Dimanche 17 juin : laisser la vie grandir.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le texte de dimanche dernier nous permettait d’atteindre à la section sur les paraboles. Comme souvent hélas, et malgré la brièveté de l’évangile de Marc, cette section ne nous est même pas donnée entière, mais amputée pratiquement des deux tiers !!! C’est bien dommageable, car cette section est construite avec une belle forme en inclusion, un effet miroir qui permet de repérer un cœur, un message central, et aussi de mieux comprendre les parties par leur mise en regard deux à deux.

     Pour ceux qui auraient la bienheureuse curiosité de lire en son entier la section sur les paraboles, c’est-à-dire le chapitre quatre jusqu’au verset trente-quatre (Mc.4), en voici la construction : D’abord (1) une introduction qui situe l’orateur et ses interlocuteurs dans un contexte, notamment de lieu (vv.1-2). Puis (2) vient la parabole du Semeur (vv.3-9), qui est une parabole sur les paraboles, autrement dit la porte d’entrée nécessaire pour les aborder. Suit (3) un développement sur le pourquoi des paraboles, mettant ce type de parole face à l’incrédulité (vv.10-12), puis (4) une explication de la parabole du Semeur (vv.13-20), qui se trouve être le cœur du chapitre. Il y a encore (3′), en parallèle avec le développement sur le pourquoi des paraboles, deux paroles sur la manifestation de ce qui est secret et la manière d’écouter (vv.21-25). Puis (2′), en parallèle avec la parabole du Semeur, celles du Paysan en attente et du Grain de Sénevé (vv.26-31). Enfin, (1′) une conclusion (vv.33-34). On voit qu’en effet, la construction littéraire est bien agencée et équilibrée, parfaitement réfléchie. Pour ceux que cela troublerait, je rappelle que la répartition des textes en chapitres date du XIII° siècle, et celle des chapitres en versets du XVI° : il n’y a donc pas à s’inquiéter lorsque l’unité littéraire d’une partie du texte ne correspond pas à ces repères, qui ne sont absolument pas d’origine et n’ont d’autre but que de rendre facile le recours à un passage.

     Venons-en donc, après cette lourde et pénible introduction, à notre passage d’aujourd’hui. Deux paraboles, deux pour répondre à une : celle du Semeur. Mais je ne m’occuperai que d’une, ce sera déjà bien assez. Rappelons que la parabole du Semeur développe l’image d’un homme qui sème du grain en abondance et sans regarder à la qualité du terrain, et développe aussi le devenir de son grain en fonction de ces diverses qualités de terrain. La première parabole en regard est celle du Paysan en attente. « Et il disait : Ainsi est le règne de Dieu : comme un homme qui jette la semence sur la terre. » Il s’agit toujours de chercher des comparaisons. Comparer, c’est un mode commode et spontané d’apprentissage. C’est une opération mentale que l’esprit humain accomplit assez facilement, un rapprochement entre deux réalités pour mettre en évidence des ressemblances et des différences. Mais ici, une réalité observable est rapprochée d’une autre qui ne l’est pas du tout, le [basiléïa tou théou] ! Le rapprochement a alors un but d’enseignement, il permet d’ouvrir l’esprit à une réalité difficile à définir autrement que par un langage figuré. Mais il y a alors une condition, pour que la comparaison soit parlante : c’est que les deux termes de la comparaison n’aient aucun rapport réel. Ainsi fonctionnent les poètes, ou bien parfois les philosophes…

