La liberté du don de soi : dimanche 6 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons l’évangile de Marc, mais plutôt en sa fin : le lectionnaire veut servir la fête du Saint-Sacrement et choisit plutôt le bouleversement du texte de l’évangile, fondateur pour le lecteur comme pour tout croyant, plutôt que d’adapter ses fêtes à ce texte. Il suffit de le savoir… Le texte d’aujourd’hui a déjà été commenté dans son intégralité et on pourra trouver ce commentaire grâce à ce lien.

Je suis frappé cette fois-ci avant tout d’une absence. Mais pour m’en expliquer, il faut que je l’introduise. Voici : Jésus n’a rien institué durant sa vie, sauf un groupe de douze parmi les disciples qu’il s’est spécialement attaché et qu’il a rendu spécialement porteur de son « évangile » : pas exclusivement, car bien souvent les textes nous rapportent que ce qui leur est dit est dit également à tous, à un autre moment, que la mission qui leur est confiée est confiée également à tous, à un autre moment, mais disons qu’il leur confie sa mission comme au noyau de tous ceux à qui elle est confiée. Nous constatons ainsi qu’il a à la fois la conscience de sa propre finitude, du caractère passager de son ministère, et le souci de la durée, de la perpétuation de sa mission qu’il envisage donc comme plus grande que lui, comme faite pour se perpétuer toujours parmi les hommes.

Au dernier soir de sa vie en compagnie de ses disciples, il a un geste tout-à-fait étonnant, unique en son genre dans ce qui nous est rapporté de sa vie. Et c’est ce qui est rapporté dans le texte d’aujourd’hui. Le repas pascal est tout-à-fait traditionnel, rien de plus commun chez les Juifs (j’entends « commun » non pas au sens de banal, mais bien de partagé par tous !), mais le choix, dans ce repas familial très ritualisé, de changer certaines des paroles, ainsi que de modifier un geste (donner le pain « rompu »), ne peut être sans portée intentionnelle. Et tous l’ont bien compris, pour avoir rapporté cela avec détail.

Nous avons quatre récits de ce moment, chez Matthieu (Mt.26,20-29), Marc (notre texte d’aujourd’hui), Luc (Lc.22,14-23) et … Paul (1Cor.11,23-32). Jean n’en dit rien.

A vrai dire, les textes de Matthieu et de Marc sont très très proches : Matthieu semble ajouter quelques éléments au récit de Marc, en précisant pour le pain « prenez, mangez«  ; également, pour le vin, c’est après que les disciples aient bu que Marc fait parler Jésus, alors que Matthieu le fait s’exprimer en la leur tendant tout en disant « prenez, buvez-en tous« , ajout qui forme miroir avec le geste du pain. Matthieu ajoute également que le sang est versé « en rémission des péchés » et il change un mot : chez Marc, le sang est versé « en faveur ou à la place ([hupér]) de beaucoup ou de la multitude« , mais chez Matthieu il est versé « autour de ou au sujet de ou par-dessus [péri] beaucoup ou la multitude« . Sans doute Matthieu fait-il de la chose une relation plus marquée par l’interprétation, et ce dernier détail me fait penser que le mot d’alliance qui précède immédiatement a appelé à sa mémoire le texte d’Ex.24, où Moïse pour instaurer l’alliance asperge le peuple du sang dont il a d’abord aspergé l’autel. Le sens est que la vie (le sang est le signe de la vie) du dieu (l’autel est le signe de dieu) est communiquée à son peuple moyennant le consentement que celui-ci a donné à la Loi de ce même dieu. Et sans doute est-ce pour cela qu’il mentionne aussi les « péchés » : l’infidélité historique, concrète, à cette alliance doit être désormais prise en compte.

Pardon pour cette comparaison un peu touffue, et pour son aspect un peu « technique ». Mais je trouve que le texte de Marc est plus simple, plus ramassé, et que l’extension de Matthieu ressemble à un original retravaillé selon une réflexion ultérieure. Encore une fois, il ne faut pas se troubler de ces différences, chaque texte est un texte fondateur : nous avons la chance d’avoir pour textes fondateurs une pluralité de textes, des regards différents sur Jésus, ce qui est le seul moyen si l’on y réfléchit de laisser place aussi et de fonder notre propre regard dans ce qu’il a d’original ! C’est une merveille en fait !

Maintenant, je constate que les textes de Paul et de Luc sont plus proches entre eux. Je ne vais pas le détailler, pour ne pas alourdir à l’excès mon modeste commentaire. Ce n’est sans doute pas très étonnant, puisque Luc a longtemps été le compagnon de Paul. Marc aussi, me direz-vous : oui, mais il l’a quitté beaucoup plus tôt (et la tradition orale rapporte qu’il aurait rejoint Pierre). Mais ceci m’amène à ce que je disais en commençant, à savoir que j’étais frappé par une absence : Paul comme Luc ajoutent autre chose aux parole de Jésus, il aurait donné le pain rompu en disant aussi « Faites cela en mémoire de moi« . Or cela n’est ni chez Marc, ni chez Matthieu….

