L’heure des choix (dimanche 4 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le passage d’aujourd’hui fait directement suite à celui de la semaine passée, il clôt la sous-section que Marc a consacrée au choix ou au refus de Jésus. J’ai déjà commenté ce texte en son entier, mais je voudrais cette fois m’attacher plus spécialement à cette remarque très forte de Marc, sur la fin de son texte, « et il ne put là exercer aucune puissance« . A l’issue de tout un parcours où Jésus jette les bases de la révélation du royaume présent, notamment par la proclamation d’une parole puissante mais aussi en guérissant de différents maux et en expulsant les puissances adverses, il se trouve dans l’impuissance totale…

Gerbrand van den Eeckhout, Le Christ à la synagogue de Nazareth (1658), Huile sur toile 61 x 79, National Gallery of Ireland, Dublin. A droite, on est dans la lumière mais on le regarde de haut. A gauche, on reste en cercle fermé et dans l’obscurité. Il y a de nombreux personnages, mais il reste seul. Et il ne se passe rien.

La question est double, en fait. D’abord, comment est-il possible que ce prophète puissant soit dans l’impuissance ? Car les mots sont forts : « il ne put« , avec le verbe [dunamaï] (qui donne notre « dynamiser« ), de la même racine que la « puissance« , [dunamis], celle qui est empêchée. Redoublement insistant, donc. Et justement : « aucune puissance » ne peut être exercée par lui, littéralement « pas une seule » ! La phrase nuance d’ailleurs immédiatement ce propos, puisque Marc ajoute aussitôt « sinon à quelques sans-forces [à qui] il impose les mains et guérit. » Voilà donc une première question : comment et pourquoi est-il à ce point diminué, réduit à l’impuissance ?

Ensuite, il ne faut pas oublier la manière dont Marc construit son texte, le témoignage qu’il veut nous livrer : pourquoi choisit-il de conclure cette longue section pleine d’activités et, précisément, de « puissance« , de « dynamisme » (puisque le mot est le même, en grec), par l’impuissance ? Quel message veut-il nous délivrer ?

Un indice nous est donné quant à la première question : dans la phrase de Marc se trouve le mot [ékéï], un adverbe qui signifie « là-même » : autrement dit, le lieu est de première importance pour saisir ce qui se passe. Or ce lieu nous est précisé d’entrée par Marc, et il est situé par rapport à Jésus lui-même : « dans sa patrie« . Marc ne la nomme pas, pour la connaître il faut remonter au tout début de son ouvrage : « Jésus vient de Nazareth de Galilée. Il est baptisé dans le Jourdain par Jean. » (Mc.1,9) C’est donc un retour très étonnant, il était parti et c’était même la première fois que Marc nommait Jésus après le titre de son œuvre : après « Jésus, messie, fils du dieu » (Mc.1,1), la deuxième chose qu’on apprend de lui c’est qu’il vient de Nazareth de Galilée. Mais on le connaît comme parti de là, comme ayant quitté ce lieu. Comme si déjà, être et apparaître comme « messie, fils du dieu » était incompatible avec être à Nazareth…

ll vient là comme il va partout. Marc n’emploie pas le mot « revenir« , [anerkhomaï], mais bien le simple « venir » [erkhomaï] qu’il emploie pour tous les lieux. Du reste, il fait là comme partout : il va le sabbat à la synagogue et commence à enseigner. Il fait avec ceux de sa patrie comme avec tous, ni plus ni moins. Mais la réaction provoquée est double cette fois : dans un premier temps elle est comme ailleurs : « Quelle sagesse lui est donnée ! Et ces puissances qui adviennent par ses mains ! » Mais dans un second temps, qui est tout de suite en germe d’ailleurs, avec la question « d’où ?« , c’est plutôt l’incompréhension voire plus : « Celui-là n’est-il pas l’artisan ? Le fils de Marie ? Le frère de Jacques et de José, et de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici, vers nous ? » Et l’aboutissement : « Et ils se scandalisaient en lui. » Que se passe-t-il ?

Ils le connaissent. C’est le gars qui faisait des petits boulots, dans le village. On l’a vu travailler, il ne faisait pas de miracles, même si peut-être il bossait bien. Oui, c’est le fils de la Marie. On ne parle pas de son père : disparu ? depuis longtemps ?… De toutes façons, il a bossé tôt, comme ses frères -qui sont toujours là- pour s’en sortir. Pas d’école, pas de parcours connu en ce sens. Et ses sœurs sont « comme ça » ou « ici » engagées vers nous, mariées avec l’un ou l’autre. Bref, il est comme nous, celui-là…. Mais qu’est-ce qui lui prend de nous parler comme ça ? Mais pour qui se prend-il ? Que peut-il y a voir de vrai dans ce qu’on raconte de lui, alors que nous, tous, nous n’avons jamais rien constaté ? Si certains pouvaient savoir avant les autres, c’est bien nous autres ! Et comme nous n’avons rien vu, c’est qu’il y a de la supercherie là-dedans ! Comment !!? Le petit artisan, là : parti, pffuitt, et le voilà qui revient en se faisant passer pour un messie ??! Non mais qui va croire ça ici ! Et ç’en est même scandaleux ! Il croyait qu’il allait nous la faire, à nous ? Qu’il allait nous tromper comme les autres ? Et puis quoi encore !!! On le connait, nous !

