Changer de critères (dimanche 20 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On pourra trouver un commentaire général du texte d’aujourd’hui sous le titre Dieu ne punit pas : j’y ai re-situé notre texte, qui est fort loin de celui de dimanche dernier dans l’évangile de Luc, et j’ai essayé d’en débrouiller le sens général. Aujourd’hui, je voudrais m’attacher surtout aux deux évènements dont il est question et aux conclusions qui en sont tirées, le massacre et la chute de la tour.

Ce sont deux évènements qui pourraient aujourd’hui faire la une des journaux, qui constituent ce qu’on appelle des « évènements » ou des « catastrophes ». Mais ils sont de nature bien différentes, on ne trouverait pas à la même page du journal des développements à leur sujet.

Le premier évènement serait sans doute dans la rubrique « politique » ou « violence politique »… ou « violence policière ». Les Galiléens ne sont pas ici de simples habitants de la Galilée, ce sont en fait des activistes, des personnes qui luttent par toutes sortes d’actions contre la présence des occupants romains, un mouvement qu’il faut rapprocher de celui des Zélotes (un des Douze, Simon, est un Zélote : ce devait être explosif avec Matthieu, publicain donc en cheville avec le régime des occupants ! Comme quoi, on peut avoir des opinions ou des options politiques diamétralement opposées et néanmoins suivre Jésus…). Le « sacrifice » de ces Galiléens était-il une action particulière, un geste religieux interdit et néanmoins accompli en signe de protestation ? Ou n’était-il qu’une opportunité pour Pilate, qu’un rite accompli en commun par des personnes par ailleurs surveillées et recherchées ? Toujours est-il que Pilate le cruel les a fait massacrer à ce moment : le geste, forcément, provoque l’effroi. Il provoque la terreur de tous parce qu’il montre jusqu’à quelle extrémité le pouvoir est prêt à aller contre ceux qui s’opposent à lui ; il provoque la terreur en particulier des membres de ces mouvements d’opposition, parce qu’il transforme en deuil et en mort ce qui pour eux est de la plus haute valeur.

A des degrés divers, de tels agissements existent toujours aujourd’hui. Le pouvoir, quelle que soit sa nature, est toujours tenté de régner par la terreur. Mais cela fonctionne dans la mesure où l’on est dans une logique d’affrontement : « Pensez-vous que ces Galiléens-ci se soient montrés plus pécheurs que tous les Galiléens, qu’ils aient subi de telles choses ? » La logique qui sous-tend le raisonnement ici mis en question, c’est la logique du plus fort. Si le pouvoir de Pilate a été plus fort que les zélateurs du dieu, c’est parce qu’ils étaient pécheurs, de mauvais serviteurs de ce dieu. Car s’ils avaient été des « justes », c’est Pilate et sa police qui auraient été battus, et les Galiléens, soutenus par leur dieu, auraient été les plus forts. Le « vainqueur » -ici, le survivant- est celui qui est le plus fort, et il faut chercher à expliquer la faiblesse de l’autre, surtout quand il agit pour des raisons auxquelles on adhère. Les Juifs pieux, ici, peuvent se demander comment il se fait qu’une action menée au nom du dieu d’Israël puisse ne pas l’emporter… puisque dans leur idée, ce dieu est « le plus fort ». On est bien dans la logique du plus fort.

Mais cette logique du plus fort ne tient pas : « Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » C’est justement la logique du plus fort qui provoque le massacre et la terreur. Certes il y a des choses à changer sur cette planète, certes il y a des raisons de protester, certes il y a aussi un ordre à maintenir et une paix à préserver, mais lorsque ces buts sont poursuivis par la logique du plus fort, on aboutit quoiqu’on fasse au massacre et à la terreur. C’est ce qu’avaient fort bien compris les Gandhi, Luther King et autres Mandela : il faut une autre manière de changer les choses, et qui commence par changer son propre cœur. Et l’évangile ci-dessus ne dit pas autre chose : « si vous ne changez-pas-votre -manière-de-voir« , [métanoèèté], passez à un [nous] (une pensée, une intelligence) plus loin… On pourrait presque traduire « outrepenser ». On traduit le plus souvent par « convertir », mais le mot est maintenant piégé, il a pris un côté prosélyte et ritualiste, alors je préfère revenir à son étymologie pour bien saisir ce qu’il réclame. Et il réclame de dépasser ses propres catégories de penser, celles que l’on utilisait jusque là.

