Qui est dans la barque ? : dimanche 20 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Marc constitue une grande partie du début de son évangile à propos de Jésus qui enseigne et guérit. Et d’abord, il rassemble de nombreux éléments qui convergent vers l’acceptation ou le refus de Jésus. C’est à la fin de ce sous-ensemble qu’une suite de miracles fait suite à la section sur les paraboles, et c’est là que vient notre texte d’aujourd’hui. La suite de miracles dont je parle est constituée en premier de la tempête apaisée, puis de l’histoire du possédé de Gérasa, ensuite du récit de la résurrection de la fille de Jaïre au milieu duquel s’insère la guérison de l’hémorroïse. En conclusion, ce sera le passage et le rejet de Jésus dans sa patrie. Cela dit, notre texte (pour une fois) vient tout simplement à la suite de celui de la semaine passée !

« Et il leur dit en ce jour-là, le soir advenu : « Passons à travers dans l’au-delà. » Voilà une entrée en matière qui soulève de nombreuses questions, surtout si vous avez lu dans la traduction officielle : « Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : passons sur l’autre rive« . La traduction officielle a inventé tout un texte introductif pour expliquer « ce jour-là » (« Toute la journée,
Jésus avait parlé à la foule. ») : comme si Jésus avait énoncé toutes ses paraboles le même jour. Est-ce bien ce que nous dit Marc ? En regroupant ses paraboles, il installe un cadre spatio-temporel que je retrace à grands traits : une foule nombreuse s’est rassemblée au bord de la mer et Jésus est monté dans une barque pour enseigner. Ceci a dû prendre fin, puisque c’est une fois dans un lieu solitaire que les douze et d’autres le questionnent sur sa parabole. Et puis les paraboles s’enchaînent, précédées d’un lancinant « il leur disait…« , sans que soit clair qui est ce « leur » : la foule (« il leur enseignait« , Mc.4,2) ou ses plus proches.

Rien donc ne dit qu’il s’agisse d’un même jour, mais rien ne dit non plus qu’il s’agisse de jours différents. Il me semble que l’explication la plus probable, c’est que réellement, cet enseignement s’est déployé sur bien des jours et bien des occasions, que Marc a regroupé dans cette section des éléments de même nature puisés çà et là, mais que fictivement, pour la commodité et le concret de sa mise en récit, Marc a laissé penser qu’il s’agissait d’une même journée, et il suggère cette image d’un Jésus qui enseigne toute sa journée jusqu’à la tombée du soir. Cela reviendra, par exemple pour la première multiplication des pains. Marc construit l’image d’un Jésus dont la journée entière, dont la vie entière, est consacrée à l’enseignement, à l’annonce du royaume par la prédication. Il y passe toute sa journée, il y passe toute sa vie, et ce jusqu’au soir de sa vie. Et c’est au soir, justement, que Jésus invite à un passage.

Mais à qui s’adresse-t-il à ce moment, « il leur dit… » ? Si l’on se réfère aux mots qui précèdent immédiatement, et qui concluent la section sur les paraboles, il s’agirait plutôt de la foule, du grand nombre : « Par beaucoup de paraboles semblables, il leur disait la parole, pour autant qu’ils pouvaient entendre. Sans parabole, il ne leur parlait pas. Mais à part, à ses propres disciples, il expliquait tout. » On voit que les pronoms se réfèrent plutôt à ceux de la foule, au grand nombre, alors que les disciples sont expressément nommés, et l’objet d’un traitement distinct. Pourtant, ces fameux disciples sont les derniers nommés, et ils pourraient donc bien être tout de même le référent de « il leur dit… » : comment choisir ? Eh bien si ce n’est pas clair, il me semble qu’il ne faut pas choisir, justement ! Marc veut peut-être que l’on comprenne les deux : une invitation lancée à tous, mais à laquelle les seuls disciples répondent. Peut-être que la réponse à cette invitation de Jésus est précisément ce qui constitue disciple, ce qui fait d’un membre de la foule un disciple. Être disciple, c’est répondre à cette invitation une fois entendue toutes ces paraboles sur le royaume.

