Ce qu’est une guérison : dimanche 27 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Si, la semaine passée, le maître et ses disciples prenaient la mer et passaient de l’autre côté, c’était pour aborder au pays des Géraséniens : mais hélas, nous n’aurons pas le récit si étonnant et instructif de l’homme délivré d’une « légion » de démons : sachons seulement que c’est à cause même de cette rencontre initiale à laquelle Jésus s’est ouvert que le pays entier, saisi par la crainte, s’est fermé à lui. Il a dû repartir.

Et nous voilà revenus presque à la situation de départ : « Et Jésus ayant traversé à nouveau dans le bateau vers l’autre côté, une foule nombreuse se rassembla autour de lui, et il était au bord de la mer. » C’est pratiquement avec les mêmes mots que Marc introduit la section des paraboles : c’est la situation qui conduit Jésus à monter en barque et à enseigner. La situation est la même, et les mots sont presque tous les mêmes. Mais ici il se passe autre chose, évidemment à mettre en parallèle. Là, ce sont des fictions pour apprendre à voir le royaume, qui est dans une telle proximité qu’on peut ne pas même l’apercevoir ; ici, ce sont des faits qui sont le royaume en acte.

En fait, il va y avoir deux récits de miracles, enchâssés l’un en l’autre, une construction que Marc affectionne. J’ai déjà commenté le récit-cadre, celui de la résurrection de la fille de Jaïre, en y lisant toute une attitude par rapport à nos enfants. Je voudrais cette fois-ci m’attacher au récit central, celui de la guérison de la femme.

Ainsi donc, une fois que le chef de la synagogue est venu le trouver et le supplier pour sa fille, et qu’il y va, Marc précise : « Et une foule nombreuse le suit et ils le pressent. » Cette fois, pas moyen de quitter la foule, qui reste toujours aussi nombreuse : le mouvement du maître provoque le mouvement de ce vaste rassemblement de personnes. Et cela n’est pas sans danger, le verbe [sunthliboo] vient du mot [thlipsis] qui signifie la pression, la compression, voire l’oppression. Avec le préverbe [sun-], avec, et le passage du singulier de « la foule » au pluriel « ils« , on comprend qu’il y a une action générale de chacun qui aboutit à une presse redoutable. Une foule qui bouge, c’est un véritable danger. On pourrait traduire très justement : « Et une foule nombreuse le suit et ils l’écrasent. » Voilà la situation : pour répondre à la détresse d’un père, Jésus affronte un danger très réel et dont certains ne se relèvent pas…

« Et une femme étant dans un écoulement de sang de douze années, et ayant beaucoup souffert de la part de nombreux médecins et ayant dépensé tout ce qu’elle avait mis de côté et rien ne lui ayant été utile -au contraire allant plus mal entre leurs mains-, ayant entendu parler de Jésus, venant dans la foule derrière toucha son vêtement. » Ouf ! Quelle phrase ! La proposition principale dans tout ça : « une femme toucha son vêtement. » Voilà ce que Marc veut nous dire avant tout, c’est là l’évènement sur lequel il veut attirer notre attention. Mais pour nous amener à ce simple fait, il nous retrace toute une histoire de ce nouveau personnage qu’il introduit dans l’histoire.

Cette femme, donc, est « dans un écoulement de sang« , le mot désigne en particulier (mais pas exclusivement) le flux menstruel. La pauvre femme ! D’une part, elle doit être extrêmement affaiblie, car il s’agit tout de même d’un hémorragie permanente. D’autre part, elle doit être extrêmement perturbée dans sa vie quotidienne et intime. Troisièmement, la maternité lui est complètement interdite. Enfin cela n’est pas non plus sans effet dans sa vie religieuse, replacée dans le contexte d’alors : elle est réputée indéfiniment « impure » et donc mise à l’écart, semblablement aux lépreux. Tout ce qu’elle touche devient « impur », et tous ceux qu’elle touche deviennent impurs. On imagine l’enfer qu’est devenu sa vie ! Et la manière de s’exprimer, toujours si expressive, de Marc le souligne : elle est « dans un écoulement de sang« , elle baigne dans cet état, elle est emportée par cette rivière ! C’est affreux.