Quiproquo total. Lui, il « venait ». Mais pour eux, il « revenait ». Et cela change tout, et cela conduit à l’impuissance totale. Pas accueilli pour ce qu’il est, mais pour ce qu’on croit savoir de lui, Jésus est paralysé, impuissant. Il ne peut exercer sa nouveauté que si le regard posé sur lui est neuf lui aussi. Voilà donc un épisode qui met à mal tous ceux qui croient savoir quelque chose de Jésus : le regard neuf, débarrassé de ce que l’on croit savoir, voilà comment il faut l’accueillir. Et voilà LA condition nécessaire pour qu’il puisse exercer sa puissance. C’est un avertissement sans frais aux « gardiens de l’orthodoxie » : je ne veux pas dire que l’on puisse proclamer n’importe quoi au sujet de Jésus ! Je veux dire que lorsqu’on prétend « contrôler » ce qui est dit de lui à partir de ce que l’on sait déjà -ou pire : ce que l’on croit savoir !- , on se ferme à sa puissance, et on l’empêche d’agir. Pas seulement en soi-même, mais aussi en ceux qui avaient découvert quelque chose de lui. C’est à ses fruits que l’on reconnaît l’arbre : il faut d’abord le laisser pousser ! L’analyse de la graine ne sert à rien.

Et il me semble que nous trouvons par là la réponse à notre deuxième question, celle qui portait sur le choix de Marc de conclure cette longue partie de son ouvrage par cet échec. Voilà ce qui se passe « là-même » : le mot est en contraste avec un « ici » [déouro] ou un « ici-même » [én’thadé]. Le « ici » est un lieu présent, quand le « là » est lieu lointain, un ailleurs. Le « ici » suggère une connivence de lieu avec le lecteur, qu’on se tient où il se tient ; le « là » suggère le contraire. Marc veut nous donner à voir ce qui se passe quand on a cette mauvaise disposition d’esprit qui consiste à rapporter Jésus au « déjà connu » : on le paralyse. Du coup, on croira avoir la preuve qu’on avait bien raison, car c’est ce qui va se passer pour les habitants de Nazareth : comme leur attitude empêche Jésus de faire quoi que ce soit, ils vont sortir renforcés de l’épisode, renforcés dans leur conviction qu’il est un imposteur, qu’il ne fait rien de tout ce qu’on dit de lui, qu’il vit d’une fausse réputation, et que eux ont bien raison de penser ce qu’ils pensent. C’est exactement la même logique que pour les paraboles, « regardant, ils regardent et ne voient pas ; entendant, ils entendent et ne comprennent pas. » (Mc.4,12).

Le passage de Jésus est tout autant révélation de la présence du royaume dans la plus grande proximité, que révélation du cœur de chacun. Ouverts à la nouveauté et à l’inconnu, nous voyons apparaître à portée de la main tout un royaume, nous voyons le mal mis à mal et chassé, et nous avons la joie de nous découvrir habités et inclus. Fermés à la nouveauté et à l’inconnu, repliés sur ce pouvoir qu’est notre « savoir » (ou ce que nous croyons tel), nous n’apercevons rien ni ne réalisons rien en ce qui nous concerne, nous restons seul… Et cette attitude, ce choix profond, est toujours en question, tout au long de la vie. Jamais il ne cesse de se poser à nous. Et plus nous découvrons de choses sur Jésus, plus le péril est grand pour nous : il faudra se souvenir toujours de ce passage à Nazareth. Peut-être est-ce pour cela que les « savants » sont les plus difficiles à faire « bouger ». Et l’effet est mécanique : une Eglise ou une communauté dont les responsables ont cette attitude ne bouge plus, ne vit plus. Et ceux qui veulent vivre vont ailleurs : « Il s’étonnait de leur manque de foi. Il parcourait les villages des environs en enseignant…« 

Un commentaire sur « L’heure des choix (dimanche 4 juillet). »

  1. J’aime ton commentaire, mais le fil des réflexions me mène surtout au niveau des relations personnelles. Je suis si rapide à classer, à rester sur l’idée première que j’ai pu me faire sur tel ou tel…. accepter de regarder l’autre avec un œil toujours neuf !
    Même celui que je côtoie fréquemment, ne pas lui attribuer des pensées ou des idées préconçues …ne pas penser à sa place…
    Chemin de réflexion tortueux sans doute ! Mais merci de ton commentaire !

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