Notre texte d’aujourd’hui, celui de Marc (on pourra retrouver le détail de ce que je vais dire dans le commentaire précédent, dont le lien se trouve en haut), montre le geste de Jésus avec un sens bien précis : celui de donner sens à sa propre mort en l’anticipant. Ce n’est pas qu’on va lui prendre sa vie, c’est lui qui la donne, qui l’offre, qui la livre entièrement. Et pour Marc, ce geste se suffit à lui-même. Il est même irréitérable, nul ne peut faire à la place du Maître ce qu’il a fait. C’est un geste que seul Jésus pouvait faire, avec ce sens et cette portée. En ce sens, d’ailleurs, va l’annonce aux disciples -et à Pierre en particulier- de leur reniement : la fidélité jusqu’au bout et la persévérance malgré tout dans l’amour et le don est le fait du seul Jésus. Sa vie seule (son sang) est garante de l’alliance enfin historiquement, concrètement, réalisée dans une vie humaine.

Savador DALI, La dernière Cène. Jésus indique avant tout sa mort et son offrande, qui domine toute l’image. Le « rituel » est inexistant. Mais c’est le monde entier qui est pris à témoin et déjà comme transfiguré par cette offrande de soi.

Je suis frappé de cela, parce que dès l’origine une réitération rituelle de ce geste a été pratiquée : on voit dès les temps apostoliques ce nouveau rituel s’imposer. Bien sûr, Luc nous rapporte le « partage du pain » comme fréquent et constant d’emblée dans la première communauté, mais je pense qu’il ne faut pas oublier qu’en bon héritier de Paul sur ce point, il tend forcément à écrire cela. En réalité, c’est probablement la pratique de certains groupes qui a peu à peu gagné. Il faut dire que le contexte du repas pascal a pu aider : si les Juifs observants n’auraient sans doute pas réitéré ce geste en dehors de la Pâque annuelle, d’autres ont pu avoir un autre réflexe. Mais rien ne laisse garantir que Jésus ait tenu à ce qu’on ritualise ce qu’il a fait. Et pour ma part, je reste persuadé que le « faites cela en mémoire de moi » ne vise pas d’abord à faire reproduire le geste, et surtout pas comme un rituel, car Jésus n’a fait cela nulle part et à aucun propos !!

Bien plutôt, il s’agit de reproduire dans sa propre vie, le mouvement d’offrande qui préside à ce geste tout-à-fait unique et anticipateur de Jésus. Faire de sa vie une offrande, qui elle aussi sera unique parce que notre vie est la nôtre exclusivement et uniquement. Choisir nous aussi de dépasser le fatalisme de ce que nous subissons en lui donnant sens par le don. Notre corps, c’est notre vie dans ce qu’elle a de concret : c’est le lieu de notre relation aux autres, c’est là aussi que nous sommes atteints, là que notre vie est menacée ou ébranlée. En faire offrande, vivre nous aussi un « prenez, c’est mon corps« , c’est dépasser ce que nous subissons en lui donnant sens. C’est être plus grand par l’amour que ce qui nous amoindrit ou nous détruit. Jésus donne son corps à ses disciples, nous pouvons aussi bien le donner à qui nous voulons. C’est ce qui fait sens. La liberté est ici souveraine, tant pour donner que pour choisir les destinataires, même secrets, du don de nous-mêmes. Mais le dire ne peut qu’inciter d’autres à entrer eux aussi dans le même mouvement, dans la même offrande.

Post Scriptum. Je me rends compte qu’il faut ici une petite précision, quant à la compagnie de Jésus à ce moment du repas. On voit dans le texte de Marc (et Matthieu reprend exactement les mêmes éléments) que ce sont ses disciples qui lui demandent où préparer la Pâque et auxquels il demande de le faire de telle manière : quand il y vient, le soir, c’est avec les Douze, mais cela ne signifie pas qu’il n’y avait qu’eux, cela signifie seulement qu’il ne se déplaçait jamais sans eux. Rien n’empêche dans le texte de penser que Jésus et les Douze viennent rejoindre d’autres disciples pour la Pâque que ceux-ci ont préparée. Et Matthieu explicite le « leur donna » imprécis de Marc en « donna à ses disciples«  au moment du geste particulier. Bon, il ne faut pas voir chez ces deux auteurs une distinction si claire entre le groupe des Douze et celui des disciples, mais tout de même : voir les deux mentionnés à peu de distance laisse penser qu’il y a à cet instant précis une distinction voulue. Je referme cette parenthèse, qui n’est pas sans importance puisque certains en tirent que les seuls Douze sont habilités à « refaire le geste de Jésus » entendu comme un rituel. On voit bien qu’il s’agit ici d’une interprétation marginale au sens principal, et même essentiel, du texte. Et que cette interprétation est largement contestable : mais a-t-on le droit d’en parler ?… Dès qu’on verse dans des rites, on rentre dans des jeux de pouvoir, semble-t-il.

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