Et quelle invitation ? La traduction officielle dit : « Passons sur l’autre rive« , pas impossible. Mais le mot-à-mot dit : « Passons à travers dans l’au-delà.« . Le verbe [dierkhomaï] signifie littéralement « venir [-erkhomaï] à travers [dia-] » : traverser, passer à travers, parcourir jusqu’au bout. Et dans l’expression qui suit, [to péran’] signifie littéralement « au-delà de, de l’autre côté« . Marc a choisi une expression à double sens, à double profondeur. Elle peut vouloir dire très prosaïquement : « traversons« . Elle peut aussi vouloir dire « parcourons la vie jusqu’au bout, jusqu’au-delà« . Après cette image forte de Jésus qui passe sa vie entière à annoncer le royaume, voilà le soir de sa vie, et une invitation faite à franchir ce terme de la vie pour aller au-delà. Je ne sais pas si j’y arrive bien, mais je voudrais faire entendre qu’il ne s’agit pas là d’une interprétation du lecteur, mais bien d’une suggestion volontaire de l’écrivain, qui choisit ses mots de manière à dire les deux choses à la fois. Cela est d’autant plus fort que Marc écrit après la résurrection (forcément) pour des lecteurs qui savent cette résurrection (et c’est même pour cela qu’ils vont lire son ouvrage), et que Jésus dit « nous » dans son invitation : il s’agit d’aller avec lui, de faire ce qu’il fait, de passer où il va !

Rembrandt van Rijn, La tempête sur la mer de Galilée, 1633, Huile sur toile 160 x 128, toile dérobée du musée Isabella Stewart Gardner de Boston. La lumière est jetée sur la tempête qui l’emporte, sur le bateau soulevé et balloté. Mais dans l’ombre se tient le maître, comme la quille du navire, l’empêchant de se renverser. Lui seul est vertical dans toute la toile. C’est en se dressant par sa résurrection qu’il fait passer au-delà de toutes les peurs, de toutes les morts.

Que se passe-t-il alors ? « Et laissant la foule, ils le prennent-avec comme il était dans le bateau, et il y avait d’autres barques avec lui. » C’est ici que la partition entre la foule et les disciples se fait, dans la réponse à cette invitation. Ceux qui viennent sont disciples, ceux qui ne viennent pas sont la foule. Il y aura ceux qui entendent sans agir, et ceux qui entendent et agissent. C’est une sorte de mise en pratique de la parabole du semeur : des grains sont tombés partout, dans toutes les oreilles et tous les coeurs, mais tous les terrains ne font pas pousser cette semence. Même si un regard (surtout en ce moment) sur les vastes champs de céréales rend très optimiste sur la proportion de ceux qui répondent positivement !

Je trouve très intéressant que ce soient les disciples qui prennent Jésus avec eux. Ce n’est pas lui qui les prend, c’est l’inverse. Ils « prennent-avec » ou ils « prennent-chez« , les deux peuvent se comprendre. Il s’agit à l’invitation de Jésus et pour partager son aventure, son voyage, sa traversée, de le prendre chez soi comme hôte, ou de le prendre avec soi comme compagnon. Tout simplement. Le disciple est celui qui embarque Jésus dans sa vie, qui va vivre avec lui, qui va partager avec lui les différentes dimensions de son existence. C’est tout simple. Et le prendre avec moi, c’est lui permettre de vivre son mystère à lui, mais dans ma vie à moi, lui donner (comme dirait Elisabeth de la Trinité) « une humanité de surcroît où il accomplisse tout son mystère« . Pas de grandes choses qui changent, pas de ré-orientations majeures : la même vie, mais avec lui. Et du coup, la même vie, mais autrement. Devenir disciple selon Marc, c’est s’interroger sur les différentes dimensions ou les différents moments de son existence et de sa vie, se demander comment Jésus est embarqué (ou pas), choisir de le prendre avec soi en faisant ceci, en vivant cela, en allant ici, en rencontrant celui-là…

