Voir le dieu à l’ouvrage : dimanche 13 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici de retour dans une lecture plutôt continue de l’évangile de Marc. Je dis « plutôt continue », et non entièrement continue, parce qu’elle fait fi de bien des passages, et qu’elle sera de nouveau longuement interrompue au profit de l’évangile de Jean. Je le regrette mais c’est ainsi…

Notre passage d’aujourd’hui, par exemple, reprend la lecture interrompue à la section que Marc consacre aux paraboles. Mais nous n’en aurons que la fin, ce qui est plutôt absurde tant cette section est construite avec soin par Marc, en miroir, de manière à mettre l’explication de la parabole du semeur en son centre, comme ce qu’il faut comprendre avant tout. Ce passage d’aujourd’hui est composé de deux paraboles et d’une conclusion, soit trois parties. La dernière fois que nous avons eu ce passage, je me suis attaché à la première des paraboles, celle du paysan en attente. Elle ne se trouve que dans Marc. Et je dois dire que c’est une de mes préférées. Je voudrais cette fois-ci m’attacher à la deuxième -c’est-à-dire la dernière de toute cette section, et qu’on peut appeler la parabole de la graine de moutarde.

Rappelons peut-être que ces deux paraboles, dans le miroir qu’a construit Marc, se reflètent avec la parabole du Semeur. Dans cette dernière, on s’intéresse d’abord à un homme qui sème. Dans l’explication de cette parabole (partie centrale), on glisse à la semence qu’il sème : « Le semeur sème la parole. » Et dans les deux paraboles qui sont en miroir, les nôtres, c’est encore aux semences que l’on s’intéresse. Or ces fameuses « paraboles » sont des fictions, des pas de côté effectués pour permettre de voir et saisir ce qu’on ne voit habituellement pas, notamment parce qu’on est trop proche pour le voir.

C’est au point que les mots et les images manquent. « Et il disait : à quoi assimilerons-nous le règne du dieu, ou en quelle parabole allons-nous le mettre en situation ? » La question, bien sûr, peut signifier une sorte d’inventaire dans l’esprit de qui la pose : ai-je bien dit tous les aspects de ce que je voulais dire ? Ai-je pris tous les points de vue pour bien faire comprendre ? Mais cette question peut aussi montrer que, antérieurement à cela, trouver des comparaisons valables n’est pas facile. Peut-être Marc nous avertit-il ainsi que les paraboles qu’il nous rapporte sont à prendre non isolément, mais bien toutes ensemble, et en sachant qu’elles visent à nous faire approcher une réalité indicible. Le dernier verbe en particulier, [tithèmi], dresser, poser, mettre en situation, montre l’intention de ne pas parler abstraitement du règne du dieu, mais bien de montrer comment il opère, comment on le voit à l’œuvre dans la réalité, dans notre réalité. Le but est bien de nous ouvrir les yeux sur l’agir actuel du dieu, sur l’exercice qu’il fait dans notre monde de sa royauté.

Et voici la graine de moutarde. On traduit parfois « sénevé« , ce qui est moins parlant mais plus exact, en un sens. Pour nous, la moutarde est une plante cultivée. De ce fait, par l’effet d’une certaine sélection, les grains en sont plus gros, on les voit bien dans la « moutarde à l’ancienne » ou la « moutarde de Meaux ». Ce n’est pas le cas pour les Anciens : à l’époque de la parabole, la moutarde est une plante sauvage, et sénevé est le nom, je crois, qu’on lui donne aujourd’hui quand elle demeure sauvage. Sa graine est en effet minuscule. C’est une plante de la famille des crucifères, qui peut atteindre deux mètres de haut, à fleur jaune. Les anciens s’en servaient comme condiment, et aussi pour soigner. Mais il fallait parcourir les prairies pour en trouver.