     Ici, on parle d’une part du [basiléïa tou théou], « la royauté ou le règne ou le royaume du dieu« . Les trois traductions sont possibles, le grec [basiléïa] étant, comme le latin regnum, le seul terme à recouvrir ces trois sens qui, en français comme en hébreu d’ailleurs, sont distincts. La royauté, c’est une fonction ou un caractère; le règne, c’est une action, l’exercice de ladite fonction ou dudit caractère; le royaume enfin, c’est le domaine sur lequel s’exerce cette action. Comment le traduire ici ? Dans l’autre terme, d’autre part, nous avons un personnage : un homme (mis en regard du dieu : on ne peut pas faire plus distancié !), et nous avons son action : il jette la semence sur la terre. Il y a bien une référence au lieu de cette action, mais elle semble seconde, la traduction par « règne » apparaît donc en effet préférable. Et la comparaison vise à nous faire comprendre la manière dont le dieu exerce sa royauté, son caractère gouvernant. L’action est celle de [ballô] : lancer, jeter, jeter à terre, renverser, faire tomber, jeter de côté; le mot peut aussi signifier frapper à distance. On a donc l’idée d’une action très dynamique ou quelque chose est éloigné de soi avec force, plutôt vers le bas, et éventuellement avec des effets destructeurs. Ce qui est ainsi lancé, c’est le [sporos] : il s’agit d’abord de l’ensemencement lui-même, mais aussi de la semence, voire du rejeton, de l’enfant. L’action est bien celle des semailles. Pour des oreilles grecques et chrétiennes, il y a un écho immédiat du mot choisi : le dieu a envoyé son enfant ! En tous cas pour le lecteur, qui a normalement lu la parabole du Semeur qui précède, la semence c’est la parole. Ces semailles sont accomplies [épi tès guès], sur la terre, « sur » s’opposant ici à « sous », mais pouvant signifier « dans » ou « en » (comme on dirait « en Espagne »). L’action par laquelle le dieu exerce son action de gouvernance est comparée à l’action par laquelle un homme ensemence. Le rappel de la parabole du Semeur est évident.

     Ici, la comparaison avec les semailles m’évoque le temps long (incluant la préparation, la détermination du moment optimal, la durée même de l’ensemencement…), elle m’évoque aussi l’action décisive sur laquelle on ne peut revenir, et qui détermine toute la suite (c’est-à-dire : s’il y aura suite ou pas !), elle m’évoque encore la vie, avec ce qu’elle a d’inchoatif mais aussi de contenu riche d’avenir et de promesse, elle m’évoque enfin l’abondance et la profusion, la gratuité sans limite du don initial. Il y a sûrement bien d’autres aspects : les cultivateurs seraient ici particulièrement les bienvenus pour ouvrir nos esprits aux dimensions de cette action !  (rubrique « Commentaire », en haut à gauche !). Mais je me dis qu’il y a là un repère pour évaluer nos propres actions, pour les jauger à la mesure du « règne » : s’inscrivent-elles ou non dans celui-ci ? Car tous ces aspects évoqués, sous-jacents, sont sans doute communs. Et le disciple qui écoute cette comparaison, l’écoute pour mieux être disciple : c’est le sens des paraboles et le cœur de cette section. Alors ou en suis-je de mes actions importantes, de celles qui prennent une vraie place dans ma vie et dans celle de ceux qui m’entourent ? Ont elles chacune de ces dimensions déjà énoncées ?

