Vivre dans le monde : dimanche 16 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Jésus est à deux doigts d’être arrêté, jugé, condamné et tué, quand Jean met dans sa bouche cette longue prière. La perspective de sa mort lui fait nécessairement penser à beaucoup de choses, et notamment se préoccuper plus que jamais de ce qui va arriver aux siens quand il ne sera plus là !

J’ai déjà commenté ce passage, mais je reste frappé aujourd’hui par le rapport au monde qui s’y manifeste. J’en suis d’autant plus frappé qu’il me semble entendre facilement aujourd’hui citer ce « ils ne sont pas du monde » un peu à tout propos, notamment pour justifier de se situer, comme chrétien, en dehors de la vie d’aujourd’hui. Comme si le rapport au monde était pour un disciple du Christ nécessairement conflictuel. Comme si le monde était foncièrement mauvais, et qu’il s’agissait avant tout de se tenir à l’écart, mieux : d’en être finalement retiré. Comme si le « salut », c’était au fond de pouvoir quitter le monde. Et de brandir la « culture de mort » à tout bout de champ…

Commençons par observer que la demande de Jésus à son père, c’est : « Je ne te demande pas que tu les retires du monde mais que tu les gardes du mauvais. » Voilà qui met en évidence que le « monde » et le « mauvais » (ou le « mal ») sont deux choses différentes. Le parallèle est d’autant plus fort pour les opposer que ces deux termes sont précédés de la préposition [ék], qui marque l’origine, ce dont on sort ou d’où l’on vient. Ce qui vient « du monde » ne vient donc pas « du mauvais ».

En revanche, il y a bien du « mauvais » dans le « monde », puisque la demande spécifique est, au sujet des disciples, qu’ils soient gardés du « mauvais » plutôt que enlevés du « monde », signe que, toujours dans le monde, ils y seront forcément confrontés au « mauvais ». Ce qui est traduit ici par garder, c’est un verbe qui a le sens de veiller sur : c’est exactement ce verbe qui apparaît le premier dans le texte, « garde-les en ton nom que tu m’as donné ». Ce n’est pas garder au sens de monter la garde ou de conserver, qui est un autre verbe. Il ne s’agit pas d’une entreprise de défense, d’élever un rempart, d’éviter au disciples d’être atteints par le mal. Ils ne seront pas protégés au sens où la chose leur serait évitée. Du reste, quand celui même qui parle ne va éviter ni le mal ni la mort, comment pourrait-il demander une telle chose ?

De quoi s’agit-il alors ? Mais peut-être, avec ce [ék] qui porte l’idee d’origine, la question est-elle de n’avoir pas origine commune avec le « mauvais », d’être gardé d’aucune compromission avec lui, d’être gardé de faire cause commune avec lui ? Et là, il faut veiller, il faut que le « père saint », c’est-à-dire « à part », le « père autrement », les « sanctifié dans la vérité », les fasse « vivre autrement » que dans la compromission avec le « mauvais ». Et comme l’actualité nous fait voir combien cette prière, cette demande, est nécessaire ! Combien les scandales qui, moi, parfois, me submergent, mettant en cause des personnes qui, au nom même de leur qualité de disciples, voire de leur qualité de responsables parmi les disciples, se sont nettement compromis avec le « mauvais », combien ces scandales montrent que cette prière était nécessaire, est toujours nécessaire.

Mais le « monde » alors ? Eh bien, il est d’abord le « lieu » des disciples. Pas questions qu’ils en soient retirés : donc, pas non plus question qu’ils s’en retirent eux-mêmes ! Ce serait déserter le lieu même de la confrontation, le lieu même du combat. Ce serait abandonner tout espoir de victoire, toute espérance de salut ! C’est le lieu d’où parle Jésus : « Je dis ces choses dans le monde, de sorte qu’ils aient en eux ma joie…. » Parce que lui est dans le monde, sa joie peut être en eux, dans eux. Le monde est le lieu à habiter, le lieu seul où peut se diffuser la joie. Et si l’on n’y est pas, il faut y entrer, y aller : « Comme tu m’as envoyé moi dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde ». Cette fois, dans traduit la préposition [éïs], qui est dynamique : entrer dans. Ainsi le monde n’est pas mauvais, mais il est le lieu où aller et demeurer, parce qu’il est le lieu de la diffusion de la joie.

C’est le lieu de vie des disciples , mais ce n’est pas non plus leur lieu d’origine. Voilà qui est plus étonnant, mais le texte est sans appel ! Par deux fois est répétée la même chose : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde ». Toujours ce [ék]. Je trouve ce texte difficile. La première chose que j’en retire, c’est que pour comprendre ce qu’il veut dire pour les disciples, il faut comprendre ce qu’il veut dire pour leur maître, puisque c’est lui le point de référence et de comparaison. Or il a été conçu, il est né, il a marché, il a travaillé, il a souffert, il a mangé, il a bu, il a eu des amis, il est mort…. Comment ne pas dire qu’il est bien « de chez nous » ???

Mais aussi il n’est pas que cela. A Pilate, chez Jean, il dira aussi : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour cela : rendre témoignage à la vérité ». Autrement dit il est bien « de chez nous » et l’un d’entre nous, mais il n’est pas que cela, il a aussi une autre origine. Et peut-être bien que c’est cela qu’il donne en partage à ses disciples, d’avoir une autre origine, en leur donnant pour père son père, celui qui est « père autrement ». Celui qui a fait le monde, celui qui a tant aimé le monde, celui qui veut sauver le monde en lui donnant son fils unique.

Décidément, en cherchant à devenir disciples, ni ne pouvons-nous oublier que nous avons d’abord une origine dans le monde, ni ne pouvons-nous oublier qu’il nous en a donné une autre, la sienne, mais justement pour venir au monde porteurs d’autre chose, porteurs d’un « vivre autrement » à cause de celui qui est notre « père autrement ».

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