Dimanche 27 mai : rejoindre celui qui nous précède toujours.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Voilà que nous volons à travers les pages du Nouveau Testament, et nous retrouvons à la fin de l’évangile de s.Matthieu. Il s’agit de sa conclusion. Remettons-la dans son contexte : les femmes sont accourues au tombeau au petit matin suivant le sabbat, après la mort de Jésus, et ont trouvé ce tombeau ouvert. Là, un « ange » (ou un « envoyé ») leur a enjoint d’aller dire aux disciples que Jésus était « relevé d’entre les morts » et qu’il les « précédait en Galilée« . Les femmes ont couru « l’annoncer » aux disciples : c’est dans ce mouvement même qu’elles ont rencontré Jésus lui-même, qui leur renouvelle cet ordre d’aller « annoncer à [ses] frères » qu’ils se rendent en Galilée pour le voir. Puis se trouve inséré l’épisode des gardes allant raconter de leur côté aux grands-prêtres « ce qui s’était passé », et l’ordre donné par ceux-ci de raconter le vol du corps par les disciples. La mise en parallèle de ces deux récits fait ressortir par contraste la gratuité et l’enthousiasme spontané de l’annonce des femmes aux disciples. Et nous voilà à notre passage d’aujourd’hui.

     « Or les onze disciples furent conduits en Galilée, dans la montagne où Jésus les avait constitués. » Les disciples ne sont plus que onze : on devine que Matthieu veut parler des apôtres. Il est vrai que son vocabulaire ne fait pas une distinction claire et constante entre apôtres et disciples. Judas, lui, n’est plus : c’est d’ailleurs bien Matthieu qui nous raconte sa fin tragique. En tous cas, l’ordre de l’ange, redoublé de celui de Jésus, a bien été transmis : les disciples font le voyage. Le verbe [poréouô] signifie faire passer, transporter, avec l’idée du voyage et du transport commercial. Il signifie aussi conduire ou escorter, ou encore envoyer. Ce verbe est ici au passif : ils ont été transportés, ou bien ils ont été conduits, ou ont été envoyés. Il pourrait s’agir d’un « passif théologique » comme on dit parfois, c’est-à-dire que le texte laisse entendre que Dieu les a conduit jusque-là. Et en particulier, ils vont « dans la montagne« . Quelle montagne ? La traduction liturgique opte pour celle « où Jésus leur avait ordonné de se rendre« . Mais le verbe [tassô] (ici encore à l’aoriste) signifie d’abord mettre à une place fixe, appropriéerangerassigner une place, placer, ou encore au sens figuré ranger dans une classe. Par suite, ce verbe peut vouloir dire ranger (une armée), assigner un posteêtre placé à son rang, et encore ordonner, fixer, déterminer. Et nous n’avons pas entendu parler, dans les ordres qui précèdent, d’aucune montagne. Il s’agit donc plutôt de la montagne où leur a été assignée une place.

     Il semble donc que Dieu (sous-entendu) fasse faire aux Onze un retour aux sources, il les conduit au lieu de leur constitution initiale comme apôtres, là où ils ont été choisis. Cela veut dire qu’il y a comme une ré-inauguration. D’après Matthieu, les Douze sont appelés (cf. Mt.10,1-5 sq.) nominativement, ils « reçoivent autorité sur les esprits impurs, pour les jeter dehors et pour guérir toute maladie et toute faiblesse. » Et Jésus « les envoie… ». Le choix même de douze personnes, rappelant les douze patriarches à l’origine des douze tribus (structure depuis longtemps oubliée, ou en tous cas inopérante dans la vie du peuple à l’époque de Jésus), est un choix qui signifie une volonté de ré-engendrer Israël : non pas de fonder un nouveau peuple, un autre, mais de renouveler l’ancien en lui redonnant naissance et vie. Et c’est tout cela qui se rejoue après la résurrection : la vie nouvelle de Jésus, cette vie qui a vaincu la mort, c’est cette vie dont il veut que les Onze ré-engendrent son peuple.

      « …et en le voyant ils se prosternèrent, d’autres doutèrent. » On croit parfois que si l’on voyait le ressuscité, cela lèverait les doutes : la preuve que non ! Parmi les Onze, les réactions sont variées face à lui. Certains se prosternent, comme les Mages devant l’enfant, hommage à celui qu’ils honorent désormais comme un dieu. D’autres doutent, ou sont dans l’incertitude : [distadzô] a les deux sens. Que va faire Jésus ? Séparer les uns des autres ? Ne garder que les prosternés ? « Et s’approchant, Jésus leur parle en disant :… » Non, il s’adresse à tous, indistinctement. C’est magnifique ! Il ne mesure pas son attitude à celle des autres, il assume d’être à jamais celui qui prend l’initiative. Peut-être nous montre-t-il aussi son égale estime pour ces deux attitudes, apparemment opposées ? La confiance immédiate qui conduit au prosternement, mais aussi le doute qui est une dignité de l’esprit qui cherche, le doute qui montre une haute idée de la vérité -et partant, une grande exigence à son égard. Les uns comme les autres seront de bons porteurs, de bons messagers.

envoi Douze

     Et que dit-il ? « A été donnée à moi tout pouvoir au ciel et sur la terre. » Proposition liminaire. Là aussi, un passif théologique : c’est Dieu qui a donné. Il n’est pas plus nommé qu’un peu plus haut, c’est une piété vis-à-vis du nom de Dieu. Tout pouvoir, [passa exoussia]. On se rappelle que ce pouvoir se manifeste particulièrement dans l’autorité incontestée face au mal. Tout, c’est à la fois la totalité en extension  (la totalité de…) et en qualité (la totalité des…). Et c’est aussi un pouvoir cosmique : « au ciel et sur la terre« . Jésus avait guéri le paralytique, après lui avoir pardonné ses péchés, pour que l’on sache que « le fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés« , sur la terre : sous entendu comme il l’a, en tant que « fils de l’homme », au ciel. Maintenant ce n’est plus seulement ce pouvoir-là, mais tout pouvoir, et partout. Il a appris à ses disciples à prier « que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel » : il a maintenant tout pouvoir pour l’accomplir, cette volonté.

