Le cœur de la conversation : dimanche 23 mai (Pentecôte).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de l’évangile d’aujourd’hui est en fait deux textes, à peu de distance dans l’évangile de Jean il est vrai, mais tout de même deux textes. Le premier est en Jn.15,26-27, et c’est celui que j’ai choisi de commenter il y a trois ans, en essayant de faire ressortir comment témoigner consistait à « se laisser à l’esprit », en laissant celui-ci nous transformer peu à peu jusque dans nos fondements intimes.

Cette fois-ci, je voudrais commenter l’autre texte, qui est en Jn.16,12-15. Et l’on est frappé d’abord par l’entrée en matière : le discours est fort long, il a déjà été plus long que les autres longs discours rapportés ou construits par Jean. Mais voilà que Jésus dit : « J’ai encore beaucoup à vous dire… » Cela pourrait laisser entendre que le discours est relancé, qu’il va être encore beaucoup plus long ; mais en fait, étant donné le caractère ultime de ce discours d’adieu, étant donnée l’imminence de l’arrestation, cela laisse plutôt entendre que des mots ne seront pas mis sur de nombreuses réalités, qui vont ainsi échapper.

Et de fait, peut-on tout dire ? La mort ne vient-elle pas toujours interrompre un processus de communication ? Ne regrette-t-on pas toujours de n’avoir pas dit encore ceci ou cela ? Jésus n’échappe pas à cette réalité, qui fait partie de la mort telle que nous l’abordons et l’expérimentons. Le dialogue est une con-versation : par la parole, nous versons chacun notre âme dans l’âme de l’autre, et cela vaut par le processus même plus encore que par le contenu. C’est une processus infini, fait pour durer toujours. « Se parler », ce n’est pas seulement se donner telle ou telle information (même si c’est aussi cela, et on voit bien ce qui se passe quand ce n’est pas le cas !!!), mais c’est continuer d’habiter dans l’âme l’un de l’autre, et c’est continuer de donner mon âme, et c’est continuer d’accueillir ton âme, et c’est chercher à ne faire qu’un. Le « dire » ([légéïn]) de Jésus est de cet ordre : il dévoile ce qu’il a, ce qu’il est, en propre, en même temps que ce « dire » est un choix (et le mot, en grec, signifie d’abord ramasser, cueillir : on voit bien l’idée des mots comme des fleurs cueillies pour être offertes, comme des aspects de soi choisis pour être offerts).

La raison avancée est plus étonnante encore : « … mais vous ne pouvez pas porter à présent. » « porter » ([bastadzéïn]), c’est vraiment l’idée de soulever ou porter un fardeau, c’est mettre en mouvement ou supporter un poids très lourd. Ce qui n’est pas encore dit constitue, peut-être ajouté à ce qui a déjà été dit, une véritable poids ! Il faut dire que, peu auparavant (Jn.16,1-6), Jésus a dit à ses disciples qu’ils seraient exclus de la synagogue, qu’ils seraient même tués « au nom de Dieu », qu’il ne le leur avait pas dit dès le début parce qu’il était avec eux… On imagine bien le climat lourd qui règne, avec l’annonce de sa propre mort imminente, et maintenant celle à venir de ses disciples. En rajouter encore sera vite insupportable ! Sans quelque chose qui donne sens à tout ceci, c’est tout simplement insupportable !

Or, déjà, il avait ajouté (Jn.16,7) : « Mais je vous dis la vérité : il est de votre intérêt que moi, je m’en aille. Car si je ne m’en vais pas, le paraclet ne viendra pas à vous. Si je vais, je lui donnerai mission auprès de vous. » Et il revient maintenant sur cette venue, la venue d’un autre semblable à lui : « Or lorsque viendra celui-là, l’esprit de la vérité, il vous fera cheminer dans toute la vérité. » Ce qui donne sens à tout ce poids, à ces annonces insupportables, à cette séparation, à la mort même, c’est quelqu’un, « celui-là« . Ce n’est pas un pronom neutre, qui désignerait une chose, une réalité, une notion, mais bien un pronom masculin singulier, à valeur personnelle. Dans le grand vide laissé par cette con-versation interrompue, il y a place pour un autre, appelé juste auparavant « le paraclet« , quelque peu avant encore « un autre paraclet » (sous-entendant que Jésus lui-même est un paraclet aussi -et même avant), et appelé à présent « l’esprit de la vérité« .

Rappelons-nous que la vérité, chez saint-Jean, (je vais me permettre de résumer ici, ce que La Potterie développe et prouve en deux magnifiques gros volumes !), ce n’est pas une notion, ni une abstraction : c’est le fait très concret de la vie dans la chair du verbe co-éternel au père, le fait qu’il vienne vivre dans la chair, qu’il traduise dans une vie telle que la nôtre, sa relation parfaite et unique au père, la rendant par là-même communicable. La vérité, c’est en quelque sorte la vérité de la relation au dieu établie par la relation d’un homme, Jésus, à un père, comme celle d’un fils unique. Nommer celui dont la venue est maintenant annoncée : « l’esprit de la vérité« , c’est lui donner déjà un rapport très intime à cette relation et à la communication de celle-ci, c’est en faire comme le secret même de cette relation !

