Dimanche 29 avril : Tailler au bon endroit.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous sommes toujours dans l’évangile de Jean, mais dans sa deuxième grande partie, parfois appelée « Livre de la gloire ». Et nous sommes plus particulièrement au beau milieu du Discours d’adieu de Jésus à ses disciples : un long discours que Jean met dans la bouche de Jésus, et qu’il est, là encore, le seul à nous rapporter. Ce discours suit le lavement des pieds et précède l’arrestation de Jésus.

     Le thème du passage d’aujourd’hui est la vigne, [ampélos]. Il s’agit tout à la fois du plant de vigne ou du vignoble entier, et il faut donc se garder d’oublier ces deux aspects qui s’entremêlent. La vigne est une plante anciennement cultivée en Palestine, depuis la plus haute antiquité. On la conduisait dans ces régions traditionnellement en hautains (des sortes de bosquets en haut d’un « tronc » dénudé) ou sur pergola (une treille). Le vin produit était non filtré, donc d’une faible qualité : les influences gréco-romaines vont beaucoup apporter. Mais même si cette qualité était à améliorer, le vignoble était très présent en Palestine, et depuis longtemps. Il faisait partie de l’univers quotidien et du paysage. De très nombreux propriétaires avaient aussi leur propre vigne, pas forcément étendue mais suffisante à pourvoir leurs propres besoins. La comparaison que prend Jésus est donc une comparaison aisément accessible à tous : tous savent les besoins et l’entretien d’une vigne, tous connaissent ces gestes réguliers à accomplir quand vient la saison. Ce thème est aussi déjà largement repris dans l’Ancien Testament, mais je ne vais pas suivre cette piste aujourd’hui.

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     [Egô éïmi hè ampélos hè alèthinè], « Je suis la vigne, la vraie » commence-t-il. Toujours ce « Je suis » par lequel, discrètement mais constamment, Jean fait allusion au nom divin et rappelle ainsi les énoncés de son prologue : la Parole auprès de Dieu dès le commencement, faite chair pour nous le révéler. Après « Je suis la porte » et « Je suis le berger« , voici « Je suis la vigne« . La vigne ou le vignoble ? Il me semble que les deux sens sont assumés ici : dans la première partie de l’allégorie, c’est plutôt le vignoble entier auquel il est fait allusion. Dans le rapport à son père, Jésus regroupe distinctement chacun des pieds de vigne, il en fait un seul vignoble sans les confondre entre eux. Il est la vigne unique du père, et c’est lui qui est concerné chaque fois que le père s’occupe d’un plant en particulier. Dans la deuxième partie de l’allégorie, en revanche, c’est plutôt au plant de vigne qu’il est fait référence. Dans son rapport à nous, nous lui sommes intimement unis comme un sarment à un plant. Et ici, comme ç’avait été le cas pour le berger, il adjoint un adjectif : pas n’importe quel vignoble, mais le véridiquele sincère, ou encore le vrai au sens de le réel. Il y a une dimension référentielle dans cette identification de Jésus. C’est lui qui est la vigne-référence : tout ce que nous apprendrons à propos de vigne, nous apprendra quelque chose à  propos de Jésus. Amis œnologues, votre passion prend une nouvelle dimension !

     « …et mon père est le cultivateur. » Le [géôrgos], mot qui a donné le titre les « Géorgiques« , est tout simplement le cultivateur, celui qui cultive la terre. Par extension, c’est le propriétaire terrien, et par une nouvelle extension ce mot peut désigner parfois spécifiquement un vigneron ou un jardinier. On a vu qu’il n’est pas besoin de recourir à ces derniers sens spécifiques : tout petit propriétaire a une vigne dont il sait s’occuper. Les rapports de Jésus à son père sont situés comme un rapport de propriétaire, ou d’origine, à son ouvrage. Le paysan est sans doute celui qui a planté cette vigne, et il l’entretien, il la fait grandir, il la fait produire aussi : tout le monde sait qu’une vigne bien entretenue doit normalement améliorer la qualité de sa production avec le temps : la conduite progressive des sarments, l’amélioration de leur exposition, l’art de leur taille, mais aussi le gain en profondeur des racines, tout cela va améliorer grandement la qualité des raisins, et du vin si l’on sait aussi vinifier (mais notre allégorie ne porte pas sur ce point-là…).  Il y a aussi en question la bonne distance des plants les uns aux autres : trop éloignés, ils ne se protègent pas; trop rapprochés, ils s’étouffent. Le cultivateur conduit son vignoble, il régit le tout de sa vigne.

     « Toute pousse en moi ne portant pas de fruit, il l’enlève, et toutes celles qui portent fruit, il les nettoie, afin qu’elle porte une plénitude de fruit. » Tout est une question de taille. Il ne s’agit pas de distinguer les bois morts et les autres : cette taille, évidente, est supposée déjà faite, et elle ne demande pas un art particulier; le mot ici employé, [klèma], évoque tout bois flexible : il s’agit de tout ce qui est vivant, des jeunes pousses. Dans le cas de la vigne, cela peut même désigner une partie du cep, du moment qu’elle est vivante. Là est le point important. Or il y a deux tailles différentes suivant les cas, sur les jeunes pousses, distinguées par deux verbes très proches, [aïréô] et [kathaïréo], deux verbes de même radical. Le second est juste doté du préverbe [kata], qui désigne fondamentalement un mouvement de haut en bas (une catastrophe, par exemple), mais signifie aussi au fondcomplètementde bout en bout, au fond de… Il y a, dans le cas de la deuxième taille, une opération plus approfondie, plus entière, que dans la première.

