Une épreuve de vérité (dimanche 10 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Après un ensemble relatif, au mariage d’une part et à l’accueil du royaume comparé à celui des enfants d’autre part, voici toute une sous-section de l’enseignement de Jésus consacrée par Marc aux richesses. Il me semble que ce thème est d’une actualité brûlante : les inégalités dans notre société et sur la planète n’ont peut-être jamais été aussi grandes, et l’on ne cesse de voir la puissance de l’argent à l’œuvre. Ce passage -que nous avons en son entier !-, je l’ai déjà commenté, sous le titre être ou avoir ? On peut s’y reporter si l’on cherche une vision d’ensemble. Cette fois-ci, je voudrais m’arrêter sur un petit passage qui me frappe et m’étonne.

Je suis frappé par cette formulation de la recommandation faite à l’homme riche, une fois qu’il a montré être en attente de plus : « Une chose te manque : lève-toi, ce que tu as vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis allez ! suis-moi ! » Le constat d’un manque conduit à inviter à… une privation ! C’est pour le moins paradoxal. Mais c’est aussi dire deux choses : la première, que ce dont cet homme manque est tel, que son désir ne dessine pas encore une place suffisante pour accueillir ce qui lui manque. Il veut « la vie éternelle« , il la veut au point de ne pas vouloir se contenter pour prix de celle-ci de ne pas faire de mal (Tu ne tueras pas, Tu ne voleras pas…), ce qui est demandé à tous : il est en manque de la vie éternelle et pour accueillir celle-ci il veut faire plus. Et justement, pour accueillir ce qu’il désire il faut créer encore de la place. Deuxième chose : la richesse est justement ce dont il est invité à se défaire pour créer cette place. Autrement dit, la richesse , les possessions, sont ce qui fait le plus obstacle à l’accueil de la vie éternelle.

Rembrandt van Rijn, La parabole du riche fou (1627), huile sur toile 31,9, x 42,5, Staatliche Museen, Berlin.

Sur ce dernier point, il faut être plus pointu et plus précis : l’invitation n’est pas seulement à se défaire, à se débarrasser en quelque sorte, de ses biens,  « ce que tu as, vends-le », mais à en faire offrande, à les communiquer,  « et donne-le aux pauvres ». Les biens ne sont pas en soi un obstacle à l’obtention de la vie éternelle, mais c’est leur appropriation, le fait de les garder pour soi. Peut-être aussi de les garder pour soi alors que parallèlement d’autres en manquent (les pauvres). Les biens, orientés à son seul profit et au mépris des besoins des autres, sont le grand obstacle à l’obtention de la vie éternelle, une fois établi qu’on n’a pas fait de mal. Le grand obstacle à cette vie dont on a déjà dit qu’elle était celle que rien ne peut empêcher, la vie qui nous fait définitivement être, celle qui nous établit en communion avec le dieu.

C’est peut-être ce qui explique l’incise qui suit, « et tu auras un trésor dans le ciel« . Qu’a-t-on besoin d’un trésor dans le ciel ?! S’il est de même nature, aucun intérêt ! Mais si cela veut dire qu’ayant fait ainsi le vide, non tant de ses biens, mais de leur orientation à son profit exclusif, ayant privilégié des valeurs de solidarité, de reconnaissance de la dignité égale de chacun, de communion, on s’ouvre désormais à d’autres valeurs, que son trésor est désormais ailleurs parce qu’il consiste en d’autres choses, que ce qui fait valeur pour nous n’est désormais, dans les faits, plus la même chose, alors oui : il y a un trésor dans le « ciel », le « ciel » du dieu est le lieu de préservation et de conservation de ces valeurs, de ces réalités qui ont pour nous la valeur maximale.

Cela veut dire qu’au regard de la vie éternelle , les biens ne sont pas sans valeur : ils sont au contraire ici, sur terre, la mesure exacte et effective de ce qui vaut pour nous dans le ciel. Le partage de nos biens ici-bas, jusqu’à éventuellement n’en plus garder, au profit de ceux qu’on aura reconnus, considérés, en qui on aura reconnu des besoins superieurs aux siens, va jusqu’au souci de les leur rendre accessibles,  « vends-les ». L’usage de nos biens ici-bas est le reflet de ce qui est pour nous trésor là-haut. Une authentification incontournable et redoutable.

