Dimanche 20 mai / Pentecôte : laisser advenir l’esprit.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le texte qui nous est donné aujourd’hui est encore dans l’évangile selon s. Jean, et se trouve lui aussi dans le « discours après la scène » ou discours-Testament que Jean met dans la bouche de Jésus. C’est donc pour nous un léger retour en arrière, appuyer sur la touche « rewind »… A vrai dire, il faudrait plutôt parler des textes d’aujourd’hui, car le lectionnaire n’hésite pas à mettre à la suite deux passages qui ne se suivent pas immédiatement, l’un étant en 15,26-27, l’autre en 16,12-15. Pour rendre justice à Jean et à la cohérence du témoignage qu’il construit, il faudrait les lire bien distinctement. Et je me propose d’ailleurs de ne m’occuper cette fois-ci que du premier passage, je renvoie l’autre à l’année prochaine, nous avons bien le temps…

     Replaçons d’abord ce menu passage dans son contexte : après l’allégorie de la vigne et le commandement de l’amour mutuel (15,1-17), Jésus est passé à un autre thème, celui des tribulations des disciples. Car en effet, les disciples peuvent s’étonner de ce que, munis d’un commandement pareil, ils ne fassent pas l’unanimité dans leur annonce ! Et Jésus de leur dire que « le disciple n’est pas plus grand que le maître« , et que la réaction de rejet que Jésus a provoqué aussi (il a aussi attiré des disciples, tout de même), ses disciples la provoqueront à leur tour et pour les mêmes raisons. Et le motif ultime qu’explicite Jésus, c’est que ceux qui les rejettent « ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. » Cela doit faire réfléchir : aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, il y a des prétendus « religieux » qui rejettent les invitations à l’amour au nom de Dieu, pas en paroles bien sûr, mais dans leur pratique, « parce qu’ils ne connaissent pas » celui qui a envoyé Jésus. Le dieu invisible a toujours bon dos, et pour beaucoup prononcer son nom suffit à justifier leur attitude. Mais ce nom ne devrait jamais être prononcé qu’avec crainte, et jamais invoqué pour justifier les attitudes des hommes, « car je suis Dieu et non pas homme » (Os.11,9). Si ceux qui se croient les plus zélés pouvaient entendre cela…

     Il reste que la « haine » des Juifs, c’est à dire des autorités religieuses légitimes (et toujours reconnues telles par Jésus) avait de quoi ébranler les disciples : pourquoi ceux qui devraient être les mieux à même de reconnaître en Jésus celui qu’annonçaient les Ecritures ne le reconnaissent-ils pas ? Et même, pourquoi poursuivent-ils avec un tel acharnement ceux qui croient en Jésus ? Le souci de Jean n’est pas de construire chez les disciples une psycho-rigidité sur la base d’une victimisation : « tout le monde vous en veut, donc c’est que vous avez raison » ! Au contraire, la remise en question du disciple est une de ses qualités essentielles : l’attitude de ceux qui ne croient pas doit toujours interroger le disciple sur sa propre légitimité, sur sa propre authenticité. Son témoignage est-il authentique ? Mais comment savoir ?

     Dans ce contexte commence notre passage : « Lorsque viendra le paraclet que moi je vous enverrai d’auprès du père, l’esprit de la vérité qui vient d’auprès du père, celui-là même rendra témoignage à mon sujet;…« . Le premier mot, [hotan], est une conjonction qui signifie aussi bien quand ou lorsque, que aussi souvent que ou autant de fois que. Autrement dit, l’évènement dont parle Jésus aux disciples peut se produire une bonne fois pour toutes (c’est le sens des deux premières conjonctions), mais peut aussi se produire de multiples fois. C’est là une donnée fort intéressante : la venue du paraclet est à la fois une venue unique et une venue plurielle. Cela peut paraître contradictoire, mais peut aussi nous mettre en état de questionnement : quelle est donc cette « venue » dont il est question, et qui peut revêtir simultanément des aspects que l’on penserait opposés ? Le verbe [erkhomaï] qui suit la conjonction est précisément à l’aoriste, ce temps dont nous avons déjà parlé et qui indique une antériorité mais aussi l’aspect « vérité générale » d’une action. Et ce verbe est fort riche en significations : il veut dire venir  et par extension aller ou s’en aller; mais quand une personne en est le sujet, il peut signifier venir en aide, venir assister; il peut encore vouloir dire advenir ou survenir. On voit que notre passage peut se traduire « lorsque vient… », ou « aussi souvent qu’advient…« , ou encore « chaque fois que vient en aide… » Se combinent en fait l’unique évènement de cette « venue », et la multiplicité des évènements de notre vie : voilà le singulier et le pluriel. Lui « vient » une fois, qui n’est pas limitée dans le temps mais qui est continue, ininterrompue; nous n’en prenons conscience que par de multiples expériences qui nous apparaissent morcelées. Et peut-être nous est-il suggéré ici que c’est lui qui peut faire l’unité de notre vie, si nous remontons de cette apparente multiplicité à son unique venue…