     Comment distinguer ? Les bourgeons les plus fertiles apparaissent sur le bois d’un an : ce sont eux qui vont donner le plus, et les meilleurs fruits. En revanche, les bourgeons qui  poussent à l’aisselle du vieux bois (le bois de plus d’un an ! Pas de pitié…) ou d’un rameau déjà coupé, ne donneront rien. Il faut donc de la part du vigneron une observation très attentive. Mais on voit que le principe même de la vigne, c’est celui de la nouveauté permanente !! Vouloir produire en « re-produisant », ce n’est pas possible. Il faut du neuf, toujours du neuf. C’est le principe même de la vigne. La puissance de la vie nouvelle, seule, donne à la vigne sa splendeur. La proximité même avec ce qui est déjà trop vieux est source de flétrissure, de stérilité. Le vigneron le sait : alors il y a des bourgeons, des pousses, qu’il enlève tout simplement. Et d’autres, plus prometteuses, qu’il va tailler : au moins trois bourgeons laissés par jeune pousse bien placée, mais pas trop non plus. A vrai dire, nous sommes ici dans la « taille d’hiver » : une taille d’été se fera encore avec ces pousses-là : on ne laissera en général pas plus de cinq grappes sur une tige, pour qu’elles soient belles et fortes. Et année après année, avec ce traitement-là, la vigne devient vigne.

     Jésus (ou Jean) poursuit en faisant une application aux disciples, auxquels est adressé ce discours. Il le fait en introduisant le thème de la parole : celle-ci a constitué la deuxième taille, la taille [kathaïréô]. Autrement dit, la parole distingue les vraies nouveautés et les promesses de fruit. Et elle ajuste le nombre de fruits possibles, à chacun selon sa vigueur (mais on ne peut jamais TOUT porter). Et puis vient un ordre : [méïnate] : le verbe [ménô] signifie demeurer, rester : être fixe, stable, tenir bon, rester en arrière, habiter. Il leur dit « Demeurez en moi, et moi en vous. » A vrai dire, c’est une injonction aux disciples autant qu’à lui-même. On pourrait presque dire « demeurons les uns dans les autres ». Ce que veulent dire exactement ces mots, ce n’est pas facile ! Que veut dire « demeurer en quelqu’un », ou « habiter en quelqu’un », ou « tenir ferme en quelqu’un » ? Ce qui est acquis, c’est qu’il s’agit d’une relation stable, durable, voire définitive, et aussi réciproque. Jésus appelle à cela. Pourquoi ? Sans doute parce que l’opération de « taille », exercée par le cultivateur-père, est tout de même une coupe. C’est radical, cela retranche des choses, une partie de soi. On dirait que Jésus dit aux disciples : il va y avoir une opération douloureuse : pour qu’elle soit efficace, pour que vous en tiriez du fruit (mieux : pour que l’on puisse tirer de vous un fruit pour les autres !), demeurons les uns dans les autres. La taille concerne toute la vigne, donc avant tout moi, Jésus. Mais concrètement, elle va aussi concerner chacun d’entre vous, tour à tour. Bon, on peut trembler un peu et se dire qu’il y a en effet un enjeu. Mais que veut dire ce fameux verbe « demeurer », puisqu’il est à ce point capital ?

     Alors la phrase suivante vient donner une explication : « Comme la pousse ne peut porter du fruit par elle-même à moins qu’elle demeure dans la vigne, ainsi vous non plus à moins que vous ne demeuriez en moi. » Pour la jeune pousse, il y a d’abord le lieu de son lien au plant : sur une jeune pousse. Ensuite, elle est effectivement une pousse, elle est une croissance du nouveau rameau lui-même, pas la seule, mais elle est en est une. Son lien est vital, c’est la même sève qui circule, elle EST la branche qui pousse. Du reste, l’année prochaine, elle sera la branche d’un an sur laquelle se trouvent des jeunes pousses. Si elle se détache du plant, si par un coup de vent ou une fausse manœuvre elle se retrouve pendante ou arrachée, plus rien à faire, la vie ne circule plus. Remarquez bien que le lien est tout aussi vital dans l’autre sens : si on enlève à un plant toutes ses jeunes pousses, on le fait mourir tout entier ! On comprend la réciprocité de la formule rapportée par Jean. Ce qui compte, pour faire face à la taille, c’est le lien vital entre Jésus et ses disciples, leur indissociabilité. Bien sûr, on peut distinguer à vue : tiens, voilà un plant de vigne ! Tiens, voilà une jeune pousse ! Mais au fond, c’est un seul être : pas de plant de vigne sans ses jeunes pousses, pas de jeunes pousses sans tout le plant de vigne. La vie monte des profondeurs (jusqu’à 35 m, pour les racines de vigne !! On comprend pourquoi un terroir est si important) et en même temps tombe du soleil, et la vigne la reçoit tout entière : le tronc distribue ce que les radicelles ont collecté du fond, et ce que les feuilles ont recueilli du ciel. Et sans cette circulation assurée par le tout qu’est le plant, aucune des parties du plant ne peut survivre. Jésus ne dit pas : « Je suis le cep », ça n’aurait pas de sens. Le cep non plus ne vit pas sans la circulation assurée par le tout qu’est le plant de vigne.

     Bien chers lecteurs, je n’en suis qu’au début, et pourtant je m’interromps. C’est aujourd’hui le mariage d’une de mes filles, alors je vous demande votre indulgence. J’essaierai d’être un peu plus long la semaine prochaine !

2 commentaires sur « Dimanche 29 avril : Tailler au bon endroit. »

  1. Très instructif ton cours de taille !!! Tu sembles bien t’y connaître 😂
    Grâce à nos propres plants de vigne, nous voyons bien où tu veux en venir… Mais on a encore besoin de l’aide d’un copain viticulteur pour la taille !
    Raphaëlle et Jacques

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