Le laboratoire de la parole (dimanche 22 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà de retour dans l’évangile de Matthieu : ce texte a déjà été commenté ici : Un groupe orienté et ouvert, avec -comme l’indique ce titre- le souci de dégager finalement des « repères d’ecclésialité », des repères pour qu’un groupe quel qu’il soit puisse juger de son authenticité évangélique, de sa qualité de « groupe selon l’évangile ». Je voudrais cette fois-ci suivre Jésus, puisque telle est son injonction, mais le suivre du regard pour commencer.

Au départ, Jésus est au désert « pour être éprouvé« , ce que nous ne savons pas étant donnée la manière dont notre texte est découpé (ou n’est pas introduit). Suite au baptême par Jean, il est parti là où était Jean avant que son activité ne le fasse se tenir au Jourdain. Mais contrairement à Jean, il ne dit rien, il n’annonce rien. C’est comme s’il se tenait en réserve, en attente. Car sitôt entendue l’arrestation de Jean, il sort du désert et tient mot-à-mot la même proclamation que Jean, « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. » Il agit comme s’il reprenait le flambeau ou relevait le drapeau.

La proclamation est la même, mais différente la manière : Jean se tenait à l’embouchure du Jourdain, pas si loin de Jérusalem (plein Est, environ quatre fois la distance de Jérusalem à Bethléem). Il contraignait ceux qui étaient sensibles à son message à venir jusqu’à lui, et c’était le cas d’après Matthieu « de Jérusalem et de toute la Judée« . Jésus, lui, se tient à la plus grande distance possible de Jérusalem, tout au Nord, et même sur la rive Nord du lac de Tibériade (aujourd’hui, Mer de Kinnereth). Il n’est pas très loin de l’actuel plateau du Golan, dont on sait que les Israéliens l’occupent sur la Syrie : il est sur la frontière, loin des centres du pouvoir.

Il est également loin aussi de la « claire appartenance » à Israël : ceux qui viennent de la Judée vers Jean-Baptiste revendiquent une « pureté » d’appartenance au peuple choisi, ils revendiquent des lignées israélites endogames. Tel n’est pas le cas dans la « Galilée des Nations« , parcourue et même habitée par ceux des Nations, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas du peuple d’Israël : la Galilée, c’est le lieu des rencontres et des « mélanges », c’est le lieu où s’installent ceux qui sont revenus plus tardivement de l’exil en terre étrangère, justement parce qu’ils y avaient contracté mariage, fondé une famille. C’est le lieu de la compromission au regard des Judéens, de l’implication avec le monde à leurs propres yeux sans doute. Or c’est là que Jésus choisit de circuler.

D’autre part, s’il a un point d’ancrage à Capharnaüm, Jésus n’y demeure pas, mais c’est lui qui parcourt le pays : il circule « au bord de la Mer de Galilée« , et même « il circulait dans la Galilée entière » ! On ne vient pas le trouver, c’est lui qui vient trouver les gens. Ainsi, on sait où venir trouver Jésus si on veut se déplacer : il suffit d’aller à Capharnaüm et on finira bien par le trouver, le voir y revenir. Mais on peut très bien le rencontrer au cours de ses déplacements, vastes et fréquents : et même sans l’avoir cherché. Rencontrer Jean-Baptiste oblige à un choix préalable, il faut se décider à faire le déplacement ; mais rencontrer Jésus ne demande pas nécessairement de choix préalable, ce peut être un fait de circonstance, ce peut aussi être un choix préalable de Jésus lui-même; une initiative de sa part. Et c’est là une dimension très nouvelle, l’initiative constante d’aller au-devant des autres.

Ainsi donc, Jésus se tient en réserve du Baptiste sans rien forcer, il attend « son » temps, et il reprend le flambeau du Baptiste ; mais aussi il reprend ce flambeau à sa manière et inaugure un temps nouveau, ou une nouvelle manière, un nouveau style.

Ce style apparaît particulièrement dans le choix délibéré, très volontaire, de s’associer d’autres. Le fait est fort intéressant parce qu’il est là aussi de son initiative : des groupes se formaient à son époque autour des « maîtres » (les « rabbis »), et plus la réputation de celui-ci était élevée, plus difficile était l’accès à son groupe. Jean-Baptiste avait lui aussi des disciples. Mais ce sont les autres qui sont demandeurs, le « maître » ne demande rien. Ici, le style est exactement inverse : c’est le maître qui sollicite d’autres pour former un groupe autour de lui. C’est aussi un énorme risque pour lui : qui accueille les solliciteurs peut toujours aussi les renvoyer quand il se révèle qu’ils ne conviennent pas ; mais qui prend l’initiative de les appeler assume aussi leurs futures réactions, et jusqu’à leurs trahisons. On dit plaisamment que « Dieu, pour se venger des grands hommes, leur a donné des disciples » : deux mille ans d’histoire ont fait voir en tous cas que ceux qui se réclament de Jésus peuvent ô combien ne pas lui être fidèles…

On voit en tous cas que d’emblée, sans attendre, avant même que son ministère ait pris de l’extension, Jésus veut ne pas être seul. Pourquoi ? C’est une question qui mérite d’être posée.