Marc précise un temps pour ce mal, « douze ans« . Je trouve difficile d’être sûr si cela dure depuis douze ans, ou si c’est depuis qu’elle a douze ans qu’elle est dans cet état. Mais ce chiffre constitue aussi un écho interne à notre récit : à la fin du récit-cadre, on apprendra que la fille de Jaïre « était en effet [âgée] de douze ans. » Celle-là a perdu la vie à douze ans, celle-ci ne vit plus et ne peut plus donner la vie depuis douze ans. On dirait que Jésus vient au secours des femmes dans toute l’extension de leur vie…

Là ne s’arrête pas l’histoire antécédente de notre nouveau personnage : elle a évidemment tout tenté pour s’en sortir, elle a eu recours aux médecins, nombreux, qui n’ont rien pu pour elle. Au passage, Marc gratifie ceux-ci de quelques remarques aigres-douces. Il reste que ces tentatives, loin d’être couronnées de succès, ont plutôt empiré son état, et que ce qu’elle avait pu mettre de côté a été entièrement dépensé en soins : non content d’être dans une situation atroce, elle est aussi dans la misère, sans moyens pour faire face au lendemain. On devine aussi, puisque c’est ce qu’elle-même a pu mettre de côté qui a été épuisé, qu’elle est seule dans la vie.

Et on comprend son geste : elle n’a plus ni espoir ni moyens, elle entend parler de Jésus : plus rien à perdre, elle voudrait s’adresse à lui. Mais comment faire ? La honte sans doute la retient de se manifester. Qui plus est, comment s’approcher sans provoquer le vide autour d’elle ? Et ce « rabbi », plus qu’aucun autre, ne va-t-il pas la considérer comme « impure » ? Il faut venir en cachette, et quoi de mieux qu’une foule pour s’approcher sans se faire voir ?Bien sûr, elle va toucher aussi de nombreuses personnes, mais dans une foule elle a une chance de rester anonyme, de n’être pas reconnue.

Et elle se fixe à elle-même ce but étrange : toucher « ne fût-ce que son vêtement« . Une sorte de geste superstitieux, un geste qu’elle se prescrit à elle-même et dont on ne voit pas bien le rapport avec ce qu’elle a, sinon que c’est la seule chose dont elle se sente encore capable. Dans le fond, c’est une sorte de geste désespéré : elle voudrait du secours, mais elle ne se sent même pas en droit d’en réclamer. Elle est enfermée dans son mal, dans sa tête plus encore que dans son corps. Elle se cachera dans la foule, elle prendra ce risque pour sa vie (car elle aussi va être écrasée par la foule), mais elle viendra par derrière, et elle essayera de toucher non pas l’homme (il s’en rendrait compte, peut-être) mais son vêtement. Une sorte de toucher à distance. Selon la loi, elle le rendra impur, du coup, mais elle n’a pas envie de s’arrêter à ça : elle ne voit qu’une chose, que son mal s’arrête enfin ! Si ça pouvait « marcher »…

On est souvent très seul dans une foule. Cette femme l’est plus qu’aucun autre : elle poursuit un seul but qu’elle s’est fixée à elle-même, d’un manière plutôt désespérée. Un but qui n’a pas beaucoup de sens dès qu’on y réfléchit. Mais elle ne peut même pas demander du secours à celui dont elle en attend : sa vie n’est plus qu’un cri qui ne sort pas de sa bouche.

« Et aussitôt fut asséchée la source de son sang et elle connut par son corps qu’elle était guérie du supplice« . Il se passe exactement et immédiatement ce qu’elle pouvait souhaiter au plus profond : sans délai, tout s’arrête. Plus de sang, plus d’hémorragie. Son corps le lui dit : Marc utilise un datif de moyen on-ne-peut-plus clair. Autrement dit, non seulement elle est immédiatement guérie dans son corps, mais elle en a immédiatement connaissance : elle n’avait qu’elle-même, elle est enfermée en elle-même par cette horreur qui la frappe et qui lui pourrit la vie depuis si longtemps, et c’est du fond d’elle-même que lui vient cette connaissance. Là seul où elle peut encore avoir confiance, tant les hommes lui ont brisé la sienne. Le mot final employé par Marc est fort : [mastix] c’est bien le fouet pour les animaux, par extension les instruments de supplice, et de manière imagée le châtiment de Zeus ou d’un autre dieu. C’est ce poids-là qui s’évanouit d’un coup.

