Un père désapproprié (dimanche 27 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Magnifique parabole que celle qui nous est redonnée ce dimanche ! Je me suis déjà attaché à la resituer dans le texte de Luc et d’en dégager le sens global dans son contexte, sous le titre Manger, avec qui ?. Je voudrais cette fois m’attacher à la figure de père qui s’en dégage : elle pourrait, pourquoi pas, nous apprendre à être meilleur père ou meilleure mère… Vous comprenez d’emblée que je n’en fais pas une lecture « genrée », comme d’ailleurs l’a faite Rembrandt lui-même qui, à la suite de la Bible (qui parfois appelle le dieu « père » mais parfois aussi le compare à une « mère »), l’a peint avec une main d’homme et une main de femme…

Le père est le premier personnage nommé dans la parabole, sans être nommé de cette manière mais plutôt décrit. « Un homme [quelconque] avait deux fils » Le mot « quelconque » n’est pas dans le grec, qui porte [anthroopos tis], mais ce [tis] insiste sur le caractère indéfini du « un ». Peut-être faudrait-il commencer comme un conte, « Il était un homme qui avait deux fils… » Mais je suis frappé par cette présentation, « un homme… » ! En disant cela on dit deux choses : la première, qu’il est d’abord question d’humanité. Il s’agit d’être humain, de devenir plus humain. Et il s’agit aussi d’une expérience accessible, observable ou imitable, d’emblée.

Mais on dit aussi une deuxième chose : c’est que cet homme était d’abord un homme, et qu’il est devenu un père. Il a été fait père par ses fils : il n’est pas un absolu de qui tout vient, mais il est dans la relation -une relation où il donne, certes, mais aussi où il reçoit. Et ce n’est pas la moindre qualité de notre personnage que de recevoir, je dirais même : de se recevoir des autres. A lire cela, je me dis l’importance de rendre grâce à mes enfants qu’ils m’aient fait père, et le processus n’est sans doute pas fini. Et ce ne sont pas les enfants seulement, c’est aussi un personnage innommé dans la parabole, le conjoint. Je me reçois aussi de celle grâce à qui et avec qui je deviens père ; je me reçois aussi de celui grâce à qui et avec qui je deviens mère.

En tous cas, on est loin de la figure du père (ou de la mère -je laisse la lectrice traduire, si elle veut bien) en « origine absolue ». Ce père là, ou cette mère-là, est d’emblée dans l’échange, dans la circulation des relations, où l’on advient à soi-même par le jeu des relations, du don et de l’accueil. Il est vrai que la vie peut amener des difficultés, voire des impasses, dans ce jeu de relations. Néanmoins il n’en a pas toujours été ainsi. Et même si l’on considère non plus ce que l’on devient grâce à quelqu’un, mais à cause de quelqu’un, en faire le compte fait partie d’un processus libérateur, d’un chemin de guérison.

Cet homme rendu père par ses enfants (et son épouse, non-nommée : je pense que c’est intentionnel, non pas pour l’évacuer mais pour l’interchangeabilité de l’interprétation), cet homme donc, reçoit de l’un de ses enfants une étrange demande, « donne-moi la part d’héritage qui me revient« . « Plus littéralement, « Père, donne-moi la portion échue de la fortune ! » Fais comme si tu étais mort, que j’en tire bénéfice. Le coup est rude. Il est pourtant reçu, accueilli, exactement dans la posture d’échange et d’accueil que nous avons repérée : « …et le père leur partagea ses biens« . Il donne ce qu’on lui demande, quoi qu’il lui en coûte. La correspondance est parfaite entre la demande et la réponse à cette demande, il s’ajuste entièrement à la demande de son enfant.

La situation qui en résulte pour le père n’est pas développée. Je ne sais pas exactement quel impact cela pouvait avoir à cette époque et dans cette zone du monde : aujourd’hui, qui consentirait à cela, à répartir tout son avoir entre ses enfants par donation-partage, se retrouverait dans l’indigence la plus totale. Il deviendrait entièrement dépendant de ses enfants, qui garderaient une « obligation alimentaire », mais il n’aurait plus aucune indépendance n’étant même plus chez lui. Le père réalise ici sa propre précarité, sa propre indigence, sa propre dépendance. Son indignité en quelque sorte.

Quelle confiance doit-il avoir en ses enfants pour accepter de dépendre définitivement et totalement d’eux ! Mais aussi de quelle désappropriation profonde est-il animé pour accepter ainsi, et activement, de se défaire de tout ce qui est sien ! Je ne peux m’empêcher de penser aussi au Père Goriot de Balzac, de cette émouvante figure littéraire -fictive- qui de riche devient pauvre et finalement perd la vie au bénéfice de ses filles à qui il ne veut rien refuser. Et celles-ci justement ne sont pas dans la réciprocité, elles lui demandent toujours, mais ne lui donnent jamais, même pas un peu d’attention, de présence. Elles n’ajustent pas leur demande à ce qu’il devient, ne se modèrent pas, et précipitent ainsi la fin du père dévoué qu’il est.

