Au royaume de la compassion (dimanche 20 février)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

En commentant ce texte il y a trois ans, sous le titre, Chemin de gratuité et de gratitude, j’avais insisté sur le première partie, sur cette invitation faite à tous, qu’ils soient disciples ou non (« Je le dis à vous qui écoutez…), à travers ce précepte exorbitant qu’est l’amour des ennemis, à l’ouverture et à la gratuité inconditionnelle dans les relations interpersonnelles. Comme si c’était là le cœur de ce fameux royaume dont les disciples sont les dépositaires à destination du peuple tout entier. Je voudrais cette fois-ci m’intéresser à la deuxième partie du texte, que j’ai laissée de côté cette fois-là.

Le premier aphorisme, qui apparaît comme un titre sous lequel Luc va en regrouper d’autres, est lui aussi un véritable défi : « Devenez compatissants comme votre père est compatissant. » Ce que je traduis par « compatissant » est l’adjectif [oïktirmoos]. A son origine, le mot [oïktos] signifie d’abord « lamentation« , il indique une chose que l’on déplore, que l’on trouve digne d’être pleurée, ou qui mérite la pitié. Notre adjectif indique par conséquent une faculté, celle de considérer chez autrui ce qui mérite que l’on pleure avec lui, jointe au passage à l’acte : on pleure effectivement avec lui ! La traduction « compatissant » me paraît donc adéquate, puisque compatir est partager par les sentiments ce qu’un autre subit. Je dis « par les sentiments », parce qu’évidemment, l’autre reste avec sa souffrance et il est bien naïf de croire qu’on en porterait une partie : qui veut réellement compatir doit bien se rendre compte pour commencer qu’il n’ôte rien à autrui. Je ne dis pas que la compassion n’apporte rien : elle cherche à ne pas laisser l’autre dans l’isolement de sa souffrance, à se rapprocher, à marcher avec lui sur son chemin de douleur. Mais elle ne fait pas qu’il a moins mal.

Le « père » dont il est ici question, c’est le père de Jésus, son dieu qu’il nomme [abba], « papa« . Et nous apprenons ainsi que ce « père » est avec nous compatissant. Voilà une bonne nouvelle ! Le dieu de Jésus n’est pas indifférent à notre souffrance, à nos douleurs. Peut-être faut-il reprendre conscience de la nouveauté incroyable que constitue une telle affirmation ? Car en bonne philosophie, le dieu est tellement à part de sa créature qu’il n’a pas d’autre relation avec elle que la soutenir dans l’être. Il prononce l’être de sa créature, et la maintient par sa volonté dans l’être : cesserait-il de la vouloir un seul instant, la créature retournerait au néant dont elle émerge. Mais la compassion, c’est une tout autre relation, qui n’est plus du tout sur le même registre : c’est une relation qui se situe dans un échange, dans une interaction, donc dans une forme d’égalité. Pour le philosophe, c’est impossible ! Or c’est justement cela qui est affirmé par Jésus de son « papa« . Cela signifie que le dieu s’abaisse au « niveau » de sa créature pour ressentir ce qu’elle ressent, pour chercher à la « comprendre ». Il ne se situe pas seulement comme son origine absolue, mais la considère comme si elle existait à part lui, comme si elle était un partenaire… C’est proprement inouï !

Là ne s’arrête pourtant pas l’inouï -c’est-à-dire le « jamais entendu »- : noter aphorisme pose une imitation : devenez compatissant comme il est compatissant. Non seulement le dieu, par l’exercice d’une compassion, se place à niveau avec sa créature, mais il appelle encore celle-ci, par l’imitation, à se placer à niveau avec lui-même.

La première alliance appelait à traduire en ce monde, par sa manière de vivre, la sainteté (c’est-à-dire l’altérité) du dieu : ce sont les fameux « dix commandements. « Je suis le seigneur Yahvé qui vous a fait sortir du pays d’Egypte. C’est pourquoi il est impossible que vous n’adoriez pas un seul dieu, c’est pourquoi il est impossible que vous tuiez, c’est pourquoi il est impossible etc. » Le comportement de l’homme, par certaines voies qu’il s’interdira d’emprunter en particulier, rend témoignage que le dieu est « autrement », autrement qu’on imagine, autrement que tout ce que l’on connaît, tout ce dont on peut ici bas faire l’expérience. Mais on ne pouvait pas parler d’imitation, à proprement parler. Maintenant, c’est une étape supplémentaire qui est franchie : oui, l’homme est appelé à imiter le dieu, carrément ! Et sur un point bien particulier, la compassion envers la créature. Attention, il ne s’agit pas de « rendre », d’être « compatissant » avec le dieu comme le dieu est compatissant avec nous : ce serait une absurdité, le dieu n’a pas besoin de compassion, pas de misère chez lui.