Je dis « des biens », mais c’est leur donner plus de consistance que le texte de Marc ne le fait : en toute rigueur, il écrit [ossa ékhéï], « ceux-là que tu as« . Il ne donne même pas un nom substantiel à ces « biens », ils ne valent que pour leur destination, être partagés. Cela en dit long sur la reconnaissance de la propriété : celle-ci est un pilier de nos sociétés libérales, et dans beaucoup d’esprits, la propriétés est une valeur qu’il faut avant tout garantir. Est-ce le cas ici ? Non, la propriété en tant que telle n’a pas de valeur : seule compte la destination des choses, leur partage, leur répartition de ceux qui ont vers ceux qui n’ont pas, dans un souci de ces derniers et une solidarité avec eux. Rien à voir avec le « ruissellement », où quelques gouttes finissent par perler loin de la source abondante : c’est un « déversement » où toute l’eau arrive en bas… ce qui est naturellement le cas !!!

Je dis que l’authentification de nos valeurs par l’usage des biens est redoutable, et elle est en effet redoutée par le riche, qui s’en va triste, « car il avait de nombreux biens ». Et j’avoue que je me retrouve dans cette attitude, non que je sois des plus riches (cela se saurait 🤣), mais parce qu’à réfléchir ce que je viens d’écrire, une inquiétude me gagne : comment est-ce que je me sers moi-même de nos biens (nous sommes deux !) ? Que reflète mon usage de mes vrais trésors et de mes valeurs ? Et sans avoir de réponse commode, il me semble que cette inquiétude est saine, et aussi que la joie sera un signe que l’équilibre trouvé est le bon.

Maintenant, je lis aussi cet évangile APRÈS la remise et la publication du rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020. Une horreur indicible, dont les chiffres dépassent de loin ce à quoi je m’attendais, alors que je ne suis pas naïf en la matière. Et déjà, je vois qu’un des points d’achoppement immédiat est, pour les responsables hiérarchiques, dans la nature et le mode des dédommagements faits aux victimes. Il me semble que les recommandations faites par la Commission sont marquées au coin de l’authenticité évangélique : parler d’une considération et d’une reconnaissance des victimes, et partir de là. Parler d’une indemnisation c’est-à-dire d’une reconnaissance d’une dette que l’on assume. Parler d’une modulation suivant les personnes. Parler de prendre sur ses biens propres pour l’Eglise, et non de faire appel aux fidèles (et des biens propres, il y en a : contrairement à la declaration faite au lendemain même de la remise du rapport par le President de la Conférence Episcopale, je sais des paroisses urbaines qui sont de véritables empires immobiliers et financiers !). Tout cela me semble concorder, dans l’exigence même, avec ce que nous venons de lire dans l’évangile.

Mais justement, on voit la résistance et les faux-fuyants. Or, pour l’Eglise elle-même, l’usage de biens, plus que jamais, va être la mesure de ses valeurs effectives, de ce qui est son véritable trésor. J’ai tort d’écrire « pour l’Eglise » : en l’occurrence, c’est pour les évêques et leur clergé, et pour les ordres religieux. Ce n’est pas toute l’Eglise. Sauront-ils reconnaître vraiment (pas qu’en se mettant à genoux dans de grandes cérémonies, ce qu’ils ne savent que trop faire, et où ils demeurent toujours au centre) des  « pauvres » dans toutes ces malheureuses victimes ? Sauront-ils prendre sur leurs biens propres pour s’en défaire ? Sauront-ils adapter aux besoins de chacune d’entre les victimes, en s’approchant d’elle, en prenant conscience de ses besoins, le don à leur faire ? « Une chose te manque, va, ce que tu as, vends-le, et donne-le aux victimes. » Ce sera ici une vraie épreuve de vérité.

Demeure pourtant une différence. Dans cet évangile, c’est une fois qu’aucun mal n’a été fait que l’on passe à cette étape. Le  « Tu ne tueras point » a été observé par l’homme depuis sa jeunesse. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Si l’usage des biens sera une vraie mise à l’épreuve, une véritable épreuve de vérité, elle se fait cette fois à l’occasion d’une exigence de justice, pour une réparation. Parce que des membres de la communauté, et pas des moindres, ont tué : tué des âmes, détruit des vies, saccagé des existences et des relations, anéanti des espérances, fermé des coeurs au dieu. C’est à la fois la justice et l’authenticité évangélique qui crient et appellent cette fois un juste usage des biens.

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