Bon : fin de l’histoire ? Non. Ce n’est que le premier temps ! Car « aussitôt Jésus ayant reconnu en lui-même la puissance s’en allant hors de lui, se retournant dans la foule, disait : qui m’a touché les vêtements ? » Il faut bien remarquer le parallèle entre ce qui se passe pour la femme et ce qui se passe pour Jésus : c’est exactement contemporain, dans le même « aussitôt ». Chacun des deux personnages ressent une chose profonde exactement en même temps : la femme qu’elle est guérie et Jésus qu’une « puissance » sort de lui. Pour chacun des deux, cela se passe dans les profondeurs de son corps : pour la femme, c’est son corps qui le lui dit ; pour Jésus, c’est « en lui-même« . C’est magnifique. Le contact a bien eu lieu, mais il a été tout sauf périphérique, sauf en surface. C’est l’intimité et le « fond » de chacun qui est entré en contact. Impossible de toucher Jésus « en surface », il s’habite tout entier.

Remarquons aussi une chose : le verbe [épignooskoo] employé par Marc ne signifie pas seulement « reconnaître » au sens de mettre un nom sur une chose, mais aussi « apprendre à connaître » et surtout « en venir à décider » et « approuver« . Cela laisse entendre que cette sensation intérieure immédiate de Jésus a quelque chose de nouveau pour lui aussi, quelque chose qui lui parle exactement comme pour cette femme, mais aussi que de son côté il y a un consentement à cela : ce n’est pas malgré lui que les choses se passent, il est d’accord ! Personne ne lui a rien arraché, il est tout en consentement. Mais cela ne lui suffit pas, à lui : il ne veut pas seulement avoir fait du bien, il veut une rencontre. Il ne veut pas seulement éprouver quelque chose au fond de lui-même, il veut sortir tout entier vers un autre dans une rencontre.

Et là, c’est une autre histoire. Ce qui est extraordinaire, c’est que c’est désormais possible : la femme, guérie, n’a plus d’obstacle objectif à cette rencontre ! Mais il reste tout le résultat de ce qu’elle a vécu depuis si longtemps : comment une telle histoire pourrait-elle être effacée d’un coup ? « Ses disciples lui dirent : regarde la foule qui t’écrase, et tu dis : qui m’a touché ?! » Outre leur ignorance de ce qui se passe, leur réaction montre bien la difficulté du désir de Jésus. La femme peut sans peine continuer de se cacher dans la foule. Elle peut repartir comme elle est venue. Elle peut disparaître. Mais cette réaction manifeste aussi autre chose, c’est le caractère éminemment personnel du ressenti profond de Jésus : il demande « qui ?« , parce qu’il est entré en contact avec quelqu’un d’une manière inconfusible. Rien à voir avec la presse et l’écrasement de la foule. La sensation qu’il a éprouvé, est une sensation unique qu’il a découverte et qui tient à une personne unique. Ç’a beau être la foule, Jésus n’y voit pas une masse indistincte : au contraire, il veut y rencontrer une personne unique avec laquelle il est entré dans un contact unique. « Et il regardait autour pour voir celle qui avait fait cela. » Il veut la voir : [eidoo] c’est aussi avoir une entrevue, comme on dit à quelqu’un qu’on a pourtant en face de soi : il faudrait qu’on se voie. Voilà ce qu’il veut. Que va-t-il se passer ?

