Un vent de liberté : dimanche 9 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     Le texte d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine dernière. Et c’est une chose qui est précisément frappante pour moi : Jésus a multiplié les pains pour les foules, « Et aussitôt il oblige les disciples à monter dans le bateau-de-pêche et à le précéder dans le pays opposé, jusqu’au moment où il renverrait les foules. » Pourquoi « aussitôt » ??

     Il y a presque une fébrilité, qui contraste avec la paisibilité de la réaction de Jésus devant les disciples qui le pressaient de renvoyer les foules pour que les gens aillent dans les villages, s’acheter de quoi manger. Il les fait asseoir, il commande qu’on lui apporte les maigres ressources, il les fait distribuer en les partageant, les gens mangent… Tout cela prend du temps, et on voit bien qu’on prend son temps, avec tout ce processus d’installation, de distribution, de repas, de ramassage des surplus. Et puis voilà soudain une précipitation : « aussitôt il oblige les disciples…« 

     Mais je note que cette précipitation ne vise que les disciples, pas les foules. Rappelons-nous qu’ils avaient été les seuls à ne pas remarquer que ce lieu n’avait plus rien d’un désert, parce qu’ils étaient aveuglés par la « masse » constituée. Ils voulaient en quelque sorte « se débarrasser » de la foule. Alors Jésus les a mis au service des gens, ils ont dû aller et venir, parcourir tous ces gens pour les servir, pour leur apporter à manger, pour écouter leurs demandes, pour rapporter peut-être des parts afin que tous soient rassasiés suivant ses besoins, pour ramasser encore les surplus… Ils ont ainsi fait l’expérience que cette foule, c’était des personnes, fort différentes les unes des autres.

     Maintenant, ils ne doivent pas rester : il oblige les disciples, [anang’kadzoo] c’est bien contraindreforcer. Cela laisse entendre que les disciples ne voulaient pas partir. Car que va-t-il se passer ? Jésus, leur maître, va rester seul avec la foule, avec les gens. Et là, on s’aperçoit qu’il y a une soudaine inversion de la situation, une inversion des statuts. Suite à la multiplication des pains, on se retrouve avec une situation inédite ! En général, ce sont les disciples qui sont à part avec Jésus, qui sont autour de lui loin de la foule : mais là, après la multiplication des pains, c’est l’inverse ! Les disciples se retrouvent par force loin de Jésus, et lui est avec la foule : à part avec la foule (le fameux [kat’idian] dont nous avons parlé la semaine dernière).

     Cela peut faire beaucoup réfléchir, si l’on transpose à notre actualité ecclésiale : aujourd’hui, la célébration de l’Eucharistie conduit plutôt à une emprise toujours plus grande des clercs sur les foules. Et, peut-être en conséquence de cela, la participation à l’Eucharistie engendre beaucoup dans l’esprit des disciples, des chrétiens (et je ne parle peut-être pas que des catholiques, même si je reconnais que j’en sais moins des autres,  de leur vie et de leurs élans), l’idée qu’ils ont de là une mission, au sens hélas d’une emprise à établir, sur les autres, sur les foules. Jésus pose le contraire : c’est un régime de liberté totale qui est établi, parce que c’est un régime de relation immédiate -c’est-à-dire donc sans aucun intermédiaire- entre lui et chacun, entre lui et tous. Les disciples, donc aussi les Douze, il les contraint à partir, il les chasse presque.

     Je note un petit fait significatif dans le déroulement de la liturgie de la messe, qui va bien illustrer mon propos, en tous cas pour ce qui concerne une emprise des clercs et des « zélateurs » sur les autres. J’observe que, de plus en plus, dans les églises, après la communion, on invente des rituels : il faut rester debout, ou bien il faut rester à genoux, ou bien il faut rester à genoux jusqu’à ce qu’on remmène la réserve eucharistique au tabernacle (il y aurait beaucoup à dire, sur ces tabernacles-frigidaires toujours débordants, en regard du geste spontané et calibré de la multiplication des pains…! Craindrait-on les « lieux déserts », et qu’il faille aller ailleurs chercher à manger ?…). Bref, toutes sortes de rituels. Mais que dit le missel lui-même à ce moment ? … Rien. Rien! Le missel ne dit rien. Et pourquoi le missel ne dit-il rien ? Il ne dit rien, parce qu’après la communion, c’est-à-dire après l’union intime et parfaite de chacun avec Jésus lui-même, que peut-on dire ? Aucun rite ne peut exprimer ce qui précisément les dépasse ! Les rites conduisent là, ils sont des voies sensibles vers le mystère, mais là ils s’effacent ! Comme il s’effaceront définitivement dans la cité céleste, « La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau » (Apoc.21,23). C’est le moment, semblable à celui sur lequel je m’arrête dans l’évangile, de la liberté totale et parfaite, de la relation immédiate de Jésus avec chacun et avec tous ! Mais on voit que certains essayent, et c’est de plus en plus répandu, d’étendre une emprise. Comme si leur pouvoir ne devait jamais cesser, comme s’il ne devait jamais s’effacer…