     Et pourquoi, justement, ne fait-il pas usage de ces pleins pouvoirs ? C’est mystérieux, cela. C’est étonnant. Puisqu’il peut tout faire : pourquoi ne transfigure-t-il pas immédiatement l’univers ? A la transfiguration, son vêtement même était transformé par sa métamorphose : pourquoi la puissance active de sa résurrection ne s’étend-elle pas immédiatement au cosmos entier ? Pourquoi ? Il fait un autre choix : « …En allant, donc, discipléisez toutes les nations, les plongeant dans le nom du père et du fils et du saint esprit, leur enseignant à garder toutes les choses que je vous ai commandées… » Au lieu de tout changer instantanément, il donne un ordre aux disciples, à ceux qui se sont prosternés et à ceux qui restent dans l’incertitude. C’est par eux que va être ré-engendré le peuple et le cosmos. Et cet ordre reprend comme repère initial le verbe [poréouô] déjà rencontré. Dans le mouvement même dans lequel ils sont venus jusqu’à cette montagne de la rencontre et du ressourcement, en étant transportés, en étant conduits, en étant envoyés, il ont à charge de « faire-disciple« . Qu’on veuille bien me pardonner l’horrible néologisme , le barbarisme même, que j’ai osé écrire : « discipléisez ». C’était pour épouser au plus près le verbe grec. Et « disciplinez », s’il a exactement la bonne forme, n’a hélas plus du tout le même sens.

     Il s’agit de « rendre-disciple », de « faire-devenir-disciple ». Pas de « faire des disciples » : rien à voir avec un programme de prosélytisme ! Non, ce sont les « nations« , les [éthnè], comme telles, qui sont appelées à devenir-disciple. Les « nations » sont souvent les autres peuples, par distinction d’avec le « peuple-de-Dieu ». Et depuis la Galilée, zone incertaine et floue où se mêlent déjà le peuple et les nations, Jésus oriente résolument la mission de ses disciples vers « les nations« . La régénération du peuple se fera par l’ouverture aux autres peuples, aux nations. Ô repli sur soi des communautés chrétiennes dans le souci de « marquer son identité », trouve ici ton arrêt de mort ! Et Jésus ne dit pas non plus d’intégrer les nations dans le peuple : ô volonté de tout absorber des communautés chrétiennes, meurs aussi ici ! Il n’y a que deux conditions absolues marquées pour « devenir-disciple » : être plongées dans le nom, et apprendre à garder les choses.

     Plonger, c’est le verbe [baptidzô] : plonger, immerger, submerger, plonger pour puiser… Mais ici, ce n’est pas dans l’eau (même si le choix de ce verbe n’exclut pas ce signe, au contraire) mais avant tout « dans le nom du père et du fils et du saint esprit« . Un seul nom pour trois. Le nom désigne la réalité, il la révèle, il la dit. Nommer une chose, c’est l’intégrer dans son monde. Prononcer le nom, c’est déjà faire éclater la puissance. Etre plongé dans le nom du père et du fils et du saint esprit, c’est peut-être être immergé dans le secret de trois qui n’ont qu’un seul nom, dans l’intimité de trois qui s’aiment et ne sont qu’un. C’est peut-être être initié à un mystère où s’accordent et se conjuguent unité et pluralité. Mais c’est aussi être ré-engendré : recevoir le nom de famille, être appelé du même nom. Partager la même vie.

      Quant à [tèréô], c’est avoir la garde de, veiller sur, observer, pratiquer l’observance de : on voit qu’il s’agit à la fois de se voir en quelque sorte confier les biens de la famille, et de les garder en en faisant son mode de vie. Devenir-disciple, c’est non seulement être plongé dans le nom, mais aussi vivre un apprentissage, celui des recommandations ou des commandements de Jésus. Les apprendre avec sa tête, les apprendre avec sa vie. Et c’est peut-être aussi à ces deux signes que se reconnaissent les disciples parmi les nations : ceux qui vivent en ré-engendrés, plongés dans cette vie où se conjuguent pluralité et unité, et qui vivent aussi selon les recommandations de Jésus -fusse sans les connaître encore !

     « Et voici moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à l’accomplissement du temps. » Pas de désengagement : Jésus ne laisse pas tout à ses disciples, il est avec eux. C’est par eux, à travers eux, qu’il choisit librement d’exercer sa toute puissance qui le rend capable de tout transformer. Et pour le disciple, il y a une muette invitation à retrouver cette présence tous les jours, à la découvrir à l’œuvre tous les jours, à rechercher comment il a été là encore aujourd’hui. Une invitation à rejoindre tous les jours celui qui nous précède tous les jours.

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