Immersion : dimanche 30 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà avec les derniers mots de l’évangile de Matthieu, après avoir été plusieurs semaines durant dans l’univers de Jean, et alors que nous sommes dans une « année Marc »…! Quoiqu’il en soit, j’ai déjà commenté ce texte en son entier, sous le titre rejoindre celui qui nous précède toujours : qui veut un commentaire de la totalité du texte pourra le trouver par ce lien.

Je voudrais m’attacher cette fois-ci à la formule bien connue qu’on rencontre dans ce texte, formule familière entendue souvent : « Je te baptise au nom du père et du fils et du saint-esprit« . Et nous voyons le ministre arroser le front du bébé (parfois de l’adulte) avec de l’eau tout en prononçant ces mots. Et nous comprenons bien souvent cette formule en deux temps : 1° « J te baptise« , je fais ce geste de te verser de l’eau sur le front ou la tête, avec tout ce que ce geste comporte d’inaugural, et pleins d’effets que des gens intelligents savent énoncer ou détailler ; 2° « je fais cela au nom du père et du fils et du saint-esprit« , c’est-à-dire de par leur autorité, par délégation. C’est moi, le ministre, qui ai fait cela, mais en fait, le croyant doit comprendre que ce n’est pas moi mais un dieu père, fils et saint-esprit qui a agi.

Or il y a deux mots en grec pour dire plonger, et un simple regard dans le dictionnaire les fait apercevoir sur la même double-page. [baptoo] signifie plonger, comme on plonge un tissu ou une toile dans la teinture : on la met, on la trempe, puis on la retire ; ou encore comme on plonge un vase dans l’eau, dans le puits, pour y puiser de l’eau : on le met puis on le retire ; ou encore comme on plonge un bateau dans l’eau, pour qu’il flotte et se déplace et soit utile à bien des choses : il a sa coque plongée dans l’eau de sorte qu’il est opérationnel. Il est « lancé », comme on dit dans la marine.

L’autre mot, [baptidzoo], signifie aussi plonger, mais dans le sens de submerger, ou d’immerger : c’est au sens où l’on perd pied, ou quelque chose coule au fond de l’eau. Pour un bateau, c’est au sens de couler un navire : il ne servira plus à grand chose, il est au fond, entièrement absorbé par l’eau. Or c’est ce deuxième verbe qui est ici employé, c’est celui-là qui donne littéralement le latin, puis le français « baptiser« . Autrement dit, il est ici question de perdre pied, de perdre la maîtrise, de perdre ses repères. L’ondoiement auquel nous sommes habitués dans la pratique est une mauvaise image, elle conduit à un ritualisme d’autant plus formel qu’elle est largement atténuée et même changée. Ce dont il est question, c’est d’être introduit dans un nouveau milieu en lequel on est sans appui, sinon ce milieu même. Et ici, ce milieu, c’est « le nom du père et du fils et du saint esprit« .

En fait, la compréhension en deux temps qui est commune est impossible, et d’autant moins que la préposition employée en grec est [éïs] : baptiser [éïs to onoma], « immerger dans le nom« . Ce « dans » n’est pas le [én], c’est-à-dire l’indication statique du lieu où l’on se trouve, mais l’indication dynamique du lieu dans lequel on entre. Il s’agit de « s’enfoncer dans« . C’est une progression, un cheminement. La semaine dernière, il était question chez Jean de « cheminer dans toute la vérité » : l’idée est la même ! Cette plongée est progressive, c’est sans doute l’œuvre d’une vie. On ne peut jamais dire « j’ai été baptisé« , comme d’une chose accomplie ; on peut seulement dire « je suis baptisé« , comme d’un processus en cours. Je suis en train d’être progressivement immergé et submergé dans le nom du père et du fils et du saint esprit.

Et nous voilà revenus à ce nom, ce fameux nom, que nous énonçons sans trop y penser tant la formule est balancée et coutumière. Sans nous rendre compte de l’aberration que nous énonçons bien tranquillement : nous disons LE nom, et nous en disons TROIS. La chose est tout simplement impossible… Et pourtant, ici, oui, elle est possible, elle est même effective.