Ils le prennent « …comme il était… » : on se croirait chez Mc Donald !! La précision est surprenante, inattendue. Elle n’est pourtant pas sans importance, quand on y réfléchit. D’une part, il y a un effet d’immédiateté : aussitôt dit, aussitôt fait. Pas le temps de prendre des dispositions ni quoi que ce soit, l’invitation est faite on y répond. Une qualité du disciple est la promptitude à répondre, l’absence de délai. D’autre part, on ne transforme pas Jésus pour le prendre avec soi, on n’en fait pas sa « chose », on ne lui impose pas de se changer, on le prend comme il est. Et ainsi d’ailleurs pour tous les compagnons de sa vie, qui sont peut-être justement des présences de Jésus : on les prend comme ils sont. Voilà qui va ouvrir le cœur du disciple. Ces autres ne sont pas un apport du lecteur dans le texte : je rappelle qu’il s’agit d’un bateau, pas d’une barcasse, comme on en voit souvent sur les représentations : les peintres ont l’air de toujours réduire ce bateau à une mince barque à deux rames où deux personnes tiennent à peine et qui se renverse au moindre souffle, à la moindre vague. Le terme grec désigne un bateau de pêche de grande dimension (pour l’époque), avec un équipage. Du reste, pour le nombre, il y a même d’autres barques. Et ces autres barques sont « avec lui » : la référence est toujours la même, Jésus, celui qui invite. C’est toute une flottille qui commence le voyage.

La suite mériterait un regard aussitôt scrutateur sans doute, mais je suis déjà long et je crains d’ennuyer. Je relève donc une chose pour finir, c’est l’écho de ce qui est qualifié de « grand » : « Et advient un grand tourbillon de vent… » (v.37), « et advient une grande mer calme » (v.39), « et ils étaient effrayés d’une grande frayeur. » (v.41). La mer calme, la mer d’huile, qui succède à la levée subite de la bourrasque, est aussi à sa mesure : autant l’intempérie a été violente, autant la sérénité est apaisante. Et cela constitue les bornes, en quelque sorte, de l’expérience faite par les disciples sur la mer, dans la traversée. Mais ce contraste à son tour est comme le re-débordement d’un autre contraste : celui formé par l’agitation des disciples d’une part, le sommeil du maître d’autre part. Les disciples pensent que « c’est perdu » et sont d’autant plus agités que, devant ce qui leur semble une évidence, leur maître éprouve si peu de trouble qu’il dort encore. Ainsi, dans la construction du récit, les éléments paraissent-ils manifester la réalité profonde des protagonistes : la tempête apparaît comme ce qui saisit les disciples, et la grande paix, la « mer calme » comme le re-débordement jusqu’au cosmos de l’état intérieur du maître. Il communique au monde ce qui l’habite profondément.

Mais ce constat à son tour devient un nouveau trouble pour les disciples qui, au bout du compte, seront plus agités de ce qu’ils entrevoient du mystère de Jésus, que de l’épisode qu’ils viennent de vivre. Quelle paix faut-il à celui-là pour qu’une telle agitation ne l’éveille ! La crainte de mourir devrait l’éveiller, le simple instinct de survie : celui-ci est-il donc à ce point apaisé que le danger de mort ne le trouble pas ? La vie est-elle donc pour lui autre chose, que la tempête ne vienne même pas troubler son instinct de survie ? Et la vie de foi apparaît ainsi, à travers l’épisode conté par Marc, comme ce qu’elle est : tout sauf un long fleuve tranquille. La découverte du mystère de Jésus, de sa personne, sera plus troublante et plus remuante que les épreuves inévitables de notre itinéraire. S’interroger sur Jésus, découvrir qui il est, ce qui l’habite, est source d’une grande crainte, crainte comme celle qui clôt ce même évangile de Marc : les femmes, s’enfuyant du tombeau, « ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » Ce n’est pas la peur qui paralyse et détruit, mais c’est la crainte qui s’empare de la créature devant l’apparition de son créateur. Découvrir qui est vraiment celui que nous avons pris dans notre barque.

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