Il me semble que face à des évènement aussi impressionnants qu’une guerre ou qu’une planète menacée ou que des grands déplacements de population, ou encore de ce qui peut gronder à l’intérieur d’un même pays ou d’une même région, il convient d’abord de sortir en soi-même de la logique du plus fort. Or l’on s’y tient de deux manières, soit en la subissant par la peur qui nous gagne, soit en y contribuant par la recherche de se montrer plus fort, plus violent, plus effrayant. C’est un travail intérieur de libération, pour n’être pas prisonnier de cette logique du plus fort. Que l’on repense à ce beau poème de Henley, Invictus, qui a beaucoup compté dans la vie de Mandela. Le travail intérieur décrit en présence de l’épreuve est marquant :

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière.

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé.

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur.

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

Le deuxième évènement dont il est question dans cet évangile se retrouverait plus probablement dans la rubrique « faits divers » du journal. Une tour, celle de Siloé, est tombée soudain sur des personnes qui se tenaient à proximité. Elles sont mortes. Nombreux sont les évènements de ce genre, et hélas les issues dramatiques. Les enquêtes sont aussitôt menées, car il faut bien examiner si des responsabilités sont en cause, et aussi faire en sorte autant que possible que cela n’arrive plus. Mais la même logique que celle précédemment évoquée peut s’insinuer : « croyez-vous qu’ils étaient en dette plus que tous les hommes habitant Jérusalem ? Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » Vouloir trouver des raisons ou des culpabilités là où il n’y en a pas procède au fond du même esprit de rivalité.

James Tissot, The Tower of Siloam, 1886, gouache et graphite sur papier, 23,5 x 14,9, Brooklyn Museum, New-York

Car se permettre de juger, de présumer du cœur des autres, c’est un acte de puissance, c’est la logique du plus fort. Et l’on voudrait croire, dans cette logique, qu’il y avait un positionnement intérieur « fort » qui aurait évité le drame, qui aurait été plus fort que la fatalité. Et ainsi face à tous les drames, face au mal sans visage qui atteint l’un ou l’autre sans explication : accident, maladie, etc. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Pas de réponse, tant qu’on est dans la logique du plus fort. Mais si le fait est admis dans sa crudité et son indistinction, si l’on admet que le mal n’a pas de visage et que nul n’a effectué un choix, alors on est mieux positionné pour vivre ces moments, qu’ils nous concernent ou qu’ils concernent plutôt des proches.

Cela transforme même la manière de prier ! Face au mal qui survient, on peut prier dans une logique du plus fort : demander au dieu (le plus fort) d’intervenir, d’agir, pour que les choses soient autrement. Mais si l’on « convertit » sa manière de voir, si l’on « outrepense », il y a tout un travail intérieur pour accepter d’abord les faits, la situation, qui devient alors simplement présentation, offrande, dans un élan pour ne pas rester seul dans la situation difficile ou dramatique mais y découvrir la présence du dieu fidèle, des proches précieux, etc. « Seigneur, celui que tu aimes est malade« . « Ils n’ont plus de vin« .

Même la prière de Jésus à Gethsémani est marquée par cette autre attitude. « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi. Cependant non pas ce que je veux mais ce que toi, tu veux. » Le drame terrible va survenir, il n’est pas nié. Pas de recherche de l’éviter, mais le désarroi intérieur est nommé (si les choses pouvaient être autrement… sous-entendu : mais c’est ainsi). Et la suite : ce qui compte, c’est l’union des volontés avec son père, toi et moi. Et Jésus est tout entier converti à l’idée qu’en créant la matière et un monde, son père y a remplacé substitué la nécessité à l’exercice de sa volonté…

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