     Donc Jésus les chasse. Il congédiera -ou « libèrera« – les foules, comme les disciples étaient venus le lui demander (mais dans une tout autre perspective), mais à sa manière, à sa façon, sans brutalité, sans presser. Le texte dit bien « …jusqu’au moment où…« . C’est long, d’apprendre la liberté. Les disciples sont écartés jusqu’à ce moment, mais on ne sait pas quand viendra se moment : on comprend juste que tout est fait pour qu’il ne soit pas précipité. Et surtout pas par ceux qui pourraient dire que maintenant qu’ils ont mangé, il est temps qu’ils partent. Il y a un temps de liberté et d’intimité à préserver absolument, comme un bien précieux et irremplaçable. Le prendrons-nous, ce temps ? Resterons-nous, nous aussi, si nous ne sommes pas de ceux qui sont contraints de partir ?

     Et Jésus lui-même, « une fois les foules renvoyées -libérées-, gravissait la montagne à part pour prier » : le contact dans l’intimité avec tous ces gens le conduit à la même intimité avec son père. Quel bel enchaînement ! Et combien significatif ! La relation personnelle n’est pas un obstacle à la prière ni à la relation avec le père mais au contraire y conduit, en constitue comme une initiation. C’est le cas pour Jésus, cela peut l’être aussi pour nous. Et il y a des échanges qui conduisent simplement au silence, et partager le silence avec de vrais amis, avec les personnes aimées, c’est une expérience profonde et irremplaçable.

Lorenzo_Veneziano,_Christ_Rescuing_Peter_from_Drowning._1370_Staatliche_Museen,_Berlin.
Lorenzo Veneziano, Le Christ suivant l’apôtre Pierre de la noyade (1370), Huile sur bois, Staatliche Museen, Berlin. A gauche, un homme libre et tranquille. tout le reste, c’est un péril bien plus grave que les disciples affrontent : plus grave que la simple faim dont les foules étaient affectées. Un risque plus à la mesure de celui qu’ils auraient fait courir à la foule en la renvoyant à leur manière…

     Bon, je dis que Jésus chasse les disciples : ce n’est pas tout-à-fait exact, quand même ! Il les oblige à s’embarquer dans le bateau avec lequel ils sont venus tous ensemble, et il leur commande de le précéder, d’aller en avant de lui, [éïs to pérane], dans l’au-delà, ou du côté opposé. Je pense préférable cette dernière traduction, moins sujette à des interprétations peut-être hasardeuses sur ce qu’est cet « au-delà« . Et puis, justement, le côté va se révéler très opposé, puisque le vent est tout-à-fait contraire. Il me semble que Jésus fait faire aux disciples (et aux Douze : Matthieu ne distingue pas les groupes comme le fait Luc avec pas mal de précision, il reste assez vague) l’expérience de ce que c’est que vouloir aller là où il n’est pas encore allé. C’est tout simplement impossible. C’est une leçon magnifique pour ce qui est de vouloir prendre des initiatives et sortir de la place de disciple, de celui qui suit. De vouloir instaurer des choses « au nom du Christ ». On fait l’expérience de ne pas avancer, d’affronter la tempête. Et même de couler, dès qu’on quitte Jésus des yeux. Lui peut marcher sur une mer déchaînée et face à des vents contraire. Mais pas le disciple, ni seul ni à plusieurs.

     Faites l’expérience de contracter le texte : « Et aussitôt il oblige les disciples à monter dans le bateau-de-pêche et à le précéder dans le pays opposé, jusqu’au moment où il renverrait les foules. […] Et une fois qu’ils furent montés dans la barque, le vent tomba. » Vous voyez : c’est comme si toute cette tempête était l’histoire de leur résistance à ce à quoi Jésus veut les contraindre…. Toute cette tempête intérieure, ou plus d’ailleurs, parce qu’ils résistent à cette liberté que Jésus veut pour les foules et lui… Profitons-en , de cette liberté !

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