C’est d’abord comme si en appeler un, c’était appeler les trois. Car qui dit « père » dit nécessairement « enfant », ou « fils » ou « fille » : nombreux sommes-nous à avoir fait l’expérience de devenir père ou mère, et ce fut quand arriva notre premier enfant. J’ajouterais même que ce ne fut pas alors fini, mais que cet apprentissage se continue tant que cet enfant est présent à ce monde. Et sans doute même quand il s’en retire, si hélas ce malheur nous est arrivé. Car l’enfant une fois arrivé, il n’est même plus possible d’imaginer que ce monde soit sans lui, on dirait qu’il a toujours été là ! Et si nous avons la joie d’avoir plusieurs enfants, on peut, je crois, dire que c’est un nouvel apprentissage à chaque fois. « père » ou « mère », sont des noms de relation : ils n’ont de sens que par une relation, que par un autre. Et ainsi, dire « père », dire un nom, c’est nécessairement dire l’autre, « enfant », ou « fils » ou « fille ».

La chose est vraie aussi dans l’autre sens : dire « fils », c’est nécessairement dire « père » et « mère ». Si l’on dit « fils », on se demande automatiquement « …de qui ? ». C’est aussi un nom de relation. Ce n’est pas un nom « substantiel », comme on dit : un nom qui dit ce qu’est un être indépendamment des autres. Au contraire, ce sont des noms qui disent ce qu’est la relation d’un être à un autre. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre qu’avec un nom, on en dise trois. Vous allez me dire : et le saint esprit ? A quoi je répondrai : je n’en sais rien. On a dit bien des choses, fort belles d’ailleurs -parfois. Mais je constate juste que si nous, nous avons des références plutôt « binaires » pour les relations, il y a ici une référence « ternaire ». Voilà qui contribue, si on veut bien le reconnaître, à nous faire justement « perdre pied », notre absence de référence ou de repère commence déjà ici, simplement à l’énoncé des noms…

Et puis il y a aussi ce « et« , récurrent. On pourrait avoir « dans le nom du père, du fils et du saint esprit » : le « et » viendrait clore une liste en en liant le dernier élément. Mais là, la réitération du « et » crée une insistance : et aussi…, et aussi… ! Comme si on ne savait plus ou donner de la tête. Comme si c’était étourdissant. Comme si on était entouré de toutes parts, comme si où que l’on se tourne se trouvait un visage pour nous sourire et des bras pour nous accueillir. La nouvelle réalité dans laquelle nous sommes immergés ne se résume pas à un face-à-face immobile ou fascinant : elle invite à un mouvement incessant, elle fonde une liberté par la pluralité. Bouge ! Vis ! Retourne-toi ! Change ! Agis ! Avance ! Tourne ! Il y a toujours quelqu’un avec toi, et jamais personne ne te contrains à telle ou telle orientation ou direction. Ton nouvel univers est un univers de liberté inimaginable, en lequel tu peux devenir ce que tu es. C’est le milieu d’un avènement nouveau.

Young mother and father with newborn

Peut-être faut-il relier cette finale de Matthieu au début de son livre, qui est peut-être son titre, comme c’était le cas dans l’ancienne manière d’écrire, à l’antique. Matthieu donne comme titre et comme premiers mots à son oeuvre : [Biblos génésséoos Ièssou Khristou uiou David uiou Abraam], Livre des origines de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham, ou Livre des générations… Alors, immédiatement après, Matthieu retrace une généalogie (reconstruite !) pour descendre depuis Abraham par David jusqu’à Jésus. C’est une magnifique passage qui, pour celui qui connaît bien sa bible, ré-évoque de nombreux et importants passages d’une histoire étonnante. Et cela rend bien compte de la fin du titre, « fils de David, fils d’Abraham« . Mais pas du reste du titre. Cela laisse voir que tout son livre, s’il va sans doute montrer aussi à quel point Jésus se montre fils de David et fils d’Abraham, va aussi montrer comment il est « Christ » et comment il a … plusieurs engendrements, comment il naît ou est engendré de plusieurs manières. On est décidément dans le régime de la pluralité, ouvrante, libératrice.

Peut-être que le dernier engendrement évoqué, c’est celui-ci : dans l’eau, génétique et amniotique, c’est une naissance de ce fils qui se fait dans notre propre immersion. Plongé dans le nom du père et du fils et du saint esprit, je participe à sa propre génération, à son engendrement. Je suis par lui, avec lui, en lui, engendré par un père et destinataire et donneur avec lui d’un esprit. Décidément, il y a de quoi perdre tout repère, non seulement de quoi perdre pied, mais de quoi en perdre la tête ! Il me semble en tous cas qu’être baptisé au nom du père et du fils et du saint esprit, c’est vivre en faisant des choix, plein de la confiance d’être toujours accompagné, en découvrant progressivement la liberté d’être soi, d’advenir à soi, de naître sans cesse.

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