Girl Supporting Sad Boy Sitting Alone on Playground

Comment alors exercer cette compassion ? Luc place ensuite une série d’autres recommandations, caractérisées par le balancement entre une formule active au présent et une passive au futur : « Ne tranchez pas et vous ne serez pas tranché ; ne prononcez pas de jugement contre [quelqu’un] et il ne sera pas prononcé de jugement contre [vous]...

[krinoo] peut tout-à-fait se traduire par juger : mais pas au sens d’avoir du jugement, de réfléchir sur les choses, d’avoir une bonne estimation des évènements. Il s’agit d’abord de séparer, de mettre à part. Et en ce sens, le juge, comme Salomon proposait de la faire avec le bébé restant, tranche. Alors ici, trancher, mettre en paquets les gens, faire des catégories, c’est contraire à la compassion. Sans doute parce que la compassion prend chacun comme unique et incomparable. [katadikadzoo], c’est prononcer un jugement contre quelqu’un, condamner. Le préverbe [kata-] évoque bien cette sentence qui tombe, de haut en bas, qui écrase. Voilà aussi qui est contraire à la compassion : une sentence n’aide personne. En général elle se rajoute encore à celle que, secrètement, le pauvre a déjà prononcé contre soi-même. Et elle empêche qui la prononce de « ressentir » avec l’autre. Car celui qui juge et qui condamne se tient à part et en dehors.

Je repense à l’aveu si clair d’un élève, récemment, dans un groupe de parole. Avec ses camarades comme avec ses professeurs, il n’est pas avare de paroles tranchantes, qui accusent. Mais on lui faisait remarquer que quand on lui faisait un compliment, il ne savait pas comment le prendre, et de fait, il ne savait pas s’il devait accepter le compliment ou l’interpréter comme ironique. Il a fini par avouer qu’au fond, il ne croit pas mériter jamais un compliment… Je crois qu’il est loin d’être le seul en ce cas, nous sommes un peu tous comme cela. Peut-être que si, déjà, on ne se jugeait pas ni ne se condamnait en permanence, on ne se sentirait pas si facilement jugé ni condamné par les autres ?

Et peut-être que la compassion du père à imiter, c’est aussi sa compassion vis-à-vis de moi-même. Si j’osais avoir compassion de moi-même, comme lui a compassion de moi…

Il n’y a pas que des recommandations négatives, il y en a aussi deux positives : [apoluete], « déliez, libérez, affranchissez… » et [didote], « donnez, faites don« . Là aussi, suivies de la même au passif futur : vous serez libéré, il vous sera donné. La compassion est aussi active, elle n’est pas qu’abstention de certaines attitudes. Elle cherche et construit la liberté de l’autre, elle fait don. On ne dit pas d’ailleurs ce qui est donné, ce qu’on donne. C’est très libre ! On dit simplement que, quoique l’on donne, la mesure doit être « pleine, tassée, secouée, débordante » : on donne ce que l’on veut, ou ce que l’on a, mais on donne à pleine mesure, sans mégoter. Tu as de la joie ? tu donnes de la joie. Tu as un savoir-faire ? Tu donnes ton savoir-faire. Tu as du silence ? Tu donnes ton silence. Tu penses n’avoir rien ? Tu donnes ce rien : mais tout ce rien, et tu le donnes.

Véritablement la compassion construit un autre monde, construit un royaume. S’il y a une révolution ,c’est d’abord celle-là.

Un commentaire sur « Au royaume de la compassion (dimanche 20 février) »

  1. Il me semble que si, la compassion enlève de la souffrance à celui qui souffre ! J’en suis même persuadé, pour le vivre.
    La nuit, tu es seul, ton esprit gamberge, tu souffres beaucoup plus, moralement, physiquement. Le jour, tu ressens la présence des autres sur le chemin, et ta souffrance est allégée. Tu sais qu’à tout moment tu peux compter sur celui qui a une vraie compassion. Et la souffrance est moindre (du moins la souffrance morale ?).
    Que serait l’apport d’un Dieu compatissant s’il ne te déchargeait pas d’une partie du fardeau ! Mais oui, c’est inouï, de réaliser que Dieu est compatissant. On est bien loin du dieu qui crée la terre d’une pichenette, et se contente de la regarder tourner. On toucherait presque au problème du mal … un Dieu souffrant …
    Et Dieu va encore plus loin dans son aide; « vous butez sur toute sorte d’épreuves …. si l’un de vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu, lui qui donne à tous sans réserve et sans faire de reproches : elle lui sera donnée. » C’est de la compassion active 😉

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