« Or la femme ayant peur et tremblant, sachant ce qui lui était advenu, vint et tomba devant lui et lui dit toute la vérité. » Trois choses sont précisées à propos de cette femme : qu’elle a peur, qu’elle est tremblante, qu’elle sait ce qui lui est arrivé. Ce sont ces trois éléments qui la poussent, qui déterminent son action, qui font qu’elle ne se cache plus. La peur, si présente chez Marc, est à peu près toujours avec la même nuance : ce que Jésus fait est si grand que cela suscite la crainte chez les témoins comme chez les bénéficiaires. Il y a une conscience nette que cela dépasse l’expérience commune, qu’on a affaire à plus grand quand on a affaire à Jésus. Peur et tremblements sont de cette espèce. Mais aussi, elle a maintenant au fond de soi une assurance : son corps lui a dit que c’était fini. D’elle-même, sans doute, elle serait repartie sans rien dire, mais l’insistance de Jésus, qui a tout arrêté et tout fait passer après son désir de la rencontrer, cela l’a décidé. Il allait pour guérir une petite fille de douze ans aux dernières extrémités, et voici qu’il s’est interrompu pour la voir, elle ne peut se dérober. Non qu’elle craigne que lui fasse du mal le seul qui lui a fait du bien, mais au fond, elle lui doit bien ça ! Peut-être a-t-elle aussi un désir, celui de lui manifester sa reconnaissance.

Et voilà qu’elle « tombe devant lui« , dans l’attitude de la supplication certes, mais le verbe est plus riche, il dit aussi la rencontre surprise, exactement comme en français « je suis tombé sur un tel au marché », il dit l’élan comme on se jette aux pieds d’une statue ou de quelqu’un, il dit encore la prise de parti comme on se met du côté de quelqu’un. La femme ne fait pas que se mettre physiquement à ses pieds, elle se range à son désir, elle consent à son tour comme lui a consenti à ce qui est sorti de lui. Là est la rencontre, la vraie. Et c’est désormais comme si les deux étaient seuls au monde, malgré la foule qui écrase et presse. Et elle lui dit « toute la vérité« , toute. Pas seulement ce qu’elle a cherché à faire comme si elle était prise en flagrant délit : elle lui dit tout ce que Marc nous a raconté, elle lui raconte sa vie, elle lui confie sa détresse, elle lui dit sa misère, elle se livre à lui. Voilà la rencontre : ouvrir sa vie. Et pour elle, c’est l’ouverture, c’est justement le remède aux conséquences de son mal : voilà qu’elle n’est plus enfermée en elle-même, réduite à sa solitude. Elle a pu surmonter tout ce qui cassait sa confiance et l’isolait de tous, elle est rendue à elle-même et à sa dignité de personne, elle entre à nouveau en relation comme une personne humaine.

« Or il lui dit : fille, t’a foi t’a sauvée ; lève-toi en paix et sois assainie de ton supplice. » Que de douces paroles libératrices. Il l’appelle « fille » -comme l’instant d’après on appelle celle qui se meurt, celle qui a douze ans-. Comme si le fil de sa vie reprenait là où sa vie l’avait quitté, quand elle était fille, quand elle avait douze ans. Il confirme sa confiance en soi : c’est ta foi qui t’a sauvé ! Tu as trouvé en toi l’attitude qui t’a fait surmonter ton mal, qui t’a fait trouver les chemins vers la vie. Tu as trouvé en toi les ressources qui t’on conduit vers moi : au-delà de toute ton expérience et du démenti qu’elle t’offrait, tu es venue vers moi, tu as essayé encore une fois. Tu as espéré. C’est cela qui maintenant te sauve de toi-même, de cet enfermement et de cet isolement qui est la vraie mort. Relève-toi, ne reste plus à terre, écrasée par ton malheur, par ta vie et par les autres : marche maintenant dans la paix et sois « assainie » : ce mot donne notre « hygiène », c’est tout à la fois une santé et un bon sens, le raisonnable et le sensé. Autrement dit, c’est de toutes les dimensions et les conséquences actives du mal que Jésus la guérit. Et il reprend le mot de supplice : il a compris ce qu’elle lui a décrit, et maintenant c’est fini. Et il l’a dit devant tous, dans cette foule immense et pressante : elle est rendue à tous, autant qu’à elle-même.

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