Version 2
LE BRUN, Pentecôte (détail)

 

     Mais qui ça « lui » ? [ho paraklètos]. Le préfixe [para] dit auprès dele long dechez. [klètos], c’est appelé, convié, invité, bienvenu, convoqué, choisi. C’est assez général, quand le verbe [klètéouô] signifie plus précisément citer en justice ou être assigné comme témoin devant un tribunal : on voit qu’il y a dans le mot une nuance qui appartient nettement au domaine judiciaire. Ce qui rejoint notre contexte : les disciples sont souvent mis en procès ! Le [paraklètos], c’est celui qu’on appelle à son secours : l’avocat, le défenseur, l’intercesseur. C’est celui qui se tient auprès d’une autre personne et qui peut lui donner confiance et force par sa seule présence, celui avec qui on peut parler pour analyser la situation et choisir une attitude ou construire une parole, c’est celui qui peut aussi intervenir et parler à sa place. La première fois que Jésus emploie ce mot, c’est dans le contexte où il annonce aux disciples qu’il s’en va, et il leur dit alors : « et moi je prierai le père, et il vous donnera un autre paraclet afin qu’il soit avec vous pour toujours« . Un autre : autre que qui ? Que Jésus lui-même bien sûr ! Jésus a été un paraclet pour ses disciples. Et celui qui vient, en est un autre, mais celui-là vient pour ne pas les quitter. Dans le procès qui est fait aux disciples, et qui les trouble tant, un autre leur est donné, qui va les aider dans leur remise en question, pour faire la part entre leur propre recherche d’authenticité et leur malaise devant des accusations éventuellement fausses.

     Ce paraclet, Jésus revendique maintenant de l’envoyer lui-même. Il a dit que le père l’a envoyé, il dit maintenant que lui-même envoie cet autre, que le père donne néanmoins lui-même. Le [paraklètos] vient [para tou patros], d’auprès du père. C’est même mieux : c’est l’esprit de la vérité qui vient [para tout patros]« . Il permet au disciple de « faire la vérité« , il est aussi celui qui « témoigne de la vérité » en un autre sens. Car la vérité, chez s.Jean, n’est pas une notion générale, encore moins une notion abstraite : c’est le fait même que la Parole dès l’origine auprès du père se soit faite chair pour vivre dans la chair sa réalité de Fils, et ouvrir aux hommes la possibilité en lui de vivre cette relation filiale. Et au fond, les deux choses se confondent, ou plutôt elles s’entraînent l’une l’autre. Car le témoignage que l’esprit rend, l’attestation qu’il apporte de cette réalité de Jésus ouverte à tous, est cela même qui d’une part conforte le disciple et cela même à quoi d’autre part le disciple se confronte pour reconnaître si oui ou non il vit cette filiation dans tous les dimensions de sa vie. « Celui-là même témoignera à mon sujet », devant les accusateurs en renforçant les disciples qu’il secourt dans ce qu’ils disent de Jésus, et devant les disciples en présentant incessamment la « vérité » à laquelle leur vie est appelée à se conformer. Et de nouveau encore devant les accusateurs, en leur présentant des disciples transformés, authentiques, devant lesquels les accusations transpirent (le cas échéant) leur mauvaise foi.

     « Et vous aussi vous témoignerez, parce que depuis le commencement vous êtes avec moi. » ou « …derrière moi« . Depuis le commencement… L’ [arkhè], c’est le commencement, le principe, l’origine, le point de départ, le fondement. Je vois un double sens dans cette affirmation : d’une part, il y a eu un compagnonnage des disciples avec Jésus, soit (pour ceux qui ont connu le Jésus itinérant à travers la Palestine) depuis le début de son ministère public, soit (pour les autres, les lecteurs de Jean, arrivés plus tard à cette vie de disciples) depuis qu’ils ont eux-mêmes choisis de vivre avec Jésus. La vie de disciple, c’est « vivre avec lui », en toutes choses, à travers tous les évènements. C’est ne plus vouloir vivre quoi que ce soit sans lui, aussi grande ou aussi humble la chose soit-elle. D’autre part, le travail opéré par l’esprit dans sa venue constante, comme l’eau qui ne cesse de sourdre et vient sans cesse, ce travail d’authentification remonte dans la vie et la manière de vivre des disciples jusqu’aux principes, jusqu’aux commencements, jusqu’aux fondements. S’ouvrir et se laisser à l’esprit, c’est accepter cette remise en cause de plus en plus profonde par laquelle on s’interroge sur ses réactions, ses manières d’être, ses catégories de jugement, ses options profondes de vie… Et dans la mesure où le disciple accepte ce bouleversement progressif et de plus en plus profond, il témoigne à son tour. Vouloir être témoin a un prix : celui d’une transformation consentie et coûteuse, jamais achevée.

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