Une fois n’est pas coutume…

Une fois n’est pas coutume, j’ajoute un billet tout personnel qui n’est pas un commentaire d’un passage de l’évangile. Je transgresse ma propre règle, qui est de m’en tenir à l’évangile et de vouloir seulement y renvoyer. Qu’on veuille bien me pardonner, mais les circonstances sont trop pressantes.

Les circonstances, ce sont la publication du rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020, et les suites -ou l’absence de suites- de la publication de ce rapport. J’avoue être bouleversé par ce rapport, et être traversé par de nombreuses pensées et de nombreux sentiments.

Comme l’être humain que j’essaye d’être, je suis saisi de douleur et de compassion envers l’horreur qu’ont traversé ou que traversent encore tant et tant de personnes, détruites, tuées dans leur âme, mutilées dans leur sensibilité et les multiples beautés de leur être. Et je suis révolté et très en colère contre tant d’agresseurs, mais aussi et surtout tant de lâcheté, d’hypocrisie, d’aveuglement, d’étroitesse de vue, de mesquinerie, de la part de responsables qui savaient, pouvaient savoir, ne voulaient pas savoir, et cautionnaient par leur manière de fonctionner tant de noirceur et d’horreur.

Comme le chrétien que j’essaye d’être, je suis ulcéré que l’évangile ait pu être instrumentalisé pour la destruction des petits auxquels il s’adresse en priorité. Je suis, au sens fort, scandalisé que l’ont ait pu -que les évêques (nommons-les) aient pu- s’arroger un pouvoir sur l’évangile, déterminer qui est légitime ou non pour le proclamer ou le commenter, et organiser dans le même temps un tel ensemble où le mal soit commis impunément. Je pleure, je pleure de constater qu’on puisse être à ce point perverti dans son esprit que d’appeler « scandale » la dénonciation du mal, sans plus voir le scandale véritable qu’il soit commis et réitéré. « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt.25,40 et 45).

Comme le prêtre que je ne renonce pas à être -après vingt-deux ans de ministère actif, suivant huit années de formation, et bien que j’aie été rejeté parce que je me suis marié avec la femme que j’ai rencontré et en qui j’ai reconnu celle en laquelle le dieu qui m’appelait, m’appelait encore-, je suis bouleversé et hélas solidaire. Je suis secoué dans mes inspirations les plus profondes et saisi d’horreur : qu’ai-je cautionné ? Oui j’ai essayé de proclamer l’évangile et d’en témoigner. Oui j’ai découvert progressivement à quel point il était urgent d’adopter des attitudes qui se déprennent du pouvoir dans l’exercice du ministère, mais sans doute n’ai-je pas tout aperçu ni tout ré-évalué. Oui j’ai dénoncé à mon évêque un prêtre pédophile jugé, condamné et déplacé, et il est toujours dans le ministère quand moi, j’en ai été rejeté.

Mais je connais trop le refrain de bien des gens « il y a des choses moches (toujours les euphémismes !!) dans l’Eglise, mais il y a aussi de si belles choses ! » Et c’est ce qui me fait le plus trembler et pleurer : avec cela, en essayant de bien faire, qu’ai-je participé à couvrir, en détournant les regards… ???!! J’en viens à regretter même le bien fait, si j’en ai fait (ce que le dieu seul sait). Et je pense à mes (ex-) confrères qui sont aussi saisis d’horreur dans le meilleur d’eux-mêmes et je pleure avec eux. Même si je me refuse absolument, comme eux sûrement, à ce qu’ils soient le prétexte (« mais il y a une majorité de prêtres sains et saints, c’est ceux-là qu’il faut voir ») à détourner encore une fois les yeux du mal commis et en train de se commettre encore tant que la manière d’organiser l’Eglise ne change pas.