Que nous est-il dit ? « Or en circulant au bord de la Mer de Galilée, il voit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jettent un épervier dans la mer : il étaient en effet pêcheurs. Et il leur dit : ici, derrière moi, et je vous ferai pêcheurs des hommes. Et eux aussitôt laissant là les filets le suivent. Et de là il avance, il voit deux autres frères, Jacques –celui de Zébédée– et Jean son frère, dans le bateau avec Zébédée leur père, qui réparent leurs filets, et il les appelle. Et eux aussitôt laissant le bateau et leur père le suivent. » C’est en circulant qu’il les voit : ce n’est pas un déplacement fait dans cette intention précise. Autrement dit, ce n’est pas la réputation ou les qualités bien connues de tous qui ont provoqué chez Jésus le déplacement : « Tiens, Simon et André feraient bien dans mon groupe ! » Non, sans être le hasard, c’est un choix « en passant »… c’est-à-dire en faisant autre chose. Le but reste et restera autre chose, l’appel de certains dans le groupe qui marche avec Jésus est tout entier orienté vers cette autre chose. Ces personnes ne sont pas « importantes », ni avant d’être choisies pour avoir provoqué le déplacement de Jésus, ni après être choisies puisqu’elles le sont en vue d’un but autre.

Les deux fois, il s’agit de frères. Je répète que ce n’est pas un choix facile : dans la bible, les premiers frères sont Caïn et Abel, on sait comment cela finit. La fraternité est un programme, un horizon, non pas une réalité « fleur bleue ». Choisir des frères, c’est prendre à la racine les dissensions de l’humanité, les assumer, avec la claire volonté de les transformer. C’est peut-être aussi pour Jésus assumer dans le groupe qui porte sa mission des tensions inévitables dans notre humanité telle qu’elle est, parce qu’elles peuvent être néanmoins porteuses pour le message « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. », parce qu’elles peuvent aussi montrer comment ce message est transformant en montrant les germes de cette transformation. Choix hardi, et difficile. Ce n’est pas le seul : il choisit un groupe de pêcheurs, puis… un autre groupe de pêcheurs. donc il choisit potentiellement des concurrents ! Nouvelles sources de tension.

J’insiste là-dessus : on se fait souvent une idée du groupe des disciples qui relève du conte de fée, comme s’il était déjà un groupe parfait et accompli. Mais non, on le voit, c’est un groupe qui assume toutes les dimensions qui font les grandes tensions chez les hommes, il n’est pas différent en cela des autres groupes humains. Et vouloir aujourd’hui apparaître comme d’une humanité différente, hors-sol (c’est un des sens symbolique du célibat ecclésiastique, par exemple), est tout simplement passer à côté des choix initiaux de Jésus tels que Matthieu nous les présente ! S’ajouteront encore d’autre tensions : par exemple on peut imaginer qu’entre Matthieu le publicain (donc, pour beaucoup, le « collabo ») et Simon le Zélote (donc le membre d’un groupe armé de résistance à l’occupant), il y avait quelques tensions de nature politique…

L’aspect très volontaire du choix de Jésus s’exprime particulièrement dans le ton et la formule injonctives qu’il emploie : « Ici, derrière moi ! Et je vous ferai pêcheurs des hommes. » Le « Ici ! » demande une obéissance sans délai, une promptitude dans la réponse. Il n’y a pas de négociation : c’est toi et c’est tout de suite. Le « derrière moi ! » dit clairement qui va garder l’initiative et le leadership : pas de promotion prévue, pas de carrière. Ce n’est pas cela. Il s’agit d’une école en fait : « je vous ferai pêcheurs des hommes. » Je ne comprends pas cette phrase comme substituant les hommes au poissons : ce serait les prendre au piège puis les consommer : hélas, j’ai peur que certaines pratiques aient bien été de cet ordre. Mais je la comprends avec un génitif subjectif, « pêcheur pour les hommes » en quelque sorte. Un élargissement à tous d’une activité jusqu’à présent avant tout menée pour eux-mêmes, en vue d’eux-mêmes.

Qu’avons-nous donc appris de notre question initiale : pourquoi Jésus ne veut-il pas être seul ? Manifestement, il a en vue tous les hommes de la « Galilée des Nations » dans laquelle il circule « en enseignant dans leurs synagogues et en clamant l’évangile du royaume et en guérissant toute maladie et toute faiblesse dans le peuple. » Celui qui va se présenter devant les hommes ne va s’y présenter seul, mais au milieu d’un groupe : il n’est pas un « sauveur-discoureur » qui ne fait que passer, avec des recettes toutes-faites répandues à large bouche et sans rester assez pour assumer aussi les difficultés engendrée par celles-ci. Il vient dire non seulement par les paroles mais aussi par l’expérience pratique en cours, au milieu d’une sorte de laboratoire où chacun peut observer ce que cette parole opère. Jésus se présente à tous au risque de l’expérience d’une parole sur l’humanité telle qu’elle est. Sa parole aura la tempérance et la saveur du « vécu » : si elle est du ciel, elle sera aussi de la terre.

Disciples de Jésus, rappelons-nous nous aussi que c’est d’abord son choix de nous avoir fait signe, et que ce n’est pas pour nos hautes qualités. Rappelons-nous que nous sommes à son école, et avant tout pour nous laisser travailler par sa parole,… de sorte que le monde puisse voir comme un laboratoire ce que la parole change, opère, transforme, et aussi les résistances qu’elle suscite : on n’a pas à cacher les difficultés. Une « Eglise » qui cherche à cacher les zones d’ombres est infidèle à sa mission : ce n’est pas parce qu’il y a des zones d’ombre qu’elle est infidèle, c’est parce qu’elle cherche à les cacher. Car la pâte humaine est justement cette glèbe qui a besoin d’être travaillée et remodelée pour devenir humanité nouvelle. C’est notre « Galilée des Nations », notre zone grise et impure. Tout ce que nous sommes, dès lors, toutes nos fausse pistes, toutes nos peines, tout ce qui pèse,… : tout cela a sa place dans notre vie de disciple, dès lors que c’est traversé comme le reste par la parole et sa puissance de travail.

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