Vin de la joie et de la convivialité : dimanche 2 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Je suis la vigne la véritable et mon père est le vigneron. Toute pousse en moi ne portant pas de fruit, il la taille, et toute [pousse] qui porte fruit, il la taille-en-profondeur, afin qu’elle porte une plénitude de fruit.… J’avais seulement commencé à commenter ce passage de l’évangile de Jean, il y a trois ans : je vous invite à vous y reporter pour commencer, car il est question de la taille de la vigne, et si l’on ne connaît pas bien cette pratique, on risque de faire des contresens !

En prenant la suite de ce commentaire, je me rends compte que je n’ai pas abordé une question préalable importante : si après avoir dit « Je suis la porte« , « Je suis le beau berger« , « Je suis la lumière du monde« , « Je suis le chemin, et la vérité et la vie« , pourquoi Jésus ajoute-t-il maintenant encore un « Je suis…« , en ajoutant « Je suis la vigne » ? Il me semble que c’est le contexte qui l’explique : dans l’allégorie de la vigne, il est question de taille, donc de trancher et retrancher. C’est une opération redoutable, et tous savent ce que veut dire se couper, voire se blesser. Et qu’une blessure avec un objet tranchant peut être une blessure mortelle. Et que si on traitait une personne humaine comme on traite le pied de vigne, le sang coulerait.

Or Jésus vient, dans l’évangile de Jean, d’annoncer clairement à ses disciples que « l’heure est venue« , qu’il « s’en va » et qu’il « va vers le père« . Tous en sont troublés et terrifiés. Les disciples ont compris qu’il leur annonce sa mort violente, et il faut bien voir à quel point cela contredit leur espérance messianique : celle d’un chef vainqueur qui prend le pouvoir au nom du dieu et qui rétablit Israël dans ses droits et son ampleur attendue. Par définition, il ne peut pas mourir, mais c’est lui qui doit faire mourir ses ennemis. De même si l’on se base sur le titre de « fils de l’homme » que, bien souvent, Jésus a repris à son compte : il s’agit d’un être « divin » qui intervient dans l’histoire pour combattre les ennemis du dieu et qui emporte avec lui les « élus ». Là non plus, il n’est pas question de mort pour lui. Alors, Jésus doit donner une piste à ses disciples. Jean s’applique à cela, même après coup : pourquoi « fallait-il » que le Messie souffrît et mourût…? Et pourquoi encore aujourd’hui, la vie de disciple n’est-elle pas une longue suite de victoires splendides et une glorieuse progression ?

Nous avons déjà dit qu’il s’agissait d’une taille, délicate. Une taille qui concerne la vigne entière, donc celui qui dit « Je suis la vigne », toute la parcelle, l’ensemble des plants. Mais du coup, une taille qui s’exerce concrètement aussi sur chacun des plants, sur chacune des branches. Et c’est une taille qui s’exerce sur le vivant, précisément parce qu’il est vivant, le but c’est le fruit.

Le temps est ici capital, on l’a vu aussi : un rameau qui n’a pas un an, il faut le tailler un peu pour le renforcer ou le conduire. Un rameau d’un an, il faut le tailler dur parce que c’est lui qui portera le plus de fruit. Un rameau de plus d’un an, il faut souvent l’ôter parce qu’il y a peu de chance qu’il porte quoi que ce soit. Cela invite à une interprétation personnelle pour chaque disciple, pas plus grand que le maître et participant au même mystère que le maître : tous les coups qui arrivent à notre vie, tout ce qui semble « tailler dans le vif » dans nos existences, tout cela est sous le signe de la nouveauté et de l’espérance : un fruit, et même une abondance de fruits, voilà l’attente, voilà l’horizon. Il n’est pas question ici de l’âge que nous avons, il est question de la nouveauté de ce qui nous frappe : tout nouveau, c’est une promesse pour plus tard, un rameau de moins d’un an. La deuxième fois, la taille est plus dure, plus approfondie, plus soignée, plus détaillée (dé-taillée) : c’est cette fois-là que nous pouvons produire un fruit abondant et magnifique.

« Déjà vous êtes taillés-en-profondeur par le moyen de la parole que je vous ai dite. » Déjà. La parole a déjà constitué un sécateur, elle a déjà porté les entailles aux endroits stratégiques, elle a déjà révélé les lieux où il fallait couper. Autrement dit, une fréquentation assidue de la parole, et une intégration, une méditation de celle-ci, évite l’effet de surprise. Ce qui nous arrive nous atteint en des jointures qu’au fond nous connaissons déjà, même si la disjonction n’a pas encore été opérée. Cela nous permet de consentir à cette taille, à ce retrait, à cette perte. Et cela nous permet de rester du « bon côté ».