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     Surprise : alors que nous étions sur une piste a priori semblable à la parabole du Semeur, en en reprenant le thème, voilà que la suite engage une autre piste, une autre dimension. Cet homme, « et qu’il dorme ou qu’il se lève, nuit et jour, et la semence germe et grandit comme lui ne sait pas. » Les deux « et » ([kaï]) ne sont pas très français, on gagne à les supprimer à la lecture. Je les ai pourtant mis parce qu’ils forment un balancement dans la phrase, ils jouent comme des tirets avec retour à la ligne et constituent une mise en parallèle de deux termes : d’un côté, l’homme, de l’autre la semence. L’homme de son côté dort : [kathéoudô], c’est se coucher pour dormir, d’où aussi dormir et être inactif, ou bien il se lève : [éguéïrô], au moyen comme ici, s’est s’éveiller de son sommeil et par suite être éveillé, être vigilant, se lever. Ce sont les deux moments limites, les deux changements qui sont pointés, les deux passages : celui de l’action à l’inaction (ou son contraire), celui de l’inattention à l’attention (ou son contraire). L’homme vit d’alternances et de passages, il n’est pas constamment actif, constamment présent. Comme le cosmos lui-même, où alternent jour et nuit. Mais jour et nuit sont posés après : il y a des gens qui se lèvent pour la nuit, il y en a qui se couchent avec le jour. Qu’importe, il y a toujours des alternances, et nul ne peut survivre longtemps s’il ne s’éveille ou ne se couche à un moment ou à un autre : ces alternances sont une dimension essentielle de la vie.  La semence, de son côté, germe : [blastéô], c’est germer, pousser, croître. Le [blastos], c’est la germination, le germe, la jeune pousse. On comprend qu’il s’agit dans ce verbe d’une action d’éclosion. Egalement, la semence grandit : [mèkunô], au moyen comme ici, c’est se dresser hauts’élever. L’action est distincte de la première, et, sauf erreur, elle en est distincte dans le temps. Il me semble que la germination se joue plutôt avant l’hiver, et la pousse après. Ainsi, l’action propre à la semence n’est pas forcément absolument continue. Elle n’est pas cependant alternée comme l’action précédente, elle connaît éventuellement des ralentissements et des accélérations, pas tout-à-fait d’alternance. Mais ce qui frappe avant tout, dans cette mise en parallèle, c’est l’indépendance. La croissance de la semence est une croissance propre, qui vient d’elle-même avant tout. L’homme est là ou il n’est pas là, il agit ou il n’agit pas : elle, cependant, grandit. Et « il ne sait comment » ou « il ne sait à quel point« . Pour l’homme qui a pourtant semé, la vie à l’œuvre reste un mystère qui lui échappe.

     Est-ce à dire que l’homme ignore comment le règne de Dieu grandit ? Bien sûr, on peut dire cela, mais il me semble que c’est opérer un glissement, peut-être assez naturel devant ce qui est peut-être plus redoutable à affirmer, mais qui est pourtant plus logique dans le système de comparaison où nous sommes entrés. Peut-être faut-il aller jusqu’à dire : comme l’homme ignore l’œuvre de la vie dans la semence qu’il a pourtant semée, de même l’action du dieu une fois lancée lui échappe à lui-même. Ce n’est pas impuissance, au contraire : c’est un choix. L’action initiale est large et longue, décisive, vitale, gratuite, abondante. Mais justement, c’est la vie qui est donnée, et pour être la vie, elle doit avoir sa vie propre, son dynamisme propre. La merveille de l’action divine, c’est de poser une réalité autonome. Ainsi déjà de l’œuvre créatrice, posée comme un dynamisme d’évolution où la vie est apparue et où cette vie même s’est développée selon ses lois propres. De même, le règne. Et là aussi, le disciple peut se poser de nouvelles questions : dans mon action, à quel point sais-je laisser les choses suivre leur cours ? A quel point suis-je capable de laisser la vie que j’essaye de semer se développer chez d’autres selon des dynamismes qui ne m’appartiennent plus ? Car vouloir contrôler, c’est, à terme sans doute, tuer. Le poète disait joliment : « Dieu crée le monde comme la mer crée la plage : en se retirant. »

     Et c’est cette autonomie qui est soulignée aussitôt : « D’elle-même, la terre porte fruit, d’abord herbe, puis épi, puis plein de blé dans l’épi. » « D’elle-même« , [aoutomatè] : on a envie de traduire -ou plutôt de ne pas traduire- « automatiquement » ! C’est « de son propre mouvement« , « de sa propre impulsion« , « spontanément« .  La spontanéité, c’est le caractère décisif de la vie. Ici, le jaillissement vient de la terre, [guè]; c’est elle qui porte-fruit, littéralement. Là où la semence est tombée, elle rencontre ce qui lui donne vie et la fait fructifier. Ce n’est pas le moins mystérieux. Le royaume, donc le domaine sur lequel le règne s’exerce, n’est pas abstrait. Le règne intègre la terre sur laquelle tombent les semailles. Il n’y a pas que ce qui tombe d’en-haut dans ce règne, il y a aussi les ressources d’en-bas, de la première création. Les dynamismes internes à tous les êtres sont susceptibles d’être rencontrés par la semence qui tombe : c’est une parole d’un optimisme extraordinaire. Rien, rien, n’est perdu, laissé, abandonné. Tout ce qui est dans la vie de chacun peut nourrir le dynamisme du règne, d’une manière que le dieu lui-même admire, « comme il ne sait pas« . Nul n’a à désespérer de rien ni de personne. Quel encouragement ! Quel espoir !