Les ressorts du père ne sont pas dans ses biens, dans ses possessions, dans sa puissance et les moyens de celle-ci : ils sont dans son attention. Celle-ci ne se relâche pas, et d’abord (mais c’est une simple priorité chronologique ou narrative) vis-à-vis de celui de ses enfants qui a provoqué cette nouvelle situation puis est parti. « Alors qu’il est encore lointain, le voit son père, et il est remué aux entrailles, et courant il se jette à son cou et le baise tendrement. » Il n’a jamais quitté des yeux celui qui l’a quitté de corps. Et surtout, surtout, il est « remué aux entrailles« . Il laisse parler ses tripes. Il n’est pas de raisonnement, il n’est pas pétri de principes, raide comme la justice, enchevêtré dans des choses possibles ou des choses dues. Il laisse ses tripes lui parler, ses sentiments profonds le guider, sans barrière, sans filtre. C’est magnifique. Rarement notre raison nous fait-elle bouger, mais bien plus souvent nos sentiments. S’ils peuvent exister, nous pouvons changer, et les situations peuvent évoluer.

Ce fils a préparé tout un beau discours… pas si beau que cela d’ailleurs, mais enfin un discours. Il a prévu de s’adresser à la raison de son père. Il s’est trompé d’adresse : ce n’est pas par sa raison que son père l’an engendré. Son père ne le laisse pas finir tout ce fatras de mots, il l’interrompt : « Mais le père dit à ses serviteurs : vite…« . La réintégration du fils ne souffre pas de délai, et elle est totale. Il est, lui, rendu à toute sa dignité par celui-là qui en a été dépouillé par son fils, en l’obligeant à la donation de tous ses biens. Comment d’ailleurs se fait-il que le père ait encore des serviteurs et puisse leur donner des ordres ? Je suppose que, chez son autre fils (anciennement chez lui), il a gardé un certain statut, malgré tout. Un peu comme Laërte chez Ulysse, qui ne vit plus au palais qu’en hiver, pour ne manquer de rien, mais qui aux beaux jours vit aux champs, pour ne pas faire d’ombre à celui qui désormais exerce sur Ithaque la royauté.

L’aîné, on le sait, fait difficulté, et même objection, au retour du fils de son père. J’utilise cette expression, parce qu’il dit à son père « ton fils« , quand celui-ci lui rétorque « ton frère« . L’objection se traduit physiquement en refus d’entrer, ce qui est très fort. C’est lui ou moi. S’il est là, je ne suis plus chez moi. « Son père sortit le supplier. » Il ne prend pas parti entre ses enfants, il n’a à cœur que de les réconcilier. Et il ne craint pas de s’abaisser encore, en se faisant le suppliant de son fils. Il n’est vraiment pas, jamais, dans la puissance ou son exercice. Il n’essaie que de faire jouer le meilleur de chacun.

Et ses mots ! « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! » Mon enfant ! Même dans ta colère, tu es mon enfant. Même dans ton injustice -car tout ce que tu viens de dire est injuste envers moi, ton père- tu restes mon enfant. Il n’y a pas de condition à cela. Et si quelqu’un se remet en cause, c’est bien ce père : il préfère se remettre en cause, mais jamais, on ne l’entend remettre en cause l’un de ses enfants. Il y aurait pourtant bien de quoi, mais non, jamais. « Tu es toujours avec moi« , de sorte que ce n’est pas sans toi que j’ai accueilli ton frère, tu étais avec moi, autant symboliquement que dans ma pensée, qui ne cherche pas à te priver de quoi que ce soit. Du reste, j’ai fait pour toi autant que pour lui, « tout ce qui est à moi est à toi« , et pas symboliquement. J’ai partagé tous mes biens entre vous, et c’est moi qui suis désormais dans ta dépendance. Le chevreau dont tu me parles : mais il est à toi, il l’étais déjà ! Comment te l’aurais-je donné, alors qu’l n’était plus mien ? Si tu ne t’es pas servi, c’est que tu n’y croyais pas…!

En vérité, je crois qu’il est difficile de faire le portrait d’un père ou d’une mère plus désapproprié(e). Et je crois que c’est cette qualité que je garde comme la plus exigeante, mais aussi le meilleur guide pour devenir peut-être moi aussi un père.

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