Car il y a cette question, évidemment. C’est une partie du rameau qui est retranchée, une partie qui est autant le rameau que celle qui reste. Il s’agit donc de se situer intérieurement, par le consentement, dans ce qui reste attaché au tronc, plus que, par le regret, dans ce qui tombe à terre. « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le rameau ne peut pas porter de fruit à partir de lui-même s’il ne demeure dans la vigne, de même vous non plus si vous ne demeurez en moi. » Bien sûr ! La partie du rameau tombée à terre ne peut plus porter de fruit (même si, à un moment de la taille, une partie du rameau retranché a déjà des pousses fructifères). De même d’ailleurs que le fruit de la vigne ne peut plus mûrir une fois cueilli.

Mais qu’est-ce que ce fruit ? Le raisin peut bien sûr avoir de nombreux usages, mais l’usage-roi, celui auquel on pense avant tout, c’est le vin. Et le vin, dans la culture biblique, est associé à la joie et à la fête : c’est dans ces moments-là qu’on sert du vin, c’est pour ces moments-là qu’on réserve ce que l’on a produit. Le vin est sans pareil pour libérer les esprits, libérer la parole, des-inhiber suffisamment les convives (pas besoin d’excès) pour que la convivialité soit belle. Ainsi, il me semble que cette focalisation sur le fruit, sur le fait de porter du fruit, c’est une focalisation sur le grand festin ultime, sur une joie et une convivialité ultime où nous retrouver tous. Je pense que c’est très important : pour consentir à perdre quelque chose de sa vie, quelque chose à quoi l’on tient, qui compte, il faut pouvoir se dire que ce n’est pas en pure perte, que l’on va par cela aussi augmenter la joie et l’unité quelque part, apporter à d’autres.

« Si quelqu’un ne demeure pas en moi, c’est-à-dire s’il reste dans le regret de ce qu’il perd, s’il ne s’en détache pas mais reste situé dans ce qu’il est en train de perdre, il est jeté dehors comme le rameau et il se dessèche, et on les rassemble et on les jette dans le feu et ils brûlent » Triste devenir, loin de la joie et de l’unité. C’est un chemin d’autodestruction.

Au contraire, « Si vous demeurez en moi, c’est-à-dire si vous vous situez dans la perspective de la vie, si vous consentez pour la joie et l’unité à ce que vous perdez, « et que mes mots demeurent en vous« , c’est-à-dire ce qui vous a déjà fait comprendre qu’il faudrait en passer par là, qu’il faudrait un jour perdre ceci ou cela, que c’était bien possible en tous cas ; mais aussi ces mots qui vous ont attachés indéfectiblement à la vie, l’unité et la joie que vous pouviez apporter, ou à la croissance desquelles vous pouvez contribuer, « demandez ce que vous voulez, et cela à vous surviendra. » Ce que vous voulez, ce n’est pas « n’importe quoi » : c’est bien ce qui est enraciné, enté, au plus profond de soi. Ce que nous voulons vraiment. Nous avons des choses, en matière de vie, de joie, d’unité, qui nous tiennent spécialement à cœur, comme à personne sans doute. Un mode particulier de désirer ces choses, avec des nuances qui nous sont propres : eh bien, cela peut surgir de nos cœurs, avec une certitude profonde de l’obtenir. Ce sera cela notre fruit, notre couleur apportée à la joie de tous, à l’unité de tous. Nous pouvons consentir à perdre, et même à perdre beaucoup, parce que nous pouvons en faire un projet.

« En cela mon père sera glorifié, que vous portiez un fruit abondant et que vous deviendrez mes disciples. » Pour finir, retour au point de vue du tout début, celui du vigneron, ou du propriétaire de vigne, de celui qui s’occupe de son vignoble, de son carré de vigne. Il veut une belle récolte, il veut du beau fruit sur chacun des rameaux, qu’il a taillé pour cela avec beaucoup de soin et d’attention, une attention portée à chacun. Le vigneron en effet se souvient de sa vigne, il se rappelle chaque pied, chaque rameau de chaque pied. Il se rappelle ce rameau poussé l’an passé et qui cette année doit atteindre sa pleine vigueur. Il remarque ce nouveau rameau. Il se rappelle ce rameau-là, abondant l’an passé, mais qui maintenant a fait son temps et qu’il ne faut pas laisser pour ne pas épuiser le pied de vigne. Il comprend ce que la vie fait en chaque pied, en chaque rameau, que la vie pousse ici, qu’il faut favoriser cette croissance-là, etc. Et il a pour chaque pied et chaque rameau l’amour qu’il a pour l’ensemble de sa vigne, de son unique vigne. De son fils unique. Le disciple qui est face à un moment éprouvant pour lui-même peut s’y engager, s’y laisser, avec la confiance que donne la certitude d’être connu et aimé.

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