Une chose frappe immédiatement : devant sa taille microscopique, comment font les hommes qui la récoltent !?! Quand on n’a pas que des sacs de toile,… ou peut-être des coupelles en céramique ? Il me semble qu’elle va surtout se coller aux mains, mais être perdue dès qu’on la secoue ! Et comme il va s’agir de la broyer pour la mélanger à du vinaigre, il va d’une part en falloir beaucoup, d’autre part falloir broyer longtemps et fort pour écraser quelque chose d’aussi petit !! Les récoltants travaillent presque sur de l’invisible : et peut-être est-ce là la première raison du choix de cette comparaison…

« comme une graine de sénevé qui, lorsqu’elle est semée sur la terre,…  » : il ne s’agit pas d’un ensemencement par la main de l’homme : [spéïroo], ici au passif, est de la même racine que « spore », c’est le processus naturel de la reproduction des végétaux. La plante produit ses graines, qui tombent au sol puis germent à leur tour. Or on retrouve ici l’expression « sur la terre » qui revient sans arrêt dans cette section sur les paraboles. Dans la parabole du semeur, certains grains tombent « dans la terre, la bonne » ; dans celle du paysan en attente, au début de notre texte d’aujourd’hui, l’homme jette la semence « sur la terre » et après celle-ci croît d’elle-même.

Il faut peut-être se rappeler que, pour les Anciens, la germination est connaturelle à la terre. Ainsi, dans le premier récit de création de la Genèse, « Dieu dit : « Que la terre produise l’herbe, la plante qui porte sa semence, et que, sur la terre, l’arbre à fruit donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. » Et ce fut ainsi. La terre produisit l’herbe, la plante qui porte sa semence, selon son espèce, et l’arbre qui donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. Et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : troisième jour. » (Gn.1,11-13) C’est la deuxième œuvre du troisième jour, la première étant la mise à part de la terre et de l’eau : mais à vrai dire, c’est la même œuvre, c’est une seule œuvre, dans un seul jour. La terre et les végétaux sont une seule et même réalité, les végétaux appartiennent au sol, ils font partie du « lieu-terre ». Pas de « règne végétal » comme il y a un « règne animal » (mais nos biologistes reviennent de plus en plus sur ces distinctions sans doute trop commodes) : les oiseaux du ciel sont créés à part du ciel, les poissons de la mer sont créés à part de la mer, les animaux sont créés à part de la terre.

Quand la graine tombe « sur la terre« , elle reçoit de celle-ci ce qui va la faire pousser, parce qu’elle en fait partie. Si l’on se rapproche de cette manière de comprendre les choses, le « règne du dieu » auquel la graine est comparée a bien une connaturalité avec la terre, il en fait partie et il reçoit d’elle sa croissance, comme par en-dessous, comme la manne qui émergeait du sol en plein désert, et se voyait après dissipation de la rosée.

Cela ne l’empêche pas d’être invisible : « lorsqu’elle est semée sur la terre, [elle est] la plus petite de toutes les semences de sur la terre« . Qu’elle tombe sur la terre ne la distingue pas des autres semences : elles font toutes ainsi. Mais celle-ci est « la plus petite« , [mikrotéron’]. On ne la voit pas. La terre donne force et vigueur à beaucoup de choses, mais aussi au règne du dieu : la différence, c’est qu’on ne le voit, lui, quasiment pas. Il faut le chercher, et il faut savoir le chercher pour le voir. Et encore : on se demande déjà comment font les hommes qui récoltent ces semences pour les voir, alors les repérer quand elles sont tombées naturellement …!!!!

Non, celles qui sont tombées « sur la terre« , on ne les verra que par leurs effets conjugués, la graine et la terre : « et lorsqu’elle est semée, elle monte et devient plus grande que toutes les plantes-potagères-non-cultivées… » Le même début de proposition (« lorsqu’elle est semée« ) renforce le parallèle, la mise en regard : d’une part elle est la plus petite en tombant, d’autre part elle est plus grande en montant. Elle n’est pas « la plus grande » [mégiston’], mais elle est plus grande que [méïdzon’], et l’ensemble où elle l’emporte en taille, c’est celui des plantes potagères sauvages. Voilà qui les rend pour le coup facile à repérer ! Pour le récoltant, quelle différence ! Impossible à voir lorsqu’elle tombe en terre, elle est immédiatement repérable à maturité, par sa taille, et sans doute sa floraison jaune. Invisible dans sa cause, l’exercice de la royauté du dieu, joint à la terre, joint au monde des hommes où nous vivons, a des effets immédiatement repérables, on ne peut pas s’y tromper. Quels effets ? Là-dessus, Marc s’est déjà expliqué dans les sections précédentes : il s’agit d’apporter la guérison et de chasser le mal sous toutes ses formes. Et cela, par l’effet d’une parole.

