qu’il appelle à un partage de vie, à une vie commune. Mais cette vie commune n’est pas celle d’un groupe « à égalité », on vient « derrière [lui]« , c’est lui qui mène et conduit, c’est lui que l’on imite. D’emblée la proclamation de Jésus se présente moins comme des mots à assimiler que comme un style de vie à imiter, un compagnonnage à vivre. Le cœur de ce qu’il va enseigner, c’est à vivre avec lui et comme lui. Mais ce n’est pas pour autant à faire un groupe fermé : la curieuse et un peu opaque expression « pêcheurs d’hommes » le montre. Qui pêche se fait prédateur du poisson : s’agit-il de cela ? Evidemment non. Mais l’expression combine une activité déjà pratiquée par ceux qui sont appelés, « pêcheurs« , et un but nouveau, les « hommes« . Je comprends cette expression comme voulant dire : ce que vous faites, ou savez faire, vous allez désormais apprendre à le faire au bénéfice de tous. Autrement dit, ce groupe n’est pas tourné vers soi-même, il est ouvert sur tous, il vise à tourner chacun et le groupe entier vers tous les hommes. Vous êtes pêcheurs, vous le serez toujours mais autrement, vous serez les pêcheurs pour les hommes, de tous les hommes. On voit dès l’abord un équilibre capital entre la vie des disciples entre eux et avec Jésus, et cette vie pour tous : l’un ne peut aller sans l’autre, dès le premier appel.

     « Et eux aussitôt laissant là les filets le suivent. » Ils partent avec leur compétence, mais ils laissent les instruments où ils sont. La promptitude est magnifique : il fallait que Jésus ait un magnétisme bien particulier pour obtenir une réponse aussi immédiate !

Ghirlandaio, Vocation des premiers apôtres, Chapelle Sixtine, Rome, 1481
Ghirlandaio, Vocation des premiers apôtres, Fresque, Chapelle Sixtine, Rome, 1481. A l’arrière plan à gauche, Jésus appelle Pierre et André. Ceux-ci, au premier plan au centre, ayant tout laissé, fixent leur regards vers lui. A l’arrière plan à droite, Jésus appelle Jacques et Jean. Tout ceci entouré de la foule des hommes au bénéfice de laquelle tout cela arrive. Et une immense perspective s’ouvre vers le fond, comme un fleuve qui a pris là sa source.

     « Et de là il avance, il voit deux autres frères, Jacques –celui de Zébédée– et Jean son frère, dans le bateau avec Zébédée leur père, qui réparent leurs filets, et il les appelle. Et eux aussitôt laissant le bateau et leur père le suivent. » Bis repetita : encore deux frères. Décidément, il me semble que cette insistance chez Matthieu montre à quel point le projet de Jésus c’est que ceux qui le suivent soient des frères. C’est un pari : les premiers frères de l’Ecriture sont Caïn et Abel, on ne peut pas dire que l’exemple soit encourageant !! Mais il y a ce pari de changer ce ressort de l’humanité, de transformer la rivalité qui naît de la proximité en un modèle de relation universelle. Quand on voit que la « fraternité » est devenue maintenant plutôt un référentiel pour dire la solidarité entre les hommes, on peut dire que l’opération a plutôt réussi, et justement au-delà des « frontières » des chrétiens.

     « Et il circulait dans la Galilée entière en enseignant dans leurs synagogues et en clamant l’évangile du royaume et en guérissant toute maladie et toute faiblesse dans le peuple. » Ce n’est qu’une fois que ces quatre premiers sont avec lui, qu’une fois qu’un groupe est constitué, que Jésus lui-même quitte les bords de la Mer de Galilée et Capharnaüm pour circuler (le verbe [périagoo] évoque l’idée d’aller en faisant des cercles, de faire le tour) dans la totalité de cette région des confins et du clair-obscur, dans cette « zone grise » d’Israël. Son action se déroule d’emblée selon trois axes : enseignement, proclamation et guérison. L’enseignement se fait dans les assemblées cultuelles, à l’intérieur, sous le mode du commentaire des Ecritures. La proclamation se fait à l’extérieur, et consiste (c’est le sens du mot « évangile » d’après Isaïe) dans l’annonce par des mots et des actions de la survenue commencée d’une nouveauté attendue et espérée. La guérison consiste dans le remède porté soit aux maladies, soit aux autres formes de faiblesse (le mot [malakia] évoque la mollesse, l’absence de dynamisme ou de force, le manque d’énergie ou la faiblesse de constitution) : redonner vigueur, redonner leurs moyens aux gens, redonner du punch et de l’élan vital.

     Au total, on voit que le nouveauté du ministère de Jésus, comparé à celui du Baptiste, est renversante. Il commence par les plus éloignés, les plus suspects, les moins « bien » ou « corrects ». Il va au plus loin. Et il y va avec le souci de faire école, lui-même entouré pour n’être pas seul et pour montrer par la circulation d’un élan vital, d’une fraternité, le germe de ce dont il annonce la présence. Le groupe dont il fait partie et qui le suit est précisément constitué : il me semble que ses trois dimensions (fraternité dans les relations, référence à Jésus, ouverture vers les autres) constituent de bons repères pour évaluer la santé des groupes que nous formons, et juger de leur « ecclésialité » (si l’on peut dire !). Et les trois aspects qui décrivent son ministère collectif –ou mieux : pluriel !– (déploiement des Ecritures et de leur sens à ceux qui s’y réfèrent, manifestation à tous par des actes d’une nouveauté désormais présente, nouveau souffle donné à la vie de chacun) donnent de beaux objectifs pour évaluer nos actions ou nos motivations.

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