En remettant son rapport, Jean-Marc Sauvé a conclu avec ces mots : « Nous passons le témoin aujourd’hui à l’Eglise. J’ai exprimé notre attente et notre espoir. Nous passons aussi le témoin à la Commission indépendante sur les violences sexuelles et l’inceste. Je suis tout-à-fait sûr qu’elle répondra à nos attentes. » La balance n’est pas égale, clairement, entre les deux institutions et la confiance à elles faite : à l’une des espoirs, à l’autre la certitude. Comme lui, je ne suis pas optimiste, je le dis, et les premières réactions épiscopales (à l’exception notable de celle de l’archevêque de Strasbourg, d’autant plus tragique qu’elle demeure isolée) montrent l’absence de volonté de toucher à quoi que ce soit autrement que de manière cosmétique, l’absence de responsabilité endossée.

Je pense à ce que je ferais demain, dimanche, si j’étais encore prêtre à cette paroisse de Villeneuve que j’ai tant aimée et que j’aime encore. Je ne sais pas si je pourrais y célébrer l’Eucharistie. Si les paroissiens le voulaient pourtant, je ne m’y vois pas autrement qu’avec eux, mêlé dans leur assemblée sans rien de distinctif, pour que nous formions une assemblée de frères, où chacun fait ce que lui inspire l’Esprit et ce qu’exige le service des frères. Accepterai-je de proclamer l’évangile ? Je ne sais pas : pourquoi moi, pourquoi pas un autre ? N’est-il pas urgent de mettre le Christ au centre et non un prêtre, et le Christ n’est-il pas dans son corps tout entier ? Dans chacun des baptisés ? Serait-ce à moi de « prêcher » ? Ne vaudrait-il pas mieux que les fidèles échangent entre eux sur l’évangile du jour ? Et s’ils voulaient malgré tout que je dise quelque chose, je crois que je voudrais le faire assis sur les marches, plus bas qu’eux tous. Et s’il fallait encore prononcer les paroles de la consécration, je crois que je ne pourrais pas le faire sans qu’ils soient tous autour, tous présents à l’autel : ce serait peut-être ma fonction à ce moment, mais pour la fraternité.

Et je crois que j’aurais tellement de mal à dire : « Ceci est mon corps.. », en pensant que ce corps de Jésus est aussi tous ces corps d’enfants utilisés, dépossédés, manipulés par des mains de prêtres comme moi. Sincèrement, je ne sais pas si j’y arriverais…

8 commentaires sur « Une fois n’est pas coutume… »

  1. Benoît, en plus de l’horreur des crimes dénoncés, ton cri m’a fait terriblement mal. Toi rejeté parce que tu as entendu l’appel de Dieu à travers celle qui est devenue ton épouse, alors que les évêques ont sciemment détourné les yeux sur les horreurs qui se commettaient ailleurs.
    Oui prêtre tu as été, prêtre tu es, et tu sais combien je le pense, je le ressens. Prêtre, tu l’es dans chaque caillou qui essaie de nous ouvrir à un autre regard. Prêtre, tu l’es dans ton métier d’aujourd’hui avec les jeunes avec qui, pour qui tu travailles, dans une relation qui dépasse largement le simple professorat. Prêtre, tu l’es avec les amis que tu croises dans telle ou telle association. Prêtre tu l’es pour moi plus que beaucoup de prêtres croisés dans les paroisses.
    Et oui, en paroisse ou non, ta place est toujours de prêcher, non pas parce que tu possèdes LA vérité, mais parce que l’Esprit Saint te donne le dynamisme, la force de conduire, d’entrainer les autres. Tu sais que le terme anglais pour « chef d’orchestre » est « conductor ». Et toi, tu as la force de conduire ! Et tout en étant attentif à ceux que tu conduis.
    Et à la consécration, dire « ceci est mon corps », c’est, déjà avant le rapport de la CIASE, montrer le corps d’un rejeté, d’un supplicié pour nous. C’est déjà faire sienne la souffrance de Dieu. Et encore aujourd’hui, dire les paroles de la consécration serait aider tes fidèles (ou aujourd’hui tes amis) à faire leurs la souffrance de Dieu !
    Reste prêtre aujourd’hui, et si tu as du mal à articuler « ceci est mon corps », avec l’amour de ceux qui t’entourent et qui t’aiment, tu y trouveras la force de l’Esprit Saint et tu réussiras !

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