Il me semble que voilà une méditation ou une recherche à faire : quand nous observons qu’une vie a été restaurée (dans l’absolu, mais aussi dans l’une ou l’autre de ses dimensions : une liberté retrouvée, une sécurité retrouvée, une relation restaurée….), quand nous observons qu’un mal a été chassé, prenons le temps de revenir à la parole qui en a été l’origine, si nous le pouvons. Peut-être aboutirons-nous dans l’inconnu et l’indiscernable ? Peut-être aurons-nous la joie de remonter à une chose entendue et qui fut décisive ? Peut-être une pluralité de causes ? Car la semence tombe « sur la terre » et ne germe pas sans elle. Dans tous les cas, nous aurons eu la joie d’ouvrir les yeux sur l’invisible -même si c’est après coup. Nous aurons la joie de voir le dieu exercer sa royauté ici-bas, sur la terre, conjointement à d’autres forces d’ici-bas, « la terre », que ce même dieu a lui-même créé. Peut-être aurons-nous parfois la joie d’être un peu de cette terre qui co-agit, qui co-opère ? C’est moins sûr, c’est trop près, souvent, pour être vu de nous : tant mieux, nous n’attraperons pas « la grosse tête » !!

« et elle fait de grands rameaux, de sorte que peuvent sous son ombre les volatiles du ciel faire leur nid« . Ils ne font pas leur nid dans les branches du sénevé, il n’est pas apte à cela. Mais certains oiseaux nichent au sol, et sans doute est-ce d’expérience qu’en ramassant des graines, on trouve des oiseaux nichés à l’ombre de cette plante, tant elle est dense. Il y a ici, dans la formulation de Marc, une discrète allusion à une vision du prophète Ezéchiel : « Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront que Je suis le Seigneur » (Ez.17,23-24). Le prophète annonce que l’exil et la réduction à rien du peuple d’Israël n’est pas le dernier mot, qu’un reste reviendra sur sa terre, et qu’il réalisera la promesse aux yeux et au bénéfice du monde entier. Portée universelle de l’action du dieu. Mais surtout, il me semble que l’on doit moins se focaliser sur ces oiseaux, qui restent hétérogènes à la plante; Il ne faudrait pas en oublier les rameaux : ils continuent à pousser, c’est cela qui est à l’origine de la densité ombreuse de la plante. Autrement dit, la vigueur de cette plante de sénevé est elle aussi à nulle autre pareille. Elle est animée d’une extraordinaire puissance de vie !

C’est plutôt l’ambiguïté de notre monde qui est ici montrée : les plus belles choses, parce qu’elles sont pleines de vie, peuvent aussi donner occasion à d’autres, d’une autre origine, de venir y trouver leur profit. Les plus belles actions, la vie qui redonne vie et chasse le mal, peuvent être occasion pour d’autres d’y trouver leur avantage. Sans doute cela aussi rend le discernement de l’action de la royauté du dieu difficile : il n’est pas simple, dans la vie ordinaire, de bien faire la part entre la plante qui pousse et l’oiseau qui niche à son ombre, tout paraît parfois effet d’une même cause. Il faut un regard attentif, passionné aussi, pour voir le dieu à l’œuvre, tant par son action immédiate (la graine) qu’en s’associant bien des intermédiaires (la terre).

2 commentaires sur « Voir le dieu à l’ouvrage : dimanche 13 juin. »

  1. Bonjour,
    Prêtre marié ! çà donne à réfléchir… personnellement je pense que ce n’est pas incompatible ! dommage que notre eglise soit si rétro ! Mon mari et moi sommes amis avec Gilles Brocard que nous avons connu lorsqu’il était prêtre, je ne le trouve pas changé depuis qu’il est marié, au contraire il est heureux et épanoui et toujours aussi croyant !
    C’est bien ce que vous faites, je vous soutiens à 200 °/°
    Amicalement
    Evelyne

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