     Et ce « porter-fruit » est progressif, d’abord [khortone] : il s’agit d’abord d’une cour enceinte d’arbres ou de haies, mais aussi d’herbe, et plus particulièrement de fourrage vert, de foin, de plante alimentaire,  de pâture d’animaux : ce n’est qu’une première étape, mais dès la première étape la semence sert la vie et la nourriture. Celle des animaux, plutôt : d’où la vigilance des hommes s’ils veulent en arriver à leur propre nourriture ! Deuxième étape, [stakhus] : c’est l’épi, et spécialement l’épi de blé. Etape nouvelle et décisive, car ce n’est plus seulement la nourriture qui est ici proposée, c’est aussi le renouvellement, la reproduction. La semence assure la perpétuation d’elle-même et de ses fonctions. Troisième étape, [plèrès sîtone én tô stakhûï] : [plèrès], c’est la plénitude, c’est le fait d’être rempli, complet, accompli, rassasié. Et [sitos], c’est le blé, mais aussi la farinele pain et même la nourriture (mais par distinction d’avec la viande). Cela peut même désigner la pension alimentaire ! On voit une nouvelle étape, celle de la vie et de l’activité humaine entièrement supportées, assurées. C’est le moment où la vie de la semence qui grandit, rejoint celle de l’homme et de ses alternances. La croissance de la vie dans ce qu’elle a de spontané s’étend dans ses effets, dans l’extension de ceux-ci, de plus en plus larges et universels. Ainsi aussi de l’action du dieu à travers ce qu’il suscite par sa parole dans chacun des êtres qui habitent ce monde. Comme il est grand d’enseigner aux hommes à écouter et accueillir la parole des autres ou d’un texte, à former leur propre parole et pensée, à traduire en paroles ce qui vient de leurs profondeurs (sentiments, pensées, convictions, questions…), à exprimer aussi largement que possible ce qu’ils ont mûri…

     Mais il y a une nouvelle étape, et c’est au terme. « Mais quand se livre le fruit, aussitôt il envoie la faucille, parce qu’est livrée la moisson. » Il y a un temps, qui lui est propre, où le fruit « se livre« . C’est la limite de ce temps du retrait et de l’admiration attentive. S’il se livre, il faut être là pour le recueillir, et alors l’acteur redevient actif. Aussitôt il envoie le [drépanone], la fauxla faucille, la serpe, la serpette, mais aussi le sabre recourbé comme un cimetère. L’instrument est celui qui coupe pour engranger. Si l’on va au-delà, tout est perdu, on ne peut plus ni nourrir ni ré-ensemencer. C’est une nouvelle action décisive. La raison ? [thérismos], c’est la moisson, le temps de la moisson, le champ de blé (on pense au mois républicain de thermidor). Ce « temps de la moisson » est accompli. [paristèmi], c’est se placer à côté : s’avancer, s’approcher de, se tenir à côté pour aider ou protéger, passer du côté dec’est aussi être mis dans une disposition d’esprit, ou tenir bon, ou encore être hors de soi. Mais la première famille de sens suffit : il est temps pour le champ de blé de « passer du côté de » celui qui le regarde et s’en occupe. Toute l’action vise à cela : à faire évoluer la semence à partir des dynamismes puisés dans la terre et sous le soleil du ciel jusqu’à passer du côté de celui qui a lancé l’action initiale, qui a jeté la semence. Passer à lui, passer en lui.

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