Or, « il vous fera cheminer dans toute la vérité. » Cheminer. A la fois tracer un chemin et découvrir progressivement. Celui qui vient, qui est donné, c’est celui qui va faire entrer et progresser dans la découverte et le partage de cette même relation filiale, vécue à hauteur d’homme. Celui qui du coup va donner sens à ce poids insupportable du moment. Celui aussi qui va s’adapter à chacun pour permettre une progression, un cheminement : celui qui va tenir compte de l’histoire passée, présente et à venir de chacun pour tracer une route et permettre de vivre cette relation filiale, chacun à sa manière. Quelle merveille ! La possibilité réelle de partager de plus en plus la relation unique à son père de Jésus lui-même ! Et cela, à travers notre histoire à chacun. Je rajouterais bien une remarque : [hodègéoo], « cheminer, conduire » est construit sur le radical de [hodos], le chemin, la voie. Or ce mot est celui par lequel, au témoignage de Luc notamment, la première communauté chrétienne s’est elle-même désignée. On pourrait donc dire que être « chrétien », c’est d’abord se laisser conduire sur le chemin, c’est faire partie de ceux qui qu ose laissent conduire par l’esprit dans cette assimilation à Jésus, l’unique fils donné par le père, venu dans la chair et vivant avec elle auprès du père…

« Il ne parlera pas, en effet, à partir de lui-même, mais ce qu’il aura entendu il dira. » Il ne vient pas ajouter des choses nouvelles, il ne vient pas être une nouvelle source de dévoilement, de sorte que nos oreilles seraient troublées par deux discours, et que nos cœurs seraient tiraillés entre deux fidélités. Non, il vient en quelque sorte répéter ce que lui aura entendu. Nos oreilles à nous ont pu être inattentives, partiellement distraites : voilà quelqu’un à l’écoute irréprochable, une écoute profonde qui suppose une compréhension entière. Et celui-là vient re-dire, répéter. Il vient en quelque sorte rétablir la con-versation interrompue : et même l’améliorer, la rendre parfaite. Il vient re-dire ce que nous n’avons que partiellement ou mal entendu, il vient rendre notre compréhension parfaite. Il est, lui-même, l’âme de cette con-versation. En le versant à notre âme, Jésus verse en quelque sorte l’âme de sa propre âme dans la nôtre, il donne tout. Du reste, à la mort de Jésus, Jean écrit : « et inclinant la tête, il transmit l’esprit. »

Masaccio, Trinità (détail), fresque, Santa Maria Novella, Florence. L’esprit, âme versée du père dans son fils, est l’âme du don de soi qu’il nous fait en donnant sa vie. Et c’est cela-même qui est versé en nos cœurs.

L’esprit « annoncera« . Trois fois de suite, Jean va employer le même verbe pour développer ce que l’esprit accomplit : « …et les choses-qui-arrivent, il vous annoncera. Celui-là me glorifiera, parce que du mien il prendra et vous annoncera. Tout ce qu’a le père est mien : c’est pourquoi je dis que du mien il prendra et vous annoncera. » Le verbe [ann’anguéléïn] signifie, rapporter, redire : et l’on voit qu’il s’agit d’une action à une triple profondeur. D’abord une interprétation de l’actualité, des évènements qui surviennent. Il donne sens à ces « choses-qui-arrivent« , dont nous cherchons le sens, en particulier (comme là !) quand elles nous semblent tellement contraires à ce à quoi nous nous attendions. Deuxième profondeur, il « prend du mien« , de ce qui est dans mon cœur à moi, Jésus, de mes sentiments et de ma manière de comprendre les choses, et ouvre un chemin pour vivre ces « choses-qui-arrivent » comme je les aurais vécues moi-même. Etant l’âme de Jésus, il nous donne, versé dans la nôtre, d’être Jésus lui-même vivant cette situation qui advient. Troisième profondeur enfin, parce que « tout ce qu’a le père est mien« , parce que Jésus a qualité de fils unique dans la chair et désormais avec celle-ci dans le père, il donne de vivre ces « choses-qui-arrivent » avec une portée éternelle, comme ce fils, en tant que ce fils unique. Etant l’esprit du père donné par celui-ci à son fils unique, qui les fait une seule âme, un seul cœur, un seul dieu, il nous donne d’être un avec eux et en eux à travers « ces choses-qui-arrivent« .

C’est par l’esprit que ce que nous vivons prend une portée différente. Que ce que nous offrons atteint son but. Que ce à quoi nous voulons donner sens au profit de telle ou telle personne, ce que nous voulons donner, parvient effectivement à son but. Parce que c’est par l’esprit que notre vie atteint sa plus grande profondeur. En vérité, il me semble qu’accueillir l’esprit, ou plutôt s’ouvrir à l’esprit qui nous a été donné et qui nous attend en nous-mêmes, c’est entrer ou ré-entrer dans cette con-versation avec Jésus. Et c’est le secret sans doute pour donner à nos vies, à ce qui nous arrive, une portée vraiment autre, pour en faire une autre vie, celle qui n’